Laurent Perpère, ex-président du Paris-Saint-Germain
Pour Laurent Perpère, " la grande famille du football" est un leurre
LE MONDE | 05.06.03 | 13h33
L´ancien dirigeant évoque son bilan et critique le fonctionnement du système français.
Vous quittez, ce jeudi 5 juin, le PSG. Dans quel état d´esprit partez-vous ?
Partir sans avoir gagné aucun trophée est très frustrant. Ça l´est d´autant plus qu´on menait 1-0 en finale de la Coupe de France et que ce qu´on appelle pudiquement un " accident du jeu" a modifié complètement la physionomie de cette partie.
Il y a un " avant" et un " après" l´expulsion de Hugo Leal. Je trouve sévère cette expulsion. Il y a eu d´autres événements de jeu, côté auxerrois, qui ont été peu ou pas sanctionnés.
Le PSG est-il victime de son statut ?
J´ai le sentiment que l´on demande au PSG, en toutes circonstances, d´être exemplaire. Le Conseil national de l´éthique a été créé, à la demande du ministre des sports, à la suite des fameux incidents du match PSG-Bordeaux où Luis Fernandez avait touché le bras d´un arbitre. La première décision de ce Conseil a été de sanctionner durement Fabrice Fiorèse pour une simulation. Je n´ai pas l´impression qu´il y ait eu beaucoup d´autres sanctions du même type.
Vous resterez dans l´histoire du PSG comme un président sans trophée...
C´est un échec, même si je signale que Charles Biétry n´a pas plus gagné de trophée. Un club comme le PSG est là pour gagner. D´un autre côté, la fin ne justifie pas les moyens. S´il faut être prêt à tout pour gagner, c´est sans moi.
Avez-vous le sentiment que l´on ait cherché à nuire au PSG ?
Le PSG est un club que l´on jalouse. Parce que c´est le club de la capitale, un club riche, etc. Un Paris triomphant, c´est comme en politique un énarque triomphant : tout ce qