To nobody.
Prologue
[A Scene in green and yellow : ]
Steve :
Putain, j’aime le Kansas.
Oh ouais mec, j’adore ce putain d’état. C’est là que je suis né et que j’ai grandi, tu sais ? Et ben depuis que je suis gosse, j’aime le Kansas. J’aime ces champs de maïs à perte de vue, ces interminables plaines paisibles et ces lacs immenses et sereins. Oui, j’aime le Kansas.
J’habite pas à Topeka, ni à Wichita, nan, mais n’empêche, j’aime le Kansas. Peut-être que je l’aime encore plus parce que j’habite pas dans ces deux grandes villes tentaculaires, allez savoir. Nan, moi j’habite à Katalonia, petite ville au Nord de l’état, mille-cent trente-sept habitants au dernier recensement, facilement deux-mille cinq-cents pendant la foire du maïs. C’est une petite ville comme on en voit souvent à la télé, vous savez, le genre où tout à l’air regroupé autour de deux rues perpendiculaires, là où le coiffeur fait barbier et à l’enseigne duquel tourne un grand cylindre rouge et bleu. Ben c’est ça, Katalonia. Ma ville, mon monde. Et je l’aime, y’a pas à dire, je l’aime comme j’aime le Kansas. A vrai dire, je vois même pas comment je pourrais ne pas l’aimer ; y’a tout ce qu’il faut, à Katalonia.
Une école maternelle, qui s’est transformé en primaire l’année même où j’y suis entré. Le genre d’école qui fait la fierté de tous : ni trop petite ni trop grande, proprette, moderne, les parents sont fiers d’y envoyer leurs enfants, qui eux sont contents d’y retrouver tous les gosses de la ville.
Le collège, c’est là que j’ai rencontré mes vrais amis, que je fréquente encore maintenant, au lycée. C’est notamment là que j’ai fait la connaissance d’Alex, un mec un peu bizarre, mais vachement sympa, et de Marylou, que tout le monde appelle Betty-Lou pour une raison connue d’elle seule, et sans doute de ses parents. Enfin de sa mère, vu que son vieux à été battu au bras de fer par un cancer du colon, y’a pas deux ans de ça. On a fait les quatre-cents coups, eux et moi, et on est loin d’avoir fini. D’ici quelques semaines, c’est les vacances, et on devrait bien s’éclater.
Comme je vous le disais, à Katalonia, y’a tout ce dont on peut avoir besoin. Le centre commercial a pas grand-chose à envier à n’importe quel grand truc de L.A. Niveau boutiques, y’a tout. Ce dont vous avez besoin, ils ont. Même du matériel de plongée sous-marine, alors que les océans sont tous les deux à des centaines de bornes de la ville. Y’a un ciné, bien sûr, toujours à jour au niveau sorties, pas comme les péquenots de l’Oklahoma qui se tapent deux semaines d’attente avant de voir un film.
Et puis y’a tous ces coins, tous ces endroits mystérieux dont soit tout le monde se cogne, soit qui font la fierté locale. Par exemple, on a des vraies grottes indiennes, c’est pas cool ça ? Des vraies grottes indiennes, et l’administration fédérale a encore envoyé personne pour les authentifier, ce qui fait qu’elles sont seulement sous l’autorité du Shérif. Mais nous, avec Alex et un autre type du nom de Karl, on a trouvé une sorte d’entrées secrète, ce qui fait qu’on peut aller s’y balader quand on veut. Et ça, c’est drôlement cool. Et puis y’a le fameux lac de Winichita, qui a fait jouir la ville de son quart d’heure de gloire, y’a quelques temps. Tous ces endroits qui servent à rien pour la plupart des gens, qui arrêtent même de les voir, mais qui gardent pour les jeunes un charme mystérieux et inexplicable, presque attractif. Le genre de coin où on s’organise des nuits de camping entre potes, avec deux-trois joints et quelques bières, loin de la ville et des adultes, ré-inventant le monde l’espace d’une nuit.
Et bien sûr, y’a le Nirvana.
Putain, j’aime le Kansas.
Enfin, j’aimais. C’était avant, tout ça. Avant que du sang ne se mêle en une spirale de mort au sable du désert, et ne vienne balayer en une tempête de violence tout ce en quoi je croyais.
Enfin même ça, c’était fendard par moments.
Alex :
Putain, je hais le Kansas.
Ce putain d’état, je vois même pas comment on peut le supporter plus de quelques jours. Alors pour moi qui y suis né et ne l’ai jamais quitté plus d’une semaine depuis 17 ans, c’est un vrai calvaire. Je supporte pas ces champs de maïs à perte de vue, ces interminables plaines ennuyeuses et ces lacs immenses et calmes à se tirer une balle. Oui, je déteste le Kansas.
