« Oh, je t'en prie ! En plus de faire dans la peur de la nouveauté, tu ne vas pas rentrer dans le rejet de base... Ce n'est pas vraiment l'état d'esprit devant régner ici. »
Il est vrai qu'un certain cosmopolitisme semblait parfois tenir lieu de règle chez les Résistants. Chaque race et chaque peuple se côtoyait sans que cela ne gêna qui que ce soit. Elfes, Humains et Demi-Elfes travaillaient main dans la main avec une cohésion sans égal ; la plupart des villes d'El Tassar étaient également représentées dans les rangs de cette organisation, sans même que la question soit posée qu'une quelconque façon, les origines de certains n'étant même pas connues.
« Enfin, je trouve tout de même ça formidable que les seuls et uniques représentants d'une race entière de notre monde se retrouvent dans nos locaux ! »
Le phénomène du nanisme avait été étudié depuis de nombreux siècles, sans que des réponses claires ne puissent être formulées. Vivant bien plus vieux que n'importe quel Humain, mais moins que les Elfes les plus chanceux, ils étaient toujours au nombre de deux, quelque soit leur sort, funeste ou non. Quand l'un mourrait, un autre apparaissait, déjà adulte, formé dans tous les domaines dans lesquels il pouvait l'autre, mais sans aucun souvenir. Il menait alors une toute nouvelle vie, bien que ses aptitudes naturelles le poussaient le plus logiquement du monde vers l'artisanat.
La recherche du Nain remplaçant son défunt prédécesseur donnait d'ailleurs lieu à une bien curieuse tradition. La rareté de l'évènement était telle qu'une trêve était immédiatement prononcée si un conflit se déroulait alors. On fouillait ainsi les forêts, lieu où la plupart des nouveaux Nains étaient apparus jusqu'alors, puis toutes les habitations où l'un de ces êtres vécut et où parfois le nouveau vivait depuis plusieurs jours déjà sans s'apercevoir d'un quelconque bouleversement.
Ces folkloriques recherches ainsi que ces inexplicables évènements ne pouvaient expliquer à eux seuls l'intérêt énorme autour de l'existence des Nains. Leur talent inné et incroyable dans le domaine de la fabrication où de l'amélioration de l'armement suscita bien vite des velléités chez les militaires de tout bord. Dès lors, suivant sa personnalité, ils vendaient leur talent au plus offrant, ou à la cause qui leur semblait la plus juste. Parfois même ne souhaitaient-ils pas se prononcer en faveur d'un camp ou de l'autre, formant une force indépendante, ce que n'acceptaient que difficilement les dirigeants obtus et bornés.
C'est ce qu'il se passa lors des guerres entre Larantys et El'Tassar. Quand l'argent n'était plus suffisant pour convaincre ces extraordinaires artisans, la force était utilisée. Dans ce domaine, les gardes pontificales successives d'El Tassar étaient redoutablement efficaces. Se jouant de toutes les défenses magiques ou explosives mises en place, ils arrivaient très souvent à capturer leur cible afin qu'elle travaille pour leur pays. L'un de ceux-ci, particulièrement athlétique, fut même envoyé en personne au front pour sa capacité naturelle à encaisser n'importe quel choc. Il fut bien évidemment tué, comme l'on pouvait s'en douter. Les recherches de son successeur furent bien sûr on ne peut plus rapides et âpres entre les deux camps.
Les deux Nains vivant lors de la Résistance étaient des rescapés. Ils avaient le même âge, leurs prédécesseurs étant morts en même temps, l'un lors d'une expérience larantyne, l'autre lors de manœuvres tassariennes. Leur découverte fut faite dans la forêt de Gaoracchia, vestige survivant d'un passé parfois oublié. C'était d'ailleurs l'une des dernières forêts du monde, tant le besoin de terres avait accru les besoins de déforestation ; l'immense prestige historique du lieu ainsi que la présence de monstres peu commodes expliquait aisément pourquoi le lieu ne fut jamais réellement anthropisé. Néanmoins, il restait sous contrôle, en l'occurrence tassarien. Bien que les agents larantyns reçurent les informations le plus vite possible et prirent les dispositions nécessaires, les Pontes furent à nouveau les plus rapides. Les ordres qu'ils avaient reçus étaient encore plus stricts que pour les précédentes expéditions : au lieu de leur faire de simples propositions, même indécentes, il leur fallait cette fois-ci simplement enlever leur cible pour la ramener en lieu sûr, dans une annexe du château meltokiote.
Ayant pris connaissance de ces faits, et augurant de grands desseins pour ces petites personnes, Seigen décida, dès qu'il eût assez de pouvoir en ses locaux pour le faire, de les capturer à son tour. Arrivé en compagnie de Nastasha et de feue Reginleif, grande guérisseuse des Résistants, exécutée quelques mois plus tard par la répression tassarienne. Quelle ne fut pas la surprise de l'aîné Aegis quand il arriva, sans plus de plan de combat qu'à son habitude de jeunesse, devant les geôles recherchées ! Les deux Nains avaient décidé de leur propre chef et avec l'ingéniosité caractérisant leur race de s'évader d'eux-même en fabriquant un explosif de fortune. N'ayant pas d'habitation propre et devant à tout prix se montrer discrets, ils ne montrèrent pas d'objection à suivre ces trois curieux personnages soi-disant venus les récupérer.
