J'ai trouvé une petite analyse du dernier plan :
"Le dernier plan de La ligne rouge, troisième film de Terrence Malick, use d'un référentiel hypertextuel on ne peut plus explicite. Au sein d'une parfaite construction horizontale découpée en trois niveaux - l'eau, les montagnes, le ciel - se dresse une ligne verticale d'une grande pureté formée par l'érection d'un jeune arbre. Ce plan évoque sans doute possible l'ouverture et la fermeture de Le sacrifice d'Andrei Tarkovski et par conséquent, L'Adoration des Mages de Léonard de Vinci. Le générique du film de Tarkovski scrute le tableau de Vinci, focalisant premièrement sur la main de l'enfant Jésus et sur le visage d'un des mages agenouillé, pour suivre ensuite, au moyen d'un panoramique vertical, le tronc de l'arbre. Le mage, à la manière des personnages tarkovskiens, est en communion totale avec la terre (sa seconde main et ses deux genoux y reposent).
La similitude plastique du plan de Malick et des deux plans de Tarkovski est trop flagrante pour qu'il puisse s'agir d'une coïncidence. La disposition classique des deux plans de Le sacrifice fait se superposer trois strates distinctes et horizontales, la terre, la mer et le ciel; ordre troublé par la verticalité de l'arbuste. Si Malick clôt La ligne rouge par un plan semblable à celui de Le sacrifice, ce n'est certainement pas pour adopter une pose maniériste et référentielle qui s'avérerait bien vaine, mais bien pour ancrer son oeuvre dans des perspectives identiques aux préoccupations tarkovskiennes.
Le film ne prétend pas traiter de la guerre dans son ensemble. Il se contente en effet de relater un court épisode (l'attaque d'une colline) de la prise de Guadacanal. Allant à l'encontre des canons hollywoodiens, La ligne rouge ne positionne aucun personnage en héros archétypal et préfère proposer une multiplicité d'individualités. Le processus d'identification bien connu se cristallise néanmoins autour de Witt (interprété par Jim Caviezel) propulsé presque malgré lui au centre du récit. Accompagné de deux autres soldats lors d'une mission de reconnaissance le long d'une rivière, Witt détourne les troupes japonaises pour sauver son unité diminuée, et s'offre littéralement en "sacrifice". Un événement narratif antérieur nous apprend que la femme du soldat Bell le quitte pour un autre. Fou de douleur - on ne le serait à moins -, celui-ci doit certainement penser à la mort. L'intelligence du propos de Malick réside dans le fait de ne pas sacrifier un personnage qui aurait des raisons - ici sentimentales - d'en finir avec ses jours. La dose de pathos alors délivrée aurait été impossible à digérer et aurait entraîné le récit vers de piètres conventions lacrymales. Le sacrifice de Witt est au contraire un geste pur - tant au niveau du récit que de la mise en scène - et sans justification évidente.
Comment ne pas penser à Alexandre, personnage central du film de Tarkovski, s'offrant en sacrifice pour sauver le monde (qui dans La ligne rouge est réduit à une troupe de soldats sur un territoire limité. Sauver sa troupe de l'attaque ennemie correspond bien à sauver le monde, son monde). De la même façon, dans Nostalghia, film précédant Le sacrifice et abordant des questions similaires, deux personnages renoncent à la vie en s'offrant en sacrifice. Domenico dans un premier temps, en s'immolant, puis Gortchakov, par ses incessants allers et retours dans la piscine vide. Witt s'inscrit dans cette lignée de personnages tarkovskiens renonçant à une vie terrestre pour le bien de l'humanité.
A l'instar du mage de Léonard de Vinci ancré dans la terre, les protagonistes tarkovskiens vivent en relation étroite avec les éléments, la terre bien sûr, mais aussi l'eau, l'air et le feu. L'environnement diégétique de La ligne rouge est régi selon des principes similaires. Entourés par l'eau du Pacifique Sud, les personnages baignent dans le feu des nombreuses explosions. Malick multiplie les plans - de coupe comme les brusques changements d'axe de caméra - de cieux orangés ou bleutés. La terre reste l'élément prédominant de la structure narrative du film, elle en est même le moteur principal et semble s'inscrire dans une mystique tarkovskienne où l'homme doit faire corps avec la nature pour participer de son évolution.
Si Malick n'est pas pour autant à considérer comme un cinéaste tarkovskien - son rapport à la temporalité est par exemple radicalement différent -, les signes présents au sein de La ligne rouge sont révélateurs d'une affiliation certaine et d'un désir de travailler sur des questions élaborées par le cinéaste russe. Le plan final de "l'Arbre de Vie", poussant entre terre et eau, germe d'espoir et de régénération au sein d'un chaos total, est plus qu'un indice, il est un aveu."
Mais n'ayant pas vu le Tarkovski, je ne peux pas me prononcer. 