J’habite pas à Topeka, ni à Wichita, nan, mais n’empêche, j’aime pas le Kansas. Peut-être que je l’aime encore moins parce que j’habite pas dans ces deux grandes villes modernes et vivantes, allez savoir. Nan, moi j’habite à Katalonia, petite ville au Nord de l’état, mille-cent trente-sept habitants au dernier recensement, facilement deux-mille cinq-cents pendant cette putain de foire du maïs. Vous imaginez ça, vous, mille quatre-cents connards qui se déplacent de tout l’état pour un truc qui s’appelle "fête du maïs" ? Katalonia, c’est une petite ville comme on en voit souvent à la télé, vous savez, le genre où tout à l’air regroupé autour de seulement deux rues perpendiculaires, là où le seul coiffeur de la ville fait aussi barbier et à l’enseigne duquel tourne une saloperie de grand cylindre rouge et bleu, le genre de trucs qu’ils avaient déjà en 1810. Ben c’est ça, Katalonia. Ma ville, mon monde. Et je l’aime pas, y’a pas à dire, je l’aime pas comme j’aime pas le Kansas. A vrai dire, je vois même pas comment je pourrais l’aimer ; y’a rien, à Katalonia.
Entre la maternelle, qu’ils ont été forcés de transformer en école primaire pour pas la fermer l’année même où j’y suis entré, et le putain de collège, qui voit passer tous les gosses de la ville avant d’aller au lycée, caricature de l’établissement scolaire type, avec son équipe de football, ses pom pom girls, et toutes les autres conneries modelées façon Kansas, y’a rien.
Le collège, d’ailleurs, c’est là où j’ai rencontré les plus beaux blaireaux de la terre, des blaireaux comme vous pourrez jamais imaginer. Ceci dit, c’est aussi là que je me suis fait des amis, des gens à peu près normaux, presque trop pour pas faire tâche sur le reste des écoliers couleur maïs. C’est là que j’ai rencontré Steve, un mec un peu bizarre, mais vachement sympa, et Marylou, que tout le monde appelle Betty-Lou pour une raison connue d’elle seule, et sans doute de ses parents. Enfin de sa mère, vu que son père est mort d’un cancer du colon, y’a environ deux ans. Au moins, lui, il est parti du Kansas. On a fait les quatre-cents coups, eux et moi, et on est loin d’avoir fini. Un des seuls trucs bien, dans ce foutu état qui pue le maïs, c’est eux, mes amis. D’ici quelques semaines, c’est les vacances, et on devrait bien s’éclater, tous les trois.
Un autre truc qui m’aide à pas tomber en catatonie en voyant un champ de cinquante hectares, c’est le centre commercial. Ouais, il est sympa, surtout parce qu’il a l’air de débarquer d’une autre planète, une planète qui s’appellerait New-York ou Los Angeles. On y a passé des bons moments, Steve, Betty et moi, et on a l’habitude d’aller y manger une glace ou un burger, après les cours. Pendant les cours aussi, parfois.
A part ça, y’a tous ces coins à la con, des endroits comme seuls les vieux chnoques de Katalonia, des types qui devraient mettre les pieds dans le vrai monde un peu plus souvent, peuvent être content de parler. On a des grottes indiennes, mais comme le Kansas intéresse même pas les experts qui veulent sans doute pas y foutre les pieds, on est même pas sûrs de leur authenticité. Pour ce qu’on en sait, ça pourrait être un gosse qui les a retapissées avec un crayola volé à la fin de la journée dessin, à la maternelle. En attendant, c’est le Shérif qui veille dessus, ça lui fait au moins un semblant de boulot.
Le reste, c’est des champs, des pâturages, des plaines, de l’herbe, du maïs, du maïs, du maïs et encore du putain de maïs. Et le Nirvana, bien sûr.
Putain, je hais le Kansas.
Enfin, je haïssais. C’était avant, tout ça. Avant que le sang ne vienne donner un agréable goût de nouveauté au maïs depuis trop longtemps immuable, avant que le sable du désert ne vienne nous exploser à la gueule en une tempête de violence. Mais même ça, c’était plutôt marrant, par moments.
Betty-lou :
Marylou, dite Betty-Lou depuis qu’elle avait, a sept ans, été prise d’une passion inextinguible pour Betty-Boop et ses dessins animés, avait toujours eu des sentiments contradictoires à l’égard du Kansas, l’état qui l’avait vu naître et grandir entre ses épis de maïs. Pour elle, c’était là, à Katalonia, sa vie résumée en une douzaine de kilomètres carrés, qu’elle avait vécu ses meilleures expériences comme ses plus mauvaise. C’était au Kansas que Betty-Lou avait perdu son père et son pucelage, dans cet ordre. Si elle aimait le Kansas ? Elle ne s’était jamais réellement posé la question. Dans ses moments intimes, ses moments de calme contemplation comme seules en ont les adolescentes de cet âge, elle pouvait être éperdument amoureuse du Kansas, de sa beauté éternellement figée. A d’autres moments, ceux où elle bouillonnait d’une rage tant intérieure qu’extérieure, elle pouvait en arriver à le haïr de tout son être, chaque parcelle de son corps souhaitant voir flétrir les épis de maïs de l’état, et s’ouvrir ses larges plaines, engloutissant les chevaux qui y trottaient.
La plupart du temps, elle était indifférente.
Ou plutôt, elle relativisait.
C’est au Kansas qu’elle avait rencontré ses meilleurs amis, en particulier Alex et surtout Steve, dont elle avait été un moment secrètement amoureuse, avant de se lasser d’attendre. Elle avait écrit des poèmes, qui n’avaient quitté le secret de son journal intime que pour rejoindre celui de la cheminée, plus radical, dans lesquels elle s’imaginait avec lui, quelque part au milieu d’une plaine ou d’un champ de maïs, s’enlaçant tendrement, s’embrassant, partageant leurs rêves et leurs espoirs. Parfois, dans la chaleur d’une nuit d’été, les couvertures rejetées au pied du lit, elle s’était imaginé échangeant davantage avec lui, laissant son esprit guider ses mains. Mais tout cela semblait loin maintenant, et ce n’était pas Steve qui lui avait pris sa virginité, à l’arrière d’un pick-up (il semblait que tous les jeunes conducteurs du Kansas aient eu un pick-up). D’ailleurs, Steve n’aurait pas senti aussi fort la bière et l’herbe, se disait-elle encore par moments.
La plupart du temps, oui, Betty-Lou était indifférente. Au pire, il y avait toujours quelque chose à faire, à Katalonia, entre le cinéma, le centre commercial, et le Nirvana, ce café branché (c’était déjà un « café branché » lorsque sa mère le fréquentait, une fleur dans les cheveux, des pattes d’eph’ aux jambes), qu’elle fréquentait souvent, même quand elle ne servait pas des cafés de l’autre côté du comptoir. De toute façon, rien de tout cela n’importait vraiment ; de toute façon, elle irait à New-York. Ou à Los-Angeles. Peut-être à Miami, qui sait ? Toujours est-il qu’un jour, elle tournerait le dos au Kansas, et que ce jour là, ce serait sans doute la dernière fois qu’elle verrait un épi de maïs ailleurs que dans ses mains, bien grillé et prêt à être englouti.
En attendant, le Kansas ? C’était pas si mal, aurait dit Betty-Lou.
Enfin, c’était avant. Avant que le sang n’arrive avec cet homme (bien qu’elle n’ait jamais vraiment décidé avec lequel des deux il avait éclaboussé sa vie), qu’il soulève une tempête de violence qui vienne balayer ses illusions. Mais pas forcément dans la bonne direction. Cela dit, même ça, c’était plutôt drôle, par moments.
Dale Chandler :
Pour Dale Chandler, qui avait grandi dans le Queens, pour qui l’étranger se résumait à prendre le ferry pour rejoindre Staten Island, le Kansas avait un goût prononcé de bout du monde. Pour cet homme qui avait été nourri aux hot dogs made in NY, aux matchs de Base-ball made in NY, à la courtoisie made in NY ("Pardon, avez-vous l’heure ou est-ce que je peux aller me faire foutre tout de suite ?" ), au mode de vie made in NY qui semblait consister à traverser la ville sans jamais croiser le regard de personne, le Kansas pouvait aussi bien s’appeler le Mexique ou Tombouctou. L’idée de marcher sur le trottoir d’une ville comptant moins d’un million d’habitants speedés, de pouvoir rouler plus de trois minutes sans être bloqué derrière un taxi pakistanais (d’ailleurs, les habitants du Kansas savaient-il ce qu’est un paki ?) , et où le toit de l’immeuble le plus haut s’atteignait en montant sur un tabouret, était impensable.
Pourtant, il avait fallu ranger toutes ces idées noires et ces phobies à la con derrière le revolver de la boîte à gants, le revolver que certains comme Jimmy appelaient la roue de secours. Pour l’instant, il ne s’en était jamais servi, de sa roue de secours.
Au final, le Kansas, c’était… c’était le Kansas. Plutôt pas mal, entre les boutiques et maisons aussi soigneusement rangées que si un maniaque de la propreté avait joué au Monopoly avec, un cinéma plutôt haut de gamme, et, bien sûr, le Nirvana.
Ce foutu Nirvana.
Enfin ça, c’était avant. Avant que les épis de maïs du Kansas n’éclosent dans une gerbe de sang, et qu’il ne tire plus de balles qu’il n’en faudrait pour remplir l’ammu-nation du quartier. Mais même ça, il l’avait curieusement trouvé plutôt amusant.
H :
Le Kansas, c’est le rêve américain, mais en plus petit. Le Kansas, c’est la genèse et l’apocalypse. Le Kansas, c’est le berceau de l’humanité et son annihilation.
Le Kansas, c’est le rêve américain, mais en plus petit. Et avec plus de maïs.
J´ai bien aimé. La partie d´Alex est marrante par rapport à celle de Steve.
Cela dit, je n´avais pas imaginé ton histoire comme ça en lisant ton post sur le topic des projets d´écriture (j´avais plutôt imaginé un truc plus angoissant et sombre).
Enfin bon c´est cool ! ![]()
![]()
Ca fait que commencer^^ Ceci dit, t´attends pas à quelque chose en particulier, tu pourrais êtr" déçu, on sait jamais^^
Merci de ton commentaire ![]()
Génial. Oui, j´aurais du lire avant en fait^^ Mais ceci dit, ch´ais pas pourquoi j´préfère le forum.
Enfin bref, j´ai rien à dire, à part que j´adore Steeve et que...t´aurais pas eu une source d´inspiration aute que ton cerveau pour un certain personnage?
Euh... la suite? ![]()
Merci Neg, la suite devrait arriver ce soir ou demain (elle est déjà écrite, j´ai un peu d´avance, pour une fois
).
Merci à toi aussi Az. Pour "l´autre personnage", tu veux dire est-ce que j´ai pas pris un prénom au hasard dans un de mes textes récents, voire en cours? ![]()
Mouais...
Petite introduction gentille avec le personnage de Steve et annonce de l´évenement tragique qui suscite de l´interêt. Puis, avec Alex, on resuce tout, on rajoute un peu de vulgarité pour montrer que c´est un rebelle. Mais bon sang, c´est redondant à souhait ce double point de vue... Bon ok, c´est le Kansas qui veut ça, probablement :nerd:.
Je passe outre les préoccupations de Betty tout à fait banales et insipides... Bref, j´ai hâte de voir le grain de simple s´insinuer dans cet engrenage ennuyeux et tout détruire ![]()
Merci Sophy. La redondance est faite exprès, mais finalement ça l´est peut être un peu trop. Je te mets une dose d´hémoglobine de côté, grande folle ![]()
*pas le temps pour plus
*
Chapitre 1 (première partie)
[A scene in ordinary colours : ]
« Bouge ton cul, on va être à la bourre ! »
Steve tourna lentement la tête vers la gauche du couloir qui se vidait rapidement, encore endormi, et eut à temps le réflexe de tendre les bras pour attraper le sac qui volait vers son visage. Il le réceptionna maladroitement, titubant contre la porte de son casier, grommelant doucement.
« T’es obligé d’être chiant dès le matin ? s’enquit-il.
- C’est parce que j’ai pensé à toi toute la nuit, mon ange, répliqua le jeune homme dont les cheveux bruns mi-longs apparurent derrière le sac à dos que Steve tenait toujours bêtement à hauteur de son menton.
- Epargne moi les détails, Alex, supplia-t-il, faisant sourire son ami plus largement encore. Au fait, qu’est ce que tu veux que je foute de ça ? » ajouta-t-il en laissant le sac rejoindre le sol.
Alex, faisant preuve d’une dextérité peu commune et qui ne manquait jamais d’impressionner (surtout les filles qui ne savent pas rire sans glousser, avait remarquer Steve), se pencha et le rattrapa avant qu’il ne tombe.
« Vas-y mollo mon grand, y’a les DVD pour ce soir.
- Quels DVD ? questionna Steve, faisant claquer la porte de son casier, et commençant à avancer dans le couloir. Et y’a quoi, ce soir ? »
Alex, jetant son sac sur son épaule, lui emboîta le pas, et répondit d’un ton dégagé :
« Ce soir, y’a soirée DVD chez toi. J’ai déjà prévenu Betty, elle vient, peut-être même avec une copine à elle.
- Et tu t’es dit que t’allais me prévenir avant de débarquer chez moi ? Sympa.
- Juste le temps pour toi de planquer tes "Playboy", ironisa Alex. Ca pose pas de problème, au moins ? »
Steve garda volontairement le silence un moment, le temps de pousser la porte à double battant et d’entamer l’ascension de l’escalier principal du lycée. La lumière matinale se déversait généreusement à travers les hautes lucarnes, faisant danser des grains de poussière dans ses rayons obliques.
« Nan, pas d’problème, assura-t-il. Mon père est encore à Topeka pour quelques jours, et c’est soir de bridge pour les joyeuses mères de famille de la ville. A quelle heure t’avais prévu de m’inviter chez moi ? »
Alex ouvrit doucement la porte de la salle 103, jeta un coup d’œil furtif au professeur qui, occupé à recopier une formule mathématique au tableau, leur tournait le dos, et se faufila le long des rangées de tables, suivi de son camarade, sous les regards amusés des élèves arrivés à l’heure. Les deux adolescents prirent place aussi silencieusement que possible au fond de la salle, et, une fois installés et leurs affaires sorties, Alex reprit en murmurant :
« Huit heures, ça va ? J’apporte les pizzas. »
Steve s’apprêtait à répondre lorsque la voix du professeur traversa toute la salle :
« Monsieur Simmons, en plus d’arriver en retard sans vous excuser, vous bavardez avec votre voisin ? Si vous veniez plutôt au tableau faire l’exercice ?
- Oui monsieur ! » s’exclama Alex d’un ton enjoué qui fit doucement rire la classe. Puis, plus doucement, se penchant vers son sac et faisant mine d’y fouiller : « passe moi ta feuille toi au lieu de te marrer !
- Si tu crois que je l’ai fait, répliqua Steve derrière sa main. Allez, courage ! »
Du pied, il poussa la chaise de son voisin, qui tomba à moitié dans l’allée centrale. Cette fois la classe éclata de rire, et même le prof de maths se laissa aller à sourire. Alex remonta l’allée, prit la craie que lui tendit M. Topper, et fit face, hésitant, au tableau. Avant qu’il ait dit ou fait quoi que ce soit, le professeur se retourna vers la classe, et, toujours souriant, lança en regardant Steve :
« Vous viendrez faire l’exercice deux après votre camarade, M. Hawkins. »
La jeune et jolie jeune fille était assise seule à la table de la cafétéria, lorsqu’un plateau et un « fait chier » tombèrent en même temps sur le cercle de bois. Sans se formaliser plus que ça, elle releva la tête vers Alex, la baissa vers le plateau de celui-ci, inclina de nouveau la tête vers le garçon, puis, le regardant droit dans les yeux, dit :
« Bonjour à toi aussi, Alex.
