Chapitre 2
La révélation
C’en était terminé du Ghislain Corréa discret, timide voire renfermé.
C’était avant ; avant que je prenne conscience du mal que je faisais à mon fils, lui que j’aime tant, lui pour qui je ferais tout, lui qui a tellement rêver de ma gloire, du bonheur total lorsqu’il voyait son père à la télé mais lui, aussi, qui est malade pour l’éternité, cloué dans un lit à rêver d’un père entraîneur, à regarder avec envie l’extérieur et le stade Maurice Trélut…
J’ai décidé de changer, pour mon fils qui a toujours cru, qui a toujours su que j’allais réussir à le faire rêver depuis sa chambre d’hôpital.
Comment ? Comment apprendre à devenir une de ces bêtes des médias quand on est réellement « coincé » (car c’est le mot) ?
Un don du ciel ? Un miracle ? Un coup de tel …
« J’ai pas l’temps !! ! Mon esprit… glisse ailleurs !! ! »
(Ma sonnerie de portable, perso je kiffe)
Je décroche, coupé dans ma réflexion :
Moi : Allo ?
R.C : Bonjour, Mr Corréa ?
Moi
tout étonné de l’accent marseillais que prend le mec au téléphone) Oui, c’est bien moi.C’est pour ?
R.C : Bonjour, Rolland Courbis, RMC Info à l’appareil. Vous êtes bien entraîneur au chômage ?
Moi : Oui, toujours…
R.C : Nous organisons une émission spéciale consacrée à beaucoup de jeunes entraîneurs comme vous qui ont, pour des raisons diverses, du mal à trouver un club prêt à les embaucher. Etes-vous intéressés ?
Moi : Bien sûr, je suis vraiment touché qu’on porte un peu d’attention à mon égard. Quand se tient l’émission ?
R.C : Demain soir dans « Coach Courbis » à 20 heures.
Moi : Très bien monsieur Courbis, rendez-vous demain dans les locaux de RMC. A bientôt.
R.C : A bientôt et merci.
Je raccroche, un peu sous le choc.
Je réalise après 5 minutes de marche qu’un entraîneur de renom, qui a coaché l’OM et le RC Lens (entre autres) et qui est autant connu pour ses condamnations que pour sa grande geule et son franc parler, inimitable en France.
Je réalise également l’énorme coup de pub que cette émission va me faire auprès des présidents qui recherchent un manager compétent.
Je vois également un danger potentiel lors de cette émission : Le stress, le bide total lors de ma seule chance d’être « repéré » par un quelconque président de club.
Pour éviter le drame, il faut que je me prépare à répondre à toute éventualité, à toutes questions chaudes qui pourraient m’assommer.
Je réfléchis, longtemps, très longtemps à la façon de préparer au mieux mon intervention.
Regarder des vidéos ? Chercher des traces écrites sur le Net ? Ce sont des possibilités…
Finalement, j’en viens à un raisonnement sobre et mûrement réfléchi :
Ca ne sert à rien de préparer cette intervention :
J’ai la flemme et pas vraiment le moral après mon passage à l’hosto
Si un président de club me contacte, c’est qu’il doit m’apprécier tel que je suis, il ne doit pas apprécier l’image que je veux faire ressortir.
Je ne sais pas mentir
Et c’est après ce difficile mais concret raisonnement que je m’en vais me coucher.
Le lendemain, 18h30…
Je suis prêt, devant la gare, à partir pour Paris. Je pense très fort à cette émission de radio à laquelle je vais participer.
Durant le voyage, un souvenir me revient, un de mes souvenirs d’enfant qu’il me reste, malgré une enfance loin d’être paisible :
Au collège, je mesurais environ 10 cm de moins que tous les enfants de ma classe (car j’ai passé une classe, le CP, ce qui me donne un an de moins que tous mes camarades de classe) et c’est évidemment toujours moi qui était mis plus bas que terre lors des récréations.
En plus de ça, je ne savais pas me battre, aptitude élémentaire pour l’obtention du brevet de la cour de récréation à l’époque.
Un jour, je suis revenu chez moi la face ensanglantée et massacrée par les « grands » du collège et c’est là que ma mère m’a lancé une phrase que jamais je n’oublierais :
« Si tu peux pas te servir de tes muscles, sers-toi de ta geule ! Ouvre-là un peu »
Malgré l’effet pas franchement bénéfique de cette méthode, même si elle m’a sauvé plusieurs fois d’une énième confrontation physique avec un grand dadet à la sortie, j’ai tenté de m’y accrocher le restant de ma scolarité mais, au cours de mes études supérieures, j’ai, par intérêt purement scolaire, abandonné la « méthode Antonnetti » jusqu’à l’exclure totalement de ma vie. Mais, au fond de moi, je la sens, qui ne demande qu’à s’éveiller et qui aurait pu m’ouvrir certaines portes malheureusement refermées à jamais.
Je n’ai jamais réellement trouvé le bon moment pour la ressortir, cette geule qui peut, je le sais, m’aider, à moi et à mon fils.
Cette émission, serait-ce le bon moment ?
Juste le temps de réfléchir à la question que le train arrive, gare de Lyon…