Il y avait eu trop de temps.
Tout était devenu moisi, rongé par cette vermine nommé équité.
Ce temps honni est révolu depuis bien longtemps.
Depuis mille ans déjà brillait l’étoile noire cinq fois béni du Sung
Ishaïl Dalekman, roi d’Arestrill, an mille deux de la cinquième Ere.
Le bruit infini de la grande cloche en argent de la cathédrale sonna trois fois. Dans un long soupir, elle s’éteignait, doucement, laissant le silence reprendre sa place. Il n’y eut bientôt plus que le vent pour exister, giflant avec force les immenses vitraux bleus et verts de l’édifice. Le soleil, d’habitude bienveillant, griffait la peau de pierre blanche du temple. Combien de fidèles avaient foulés ses pavés dans l’espoir d’un Ailleurs. Oui, dans l’espoir d’autre chose que cette terre silencieuse ou seul les hommes avaient maintenu la paix, pour un temps au moins. Et eux aussi, avaient cédé à la tentation de l’Horreur. Eux aussi avaient arrêté d’espérer. Alors ils avaient commis bien plus d’atrocité que tous les autres.
Dans le sang et les larmes mêlées était né Aeknae Vadrat. Dans les cris et la terreur était né Naël des Rouges Rivières.
Personne ne leur avait résisté jusqu’à présent. Lequel avait fait le premier pas de cette longue route qui les rapprochaient jours après jours ? Même les dieux l’ont oublié.
Trois longs coups de cloche. Infini serait la douleur. Infini serait leur malheur. Le hasard avait décidé de les maudire, l’un comme l’autre. Ces monstruosités si abjectes que leurs semblables ne pouvaient même plus les approcher sans les craindre. Un soleil si brillant, dehors. Une véritable torture pour la peau. Qui survivra ? Y en aura t’il, au moins ?
Aeknae n’avait pas la peau si sombre qu’on le disait. Du moins, à la lumière du jour. Silencieux, replié sous sa longue cape en cuir brune, il avançait. Rien à l’horizon, juste ce vaisseau de pierre. Le vadrat devenait de plus exigeant. Lui n’en avait plus conscience. Ce n’était plus lui qui commandait ce corps depuis bien longtemps déjà. Sines ou un autre dieux, quelle importance ? Juste ce pouvoir régénérateur, tant le vadrat devenait cruel. Inconsciemment, son corps de chimère savait combien le prochain combat serait vital. Soit il vaincrait, soit il mourrait.
Trois longs coups qui résonnent. Nael était assis au pied de l’autel, dans la fraicheur secrète des créatures pétrifiées. Combien de pas depuis le dernier combat ? Cent huit mille cinq cent soixante treize. Juste son souffle et celui du vent, dans une harmonie parfaite, celle qui donne la force d’avancer. Il contempla ses mains, fines et blanches, saillantes et fragiles. Non, ce n’était pas elles, l’outil ses meurtres. Ses deux grands yeux noisette qui encadraient un nez fin et parsemé de discrètes taches de rousseurs. Ses deux grands yeux qui, eux, étaient plus terrible que toutes les lames de cette terre. Il se leva, pour se dégourdir les jambes. Son corps trop maigre craqua doucement de lassitude. Lui aussi connaissait l’enjeu du prochain combat. Piller un esprit l’intriguait au plus au point.