- Ouais, salut Betty », maugréa le lycéen en retournant une chaise et en s’y asseyant, les bras appuyés sur le dossier.
La jeune fille se tut un instant, se contentant de fixer le visage agréable encadré de mèches tombantes d’Alex, puis, au moment où elle s’apprêtait à lui demander la raison d’un tel atermoiement, un second plateau s’abattit avec force sur la table, projetant quelques gouttes de limonade sur ses cheveux châtains réunis en queue de cheval.
« Fait chier », commenta Steve en s’asseyant aussi lourdement que son ami avant lui.
Betty garda le silence un instant supplémentaire, ne parvenant pas – sans toutefois le vouloir vraiment – à quitter du regard les yeux verts de Steve, que surplombaient des cheveux blonds comme le maïs en bataille.
« Ca a l’air d’aller, les gars , commenta-t-elle finalement.
- Topper nous a foutu un C en conduite parce qu’on est arrivé en retard et qu’on avait pas fait nos exos, expliqua Steve. A deux semaines de la fin des cours, ça craint.
- Fait chier », répéta simplement Alex, en pivotant pour prendre une position normale sur sa chaise. Il haussa les épaules, prit une frite dans son assiette, et la considéra pensivement un court instant. « Enfin, lâcha-t-il, c’est pas comme si la note de conduite valait quoi que ce soit, pas vrai ? »
Steve sourit, plus par mécanisme que par conviction, et acquiesça en coupant son sandwich en deux. Il en tendit une partie à Betty, qui la prit en souriant. Tous trois mangèrent silencieusement pendant quelques instants, jusqu’à ce que Steve, un morceau de salade collé au coin des lèvres, demande à la jeune fille :
« Et toi, ta matinée ?
- J’ai séché le cours de littérature américaine, répondit-elle en haussant les épaules, et la bio, bah c’était la bio quoi. J’ai envie d’aller au Sun ce soir, ça vous tente ? »
Les deux garçons répondirent par l’affirmative, et les trois amis achevèrent leur déjeuner en parlant de tout et de rien, comme le font souvent les adolescents réunis autour d’un repas aseptisé de cafétéria scolaire. Les deux garçons se firent tout deux – probablement s’en même s’en rendre compte – la remarque que Betty était décidément de plus en plus mignonne, éloignée au possible des canons de beauté en vigueur, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir un charme fou. De son côté, elle même se disait qu’elle avait sans doute de la chance d’avoir deux amis aussi mignons, sans qu’aucune rivalité n’ait jamais éclos entre eux, venant signer la fin de leur amitié si précieuse à ses yeux. Elle avait été un temps amoureuse de Steve, puis s’était quelque peu lassée plus qu’elle n’avait renoncé à lui. Lui-même, à peu près à la même période, avait été amoureux d’elle, sans jamais l’avouer à quiconque. Aucun des deux n’avait jamais soupçonné la moindre réciprocité sentimentale de la part de l’autre. Et aujourd’hui, tous deux se satisfaisaient pleinement d’une amitié profonde et partagée – du moins, tous deux essayaient de s’en convaincre.
La sonnerie du téléphone portable de Betty – d’une extravagance typiquement féminine – tira la jeune fille de sa rêverie. Elle tira de son sac le cellulaire à la coque recouverte d’un nombre impressionnant d’autocollants, et l’approcha de son visage :
« Allô ? Oui, salut !… Bien, et toi ?… Oui… hum hum… hmmm…. Nan, rien de prévu… Hmm hmm… »
Les garçons suivaient avec intérêt cette demie-conversation, comme s’ils y prenaient part. Au fil des secondes, Betty affichait une mine déconfite, puis, lorsqu’elle raccrocha, elle annonça avec un pâle sourire :
« C’était Cynthia, elle doit jouer les baby-sitters ce soir, donc va falloir que je file au Nirvana après les cours. C’est foutu pour le Sun. Désolée…
- Et notre soirée DVD ? questionna Alex, faussement dépité.
- Vous serez bien entre mecs, t’en fais pas. » Elle se tourna vers Steve, et reprit : « Vraiment désolée, Steve. La prochaine fois, sans faute !
- Pas de problème, assura-t-il, sourire à l’appui. Allez, on se bouge ? Bientôt l’heure du cours d’histoire, et je tiens pas à être en retard ou la vieille McCormick va nous bouffer tout cru. »
Les deux autres acquiescèrent, et, prenant leur plateau avec eux, ils gagnèrent la sortie de la cafétéria, larguant au passage les restes de leur déjeuner dans les grandes poubelles prévues à cet effet.
« Vous m’attendez ? fit Betty lorsqu’il passèrent devant les toilettes des filles.
- Vas-y, » répondit Steve en s’adossant nonchalamment au mur.
Alex prit la même posture sur le mur opposé, et, au bout de quelques secondes, il lança :
« Pourquoi t’es jamais sorti avec elle ?
- Hein ? s’exclama aussitôt Steve, sursautant comme s’il venait de poser le pied sur un scorpion.
- Je disais, pourquoi t’es jamais sorti avec elle ?
- J’avais compris, ironisa le garçon. Ca te prend souvent, des questions comme ça ?
