Voilà la suite.
Haletant et empli d´un peu plus d´espoir, le roi fit face au traître. Shehan se releva, le pelage souillé de terre et de sang, écumant de rage. Le souverain avait eu beaucoup de chance sur ce coup-ci, le revoilà en possession de son arme.
- Tu ne t´en sortiras pas comme ça, Cinos Alkof !
Semblant rendre un dernier hommage à l´hérisson bleu, le sergent avait prononcé ce titre de noblesse. Alkof, en ancien langage, signifiait " Le Noble ". Durant une bonne minute, les deux adversaires se fixaient du regard, lançant des éclairs, des paroles muettes. Cinos peinait, il prenait appui sur son épée pour tenir debout, si Shehan n´avait pas trébuché, sans doute le suzerain serait il déjà mort.
- Tu te débrouille pas mal, Shehan, mais ce que tu n´as pas, c´est bien ma dignité.
- Ta dignité, tu es en train de marcher dessus ! Se moqua Shehan.
Le noble ne répondit pas et se contenta de mettre la tête de profil, l´air malicieux. Son expérience devait être utilisée, elle seule le sauverait de la mort. Son sang circulait toujours en lui, ses poumons se gonflaient encore, son coeur battait. Il mit un poing devant lui, et l´ouvrit, regardant avec quelle beauté ses doigts se pliaient, il fit jouer les muscles de ses bras, se disant qu´il ne pourrait peut-être jamais les refaire fonctionner.
- Tu t´admires une dernière fois ?
- Je me disais juste que mes mains te tueront..
Exaspéré, Shehan prit son petit couteau et le tendit vers Cinos. Si il pensait que le seigneur allait se laisser impressionner par ce jouet, il se trompait bien, il ne faisait que se méfier de la fine lame.
Soudain, la voix revint, elle insistait, chuchotant de doux mots à l´ancêtre de l´âme d´argent. Elle était si lointaine et proche à la fois, on eut dit un murmure d´église, étouffé par les âges. Puis un halo bleu se forma au centre de la tente, pâle et semblable à Sonic. Cela n´échappa pas à Shehan, qui prit peur, croyant avoir à faire à une apparition démoniaque, venue pour l´amener aux enfers.
Le château de Lyocas semblait vide, ainsi dréssé sous la menace des ombres, il s´affichait avec une parure grisâtre. Ses tours tendues vers le ciel paraissaient vouloir s´envoler, pour quitter ces terres, et en trouver d´autres, plus hospitalières. Et pourtant, assise sur une chaise, dans une pièce de la tour Est, la fille du roi Lyocas regardait le mur de pierre. Son père avait prit les armes et était parti de la demeure royale, laissant son héritière seule. Autant dire que ce souverain se montrait peu inquiet quant à la sécurité de sa progéniture, bien qu´elle ne fut pas à l´abri d´éventuelles agressions. Selon les derniers cancans de mégères, le roi Cinos et son armée avaient également quitté leur territoire, afin de prêter main forte aux autres royaumes. Celui de Lyocas était presque totalement déserté, il comptait désormais une douzaine d´habitants, le reste avait migré ailleurs dans son desespoir. Les malheureux avaient très peu de chances de s´en sortir, ils devaient déjà avoir épuisé leur réserve de nourriture et d´eau. Et le roi avait prit la poudre d´escampette, l´air honteux de son peuple. Soi-disant qu´il imitait Cinos, peu croyaient cela, pour ne pas dire personne. Privé d´entretien, le château devenait morne, les peintures s´écaillaient, la poussière virevoltait dans chaque pièce. Les livres s´entassaient, les pages froissées, les couvertures déchirées. Igrien, elle, passait des heures assise sur sa chaise, n´ayant pour vis-à-vis que les murs, ouvrages muets. La princesse baîlla, ennuyée, elle n´avait rien à faire, personne à qui se confier. Elle se leva enfin, lassée de sa position.
Ridicule, le couteau de Shehan tomba par terre. Pétrifié de peur et éffaré, le soldat tremblait, les pupilles dilatées. Là, devant lui, un esprit était apparu, vestige d´un être, Galiad.
- Toi qui ose affronter la chair de ma chair, toi qui ose trahir ton seigneur, je te condamne à la souffrance éternelle.
Cinos était lui aussi ébahi, mais heureux de revoir son géniteur, même sous une forme spirituelle. Il sentit ses forces décliner, alors que l´esprit s´apprêtait à passer à l´offensive. Sa vue se brouilla, son ouïe percevait de moins en moins les sons. Le roi entendit trois mots, Olstag Drine Lor, puis ce fut le silence, silence, silence de mort.
Trois minutes plus tard, Cinos se reveilla, baignant dans une mare de sang, l´esprit avait disparu, et Shehan gisait sur le sol, mort, tel un pantin.
- Merci, père..
Il ramassa sa Blue Star, et tituba vers le corps de son adversaire. Il décida de le prendre dans ses bras, puis il sortit de la tente, exhibant ses blessures.
Ingrien sortit dehors, dans la pénombre, au loin, un feu brillait, unique lumière en ce monde.. Elle alla chercher sa monture, et l´enfourcha, galopant vers le lointain foyer.
Autour du blessé, les soldats s´affairaient, le mitraillant de questions. Très vite, la nouvelle de la trahison de Shehan et sa mort fit le tour des rangs. Cinos refusa les soins qu´on lui proposait, préférant laisser ses plaies guérir d´elles-mêmes. Miraculeusement, un guerrier parvint à allumer un feu, les flammes se dressèrent, lêchant les ténèbres. Shehan fut déposé dans le foyer, sa chair se consumma rapidement, puis le vent revint, effaçant le feu, et dispersant les cendres.