L'un était brun et l'autre roux. L'un paraissait musclé et apte à l'effort, impression renforcée par les tatouages de prisonnier qu'il exhibait sans fausse honte. L'autre était plus trapu, un peu plus bedonnant ; ses lunettes accentuaient un côté plus casanier que pour son compère. Mais ils avaient une caractéristique physique commune, et quelle caractéristique : une barbe formidable, longue, foisonnante, majestueuse. Le brun, le plus costaud, la laissait pousser sans recherche, en une immense touffe dans laquelle on aurait probablement pu se perdre. L'autre, le roux, en avait fait une sorte de tresse qu'il liait grâce à un magnifique anneau d'or qui luisait, comme toujours poli.
Phénomène extrêmement rare chez des êtres aussi asociaux, et très probablement explicable par leur incarcération commune, ils avaient réussi à se lier d'amitié. Amitié solide et sincère, certes ; amitié naine, toutefois. Ils ne s'adressaient que peu la parole, ne s'amusaient pas souvent ensemble, se côtoyaient prioritairement pour leur travail. Ce qui faisait tout de même une bonne dizaine d'heures par jour, tant le domaine de l'armement était pour eux plus qu'une spécialité, mais une véritable passion. Ils travaillaient ainsi main dans la main, mais dans l'ombre, deux pièces leur étant spécialement allouées : un atelier plein d'outils et de mécanismes artisanaux mais ô combien efficaces, et une réserve-débarras où s'entassaient des objets merveilleux autant que de la ferraille inutile pour le commun des mortels.
Comme pour la plupart de leurs collègues, les premières années passées dans les égouts furent consacrées à la survie. Ainsi, les machines inventées, réparées ou fabriquées à la chaîne étaient aux débuts surtout défensives. Les tourelles aux entrées, les pièges en place ou les dispositifs de sécurité étaient pour la plupart de leur fait, et aucun Résistant n'avait à s'en plaindre. Néanmoins, depuis quelques semaines, voire quelques mois, le grand chef des lieux leur exposa des requêtes plus spéciales, plus inventives, ce qui ne déplut d'ailleurs à aucun des deux confrères. C'est dans cette optique que fut créé l'impressionnant A-Rès, grâce aux plans récupérés de la fabrication d'Haldon plusieurs années auparavant. Bien d'autres machines furent soumises à l'oeil tantôt intéressé, tantôt distrait de leur général. Les dégâts parfois occasionnés par leur irrémédiable mais relative maladresse dans le domaine des explosifs étaient donc parfaitement compensés par l'aide qu'ils pouvaient fournir.
« Tu ferais nettement mieux de montrer un peu de respect, mon gros. Sans eux, tu serais très probablement déjà mort. Je ne te parle même pas de toutes les défenses, en grande partie obsolètes avant qu'ils n'y ajoutent leur grain de sel. Je te parle d'un péril plus concret encore. Vois-tu, à leur arrivée, des charpentes entières étaient détériorées, sans même que l'on puisse y faire attention. Quant aux autres, en meilleur état, rien ne nous disait qu'elles n'auraient pas pu elles aussi nous tomber dessus. C'est leur extraordinaire vision des choses mécaniques qui nous a permis d'éviter le pire.
- Ah, mais c'est pour ça qu'il y a eu autant de travaux après leur arrivée !
- Hé oui. Rends-toi bien compte que si je n'étais pas allé les récupérer, tu serais peut-être en ce moment même en train d'agoniser sous une poutrelle. Et ça ne gênerait personne, gros boulet, tiens-le toi pour dit. »
Tandis qu'ils venaient de finir d'en parler, l'un des deux Nains - le brun - vint à la rencontre de son chef. Comme pour montrer son amour des longues conversations, et selon une habitude prise dès leur arrivée, il lui remit une missive sans un mot et repartit presqu'en courant de ses petites jambes, n'éprouvant pas le besoin et encore moins l'envie d'expliquer les causes et raisons de sa venue. Voulant montrer qu'il ne se défiait en aucun cas de son plus proche lieutenant, Seigen lut à voix haute et intelligible les quelques mots composant la lettre qui lui était adressée.
« Travail terminé. Pouvez prendre livraison à l'atelier.
- Et bien. Toujours aussi laconiques, ceux-là. De quoi parlent-ils? »
Un sourire éclaira tout le visage du chef des Résistants. Plus encore que la joie d'une bonne nouvelle, on pouvait sentir en lui un intense soulagement. Pour sûr, il attendait un message de ce genre depuis un long moment, et il l'avait lu comme on déguste un plat d'exception : sans comprendre réellement tout d'abord, puis en savourant copieusement le bonheur procuré.
« Ca, mon grand, c'est une surprise ! »