Beaucoup d'auteurs débutants écrivent automatiquement à la première personne, même quand le choix se justifie mal. En effet, si un texte est raconté au je, cela veut dire que d'une façon ou d'une autre le narrateur s'adresse à quelqu'un. Même si de nos jours il n'est plus de mise de s'efforcer de justifier rigoureusement la narration (« J'écris d'une main tremblante ces mots sur le papier, espérant qu'un jour quelqu'un les lira... ») il reste que si votre narrateur trépasse à la fin du texte, on se demande comment il fait pour nous raconter son histoire... Et on peut toujours se demander pourquoi et pour qui il la raconte.
Dans un texte à la première personne, le point de vue ne peut pas se permettre de changer: le narrateur n'a pas le pouvoir de ressentir les événements à travers la conscience de quelqu'un d'autre (enfin, en SFF c'est possible, mais ce ne sera normalement pas le cas). La narration est de ce fait plus compliquée à réussir, parce que l'auteur ne peut pas faire passer tout ce que lui sait mais que son narrateur peut ne pas savoir.
La narration au je jette aussi un doute sur la fiabilité du narrateur: il peut très bien être en train de mentir. On accepte généralement que le narrateur est fiable; mais il n'est pas possible de le garantir, ce qui est gênant pour certains textes de fantastique, quand il s'agit de prouver que telle ou telle chose était bien réelle.
Finalement, la narration à la première personne rend toute forme de fioriture narrative douteuse. Si c'est quelqu'un qui raconte son histoire, il n'a aucune raison de ne pas en venir aux faits importants tout de suite, aucune raison de faire durer un suspense; bref, plusieurs techniques de narration deviennent hors d'ordre.
Je ne vois aucune raison de choisir par défaut la première personne pour raconter une histoire; au contraire, une narration à la troisième personne vous libère de tout un ensemble de contraintes pénibles et vous donne accès à un plus vaste choix de techniques de narration.