- Juste quand la plus belle fille de ce putain d’état te fait les yeux doux et que tu le remarques même pas, répliqua Alex. »
Il arborait cet air attentif et affichait le regard concentré qu’il avait toujours lorsqu’il était sérieux au possible.
« Euh… Eh ben », balbutia son ami… La première réponse qui lui venait était « qu’est-ce que ça peut bien te foutre, d’abord ? », mais il s’abstint d’une telle saillie.
Il fut toutefois dispensé de répondre lorsque la porte ornée d’un pictogramme en robe s’ouvrit sur Betty-Lou, qui avança jusqu’à lui, et passa son bras sous le sien.
« On y va ? s’enquit-elle, l’entraînant déjà le long du couloir.
- Tu vois ? reprit Alex, à côté d’eux. Va pas me faire croire que t’avais rien remarqué avant que je te le dise, vieux.
- De quoi vous parlez, les garçons ?
- De la mini-jupe de Rose Harris, répondit Alex, désignant une jeune fille du menton. On se disait qu’elle était de plus en plus courte, t’en penses quoi ?
- Que vous êtes vraiment des garçons », répliqua-t-elle en souriant, sans remarquer le clin d’œil qu’Alex adressait à un Steve rougissant.
L’après-midi passa lentement. Rien, à travers la fenêtre que les trois élèves regardèrent pendant plusieurs heures, ne vint relever l’intérêt du cours d’histoire de la jurassique Mme McCormick. Pas un souffle de vent ne fit plier le plus petit épis de maïs ni courber le moins brin d’herbe, pas un avion ne passa dans le ciel, pas une voiture ne roula dans la rue. Pour un peu, ils auraient été persuadé de regarder une photo collée sur la vitre. Lorsque enfin la sonnerie, salvatrice, retentit, ils se hâtèrent de regrouper leurs affaires et de quitter le lycée. Dehors, ils avancèrent au milieu du flot de lycéens qui se déversait de la porte principale, avant de s’égayer en tous sens. Ils prirent à gauche, le long de School Avenue, qui portait décidément bien son nom puisqu’on y trouvait aussi bien la Katalonia High School que le collège et l’école primaire de la ville, à l’autre bout. Ils longèrent un moment l’avenue bordée d’arbres de taille moyenne, au goudron impeccablement lisse, avant de prendre à gauche, rentrant pour de bon dans la ville.
Elle était davantage peuplée que quelques heures auparavant, sous l’effet d’une synchronisation dérangeante pour Alex, et grâce à laquelle les collégiens finissaient approximativement à la même heure que leurs travailleurs de parents. Des voitures familiales chargées de marmaille circulaient dans les deux sens de Main Street, ramenant la famille à la maison pour le reste de la journée. Ils longèrent les bâtiments, presque tous construits selon le même modèle bas, plat et rectangulaire, qui donnait à la ville cet aspect ordonné qui plaisait à Steve et qu’Alex associait plus volontiers au "syndrome Kansas".
« Bon, je vous laisse là, annonça Betty à un croisement. Je vais passer chez moi me changer avant d’aller au Nirvana. A demain ! »
Elle se dressa sur la pointe des pieds et leur déposa à tous deux un rapide baiser sur la joue, avant de s’éloigner d’un pas alerte, et de disparaître au croisement suivant.
« Tu fais quoi, là ? questionna Steve.
- J’sais pas, répondit Alex. J’vais passer chez moi toute façon, faut que j’aide mon père. Et puis j’dois apporter un truc à oncle Ted au garage. » Il marqua une pause avant d’ajouter ce que Steve aurait d’une façon ou d’une autre fini par proposer : « Ca te dit pas de remettre ça à plus tard et de passer au Nirvana ce soir? »
Un franc sourire éclaira le visage de Steve.
« Ouais, sûr. Bon, on se voit là-bas alors. A plus ! »
Il tapa dans la main que lui tendait son ami, et partit dans la direction opposée à celle qu’avait prise Betty-Lou.
toujours aussi bon
La suite
PS: j´aime servir à rien ![]()
Génial.
Vivement l´action et les bains de sang.
La suite.
P.S. Moi aussi, étrange coïncidence n´est-ce pas? ![]()
Un passage faisant oublier l´énorme immondice qui sert d´introduction. Appréciable, fluide, prêtant à sourire... Je t´aime de nouveau ![]()
Merci à vous trois. Content de te voir rassuré, Soul
PS : Ca marche ![]()
La suite.
Tu l´as déja lue, la suite ![]()
La suite de la suite.
Alléluia.
Je viens de lire la première partie et elle m´a beaucoup intriguée ^^ Je lirais donc la seconde très rapidement
Cependant, il y a un petit côté redondant entre le passage de steve et celui d´alex. J´ai bien aimé l´idée d´oppositions des points de vue, mais ça ressemble à du copié-collé et ça m´a un peu gêné pendant ma lecture. dommage ^^
Pour le reste, moi, je n´ai pas lu tes idées sur le topic de projets, et ça m´intrigue d´autant plus. Tes personnages ont l´air intéressants ( en tous les cas tous très différents les uns des autres ). Bref, la suite m´intéresse beaucoup et j´ai vraiment envie de savoir ce qu´il s´est passé comme évènement tragique ^^
Tu me reverras ici, donc. ![]()
Merci Apolo, content que ça t´ait plu. Pour la redondance, j´ai du trop forcer dans le côté opposition des points de vue, dommage^^
La suite demain matin ou sior, là j´ai la flemme de relire et corriger :feignasse:
Amir
![]()
Post inutile, juste pour que les deux parties de la suite du chapitre un se suivent ![]()
Les vitres ouvertes sur l’immuable paysage du Kansas, la vitesse aidant, un agréable courant d’air venait caresser le visage de Dale Chandler.
Il avait quitté l’Interstate-70 et ses poids lourds aux klaxons tous plus violents les uns que les autres deux heures plus tôt, et depuis, le même champ semblait se profiler à sa gauche, tandis que la même prairie l’escortait, à droite. Le panneau croisé il y a peu indiquait une destination, « Katalonia », et une distance, cinquante miles. Les coins de la carte dépliée sur le siège en cuir du passager et maintenue en place par une bouteille d’eau s’agitaient frénétiquement dans le courant d’air. Son portable lui criait l’absence de réseau chaque fois qu’il le regardait, et ce depuis sa sortie de l’I-70. Sa chemise blanche était largement ouverte sur sa gorge, sa cravate noire suivant le delta de son col et la rivière de ses boutons. Son pantalon noir recouvrait les bottes qu’il avait choisies pour l’occasion, et dont il se félicitait déjà en sortant de l’aéroport de Topeka, aspiré par la chaleur. Ses cheveux bruns retombaient sur son front orné d’une légère couronne de sueur, et le mouchoir blanc qui dépassait de sa poche de poitrine en était aussi imprégné.
Dale Chandler avait chaud, et regrettait déjà de se trouver dans ce putain de Kansas. Il avait senti les emmerdes poindre dès que la clim’ de l’aéroport avait cédé sa place à l’implacable chaleur sèche de l’extérieur. La sonnette d’alarme s’était déclenché sous son crâne, mais n’était-il pas déjà trop tard pour reculer ? Comme s’il avait le choix.
Deuxième point noir au tableau, la voiture. Là où il aurait du disposer des clés d’une voiture de location dans laquelle la climatisation n’aurait pas eu l’air d’un gadget futuriste, il s’était vu refiler, sous des motifs fumeux, une "superbe Thunderbird", comme l’avait présentée l’homme qui l’attendait à l’aéroport. La vieille Ford avait peut-être été superbe dans les années soixante, Dale n’en doutait pas. Dans les années quatre-vingts, elle était peut-être même vintage, voire tendance dans les années quatre-vingt dix. Mais en ce vingt-et-unième siècle, ou Dieu avait inventé la direction assistée et le GPS, elle était carrément rétro. Certes, elle était plutôt agréable à regarder, sa peinture noire impeccablement rutilante, sa forme élancée ne venant pas trahir son nom d’ « oiseau tonnerre ». Pour un peu, putain, il l’aurait aimée, cette bagnole. Mais il avait commencé à émettre des réserves lorsque l’homme s’était penché vers lui à travers la vitre, et lui avait dit, sur le ton de la conversation :
« Au fait, la capote est bloquée et se baisse pas, et la clim’ marche qu’une fois sur deux. »
Cette fois-ci, c’était justement la deuxième.
La radio égrenait un vieux rock sur fond de parasites, peut-être un morceau de Creedence, peut-être un truc de la bande à Morrison. Alors que le premier virage de l’après-midi se présentait à lui, la chanson fut remplacée par une de Lynyrd Skynyrd, une chanson qu’il n’avait plus entendu depuis sa sortie du lycée, quelques années plus tôt. Il ralentit pour mieux négocier le virage, et ré-accéléra à sa sortie. Au loin, la ville se profilait déjà.
Soudain, un claquement sec se fit entendre, quelque chose de trop bas et sans écho pour être un coup de feu, et trop prolongé pour être le bruit d’un pneu qui éclate. La réponse à sa question muette lui fut bientôt offerte sous la forme de l’épais nuage de fumée qui s’échappa en sifflant de sous le capot. La T-Bird commença à avoir des ratés, et il n’eut d’autre choix que de se ranger sur le bas-côté herbeux.
« Merde, marmonna-t-il en tapotant le volant au rythme de la musique. Merde, merde, merde ! »
« And if I stay here with you girl, chantaient toujours les enceintes, things just wouldn’t be the same…
- On lui dira, promit Dale en ouvrant la portière, on lui dira…
- For I’m as free as a bird now, and this bird you cannot change…
- Ah, fait chier ! » s’exclama Dale en sortant du véhicule.
Il patienta quelques instants, le temps que la fumée cesse de siffler sous le capot, et souleva ce dernier avec son mouchoir. Un bref jet sporadique de vapeur s’en échappa, et il se pencha sur le moteur. Il posa ses mains sur quelques pièces, fit mine de vérifier des tuyaux et tourner des boulons, avant de demander au maïs :
« Mais qu’est-ce que je fous, là ? J’y connais que dalle en mécanique ! »
Il fit quelques pas devant la voiture H-S, shoota dans le seul caillou à des kilomètres d’herbe et de maïs à la ronde et, les mains dans les poches, vint s’adosser à la Ford, après avoir monté le volume de l’autoradio.
« Putain, et je suis sur une route qui doit sortir le champagne quand elle voit passer une caisse. »
Il regarda la ville, à l’ouest, derrière le voile de chaleur qui se dégageait de l’horizon. Il tabla sur une trentaine de miles. Sous ce soleil, ça n’allait pas être une partie de plaisir, mais bon…
Il se rendit alors compte que le ronronnement qu’il entendait depuis quelques secondes était bel et bien celui d’un moteur. Un nuage de poussière apparut à sa gauche, tournoyant au-dessus d’une petite route qu’il n’avait pas vue, et s’élevant derrière un pick-up rouge.
Dale s’avança au milieu de la route et fit de grands signes des bras. Le pick-up ne tarda pas à répondre d’un clignement de ses feux de route. Satisfait, l’homme retourna à sa voiture.
Le pick-up s’engagea sur la route, et vint se garer devant la Thunderbird. Un jeune homme en jeans et T-Shirt arborant la langue pendante des Rolling Stones en descendit, et c’est seulement quand il s’approcha davantage de lui que Dale se rendit compte qu’il s’agissait plutôt d’un adolescent, avec ses cheveux blonds en bataille.
« Des soucis de moteur, m’sieur ? lui lança le jeune garçon.
- Ouais, répondit Dale, alors que sa tête disparaissait sous le capot. Euh… vous vous y connaissez ? »
Il rejoignit l’adolescent au moment où celui-ci sortait ses mains recouvertes de cambouis du moteur, et lui tendit son mouchoir.
« Merci, fit l’autre. J’m’y connais un peu, ouais. J’dirais que vous avez une bougie de fondue, à vue de nez. » Il marqua une pause, puis ajouta : « C’est une T-Bird, hein ? Jolie.
- J’aurais préféré qu’elle tienne, surtout. Dites, sans vouloir abuser, vous alliez vers Katalonia, non ?
- Sûr ! s’exclama avec entrain le blondinet. Montez, si vous voulez, je vous dépose chez le garagiste. Craignez rien pour la voiture, personne passe dans le coin. Vous avez des affaires à prendre ?
- Juste ma valise », répondit Dale.
Il prit sur la banquette arrière sa veste noire et sa valise en cuir puis, après avoir fermé la Ford, les posa sur la banquette arrière du pick-up de l’ado. Puis il grimpa sur le siège passager, s’attendant à devoir écarter des emballages de fast-food, des cannettes de bière vides, voire quelques joints ; au lieu de quoi il monta dans un habitacle propre et, Dieu soit loué dans son infinie miséricorde, où la clim marchait.
« Merci encore de m’emmener, commença-t-il en se tournant vers son jeune chauffeur.
- Steve, se présenta celui-ci en lui tendant une main.
- Dale Chandler, répliqua l’homme en la lui serrant. Merci à vous, Steve.
- Juste une chose, précisa l’ado en tournant la clé de contact, ça vous dérangerait pas de me tutoyer ? Je préfère. »
« Alors, qu’est-ce qui vous amène dans le Kansas, si c’est pas trop indiscret, M. Chandler ?
- Dale, répondit machinalement le passager du pick-up rouge. Le boulot, enchaîna-t-il.
- Ah, fit le jeune conducteur. Et vous faites quoi, comme boulot?
- Je suis dans les assurances, mentit Dale Chandler. »
Il avait remarqué que la plupart du temps, cette simple phrase suffisait à couper court aux questions ; ce fut le cas avec son jeune chauffeur qui, les yeux toujours attentivement fixés sur la route parfaitement droite, opina lentement du chef, comme s’il venait de comprendre un problème mathématique épineux. Les deux hommes gardèrent ainsi le silence quelques minutes, avant que Steve ne reprenne la parole :
« Première fois au Kansas ?
- Oui. » Anticipant la question que n’importe quel habitant de n’importe quel état posait irrémédiablement à un étranger, il ajouta : « J’aime bien, pour l’instant. »
Ca fait deux mensonges en deux phrases, se dit-il. C’est mal, Dale. Mentir, c’est mal. Un fin sourire dénué d’humour étira brièvement ses lèvres sèches, et il questionna :
« Et toi, Steve, t’as toujours vécu ici ?
- Ouais. Je suis né à Katalonia, j’y ai grandi, et cetera. Je sais ce que vous devez penser, encore un trou perdu, mais c’est vraiment sympa comme ville.
- J’en doute pas », répliqua Dale en souriant.
Ou plutôt, il ne doutait pas qu’on puisse en être persuadé. L’auto persuasion pouvait faire des miracles : faire croire aux fous qu’ils étaient parfaitement sains d’esprit, convaincre les drogués qu’ils pouvaient s’arrêter quand ils voulaient, et persuader les bouseux que leur ville était la plus magnifique petite ville du monde.
Il sortir son portable de la poche de son jean, et constata sans grade surprise qu’il n’accrochait toujours aucun réseau. Ca faisait partie de la panoplie du Kansas : maïs à perte de vue, chaleur dégueulasse, et pas foutu d’avoir plus d’une barre sur l’écran digital du Motorola. Bienvenue en enfer, pensa-t-il brièvement.
« Si j’peux me permettre, vous aurez pas beaucoup besoin de ça, fit Steve en désignant le portable. Depuis l’Accident, on capte à peine à quelques endroits de la ville.
- L’Accident? répéta Dale. De quoi tu parles ? »