Si l’on peut douter de son talent de metteur en scène, J.J. Abrams sait au moins créer l’évènement. Révélé il y a moins de six mois par une campagne promo audacieuse, basée sur le bouche-à-oreille, le marketing viral et les secrets de polichinelle (par exemple le titre, tenu secret quasiment jusqu’à la sortie officielle), Cloverfield en est la preuve.
Sur le fond, la dernière production du papa de Lost et d’Alias propose pourtant essentiellement un recyclage de tout un pan du cinéma fantastique. Le film croise ainsi le genre du monster movie (un cousin de Godzilla s’invite à New York et défonce tout sur son passage) au survival apocalyptique tendance La Guerre des Mondes et s’accroche, tout comme le chef-d’œuvre de Spielberg, à un point de vue unique. Sur la forme, rien de foncièrement novateur non plus, puisque le concept du documenteur avait déjà fait les beaux jours du Blair Witch Project. Pourquoi s’enthousiasmer alors ? Simplement parce que Cloverfield assume de bout en bout son très mince argument scénaristique, et en tire des décharges d’adrénalines brutes. Simulant avec plus ou moins de réalisme des prises de vue amateur, dont l’enchaînement retrace le parcours d’un groupe de survivants dans un New York dévasté, le film de Matt Reeves est une série B dévastatrice tournée avec des moyens de blockbuster. Le spectacle est d’autant plus excitant (les gratte-ciel s’effondrent, les ponts sont éventrés) que le métrage adapte à ses partis pris filmiques de nombreuses figures imposées du genre : scènes d’hystérie collective au milieu des décombres, batailles rangées entre l’armée et l’envahisseur, mauvaise rencontre dans un tunnel de métro… Des scènes d’anthologie qui, du simple fait qu’elles sont ici perçues en vue subjective, voient leur impact décuplé.
En plus de s’imposer comme le plus ambitieux des films Bis (avec, cerise sur le gâteau, une créature totalement inédite, croisement indicible entre une chauve-souris, un poulpe lovecraftien et un chat sans poil), Cloverfield appuie évidemment son propos sur un contexte post-11 septembre. Plus précisément, Matt Reeves épingle dès la première bobine la boulimie d’images de l’Amérique contemporaine, notamment lorsqu’une foule incrédule brandit comme un seul homme caméras, téléphones portables et appareils photo pour immortaliser la décapitation de la statue la plus célèbre de la planète. Un peu comme si le témoignage oral avait perdu toute sa valeur, et que l’appréciation du réel ne pouvait désormais aboutir qu’à travers un prisme interposé. A l’heure où la Real TV continue d’arroser les chaînes du monde entier, un tel plan ne manque pas de pertinence.
source: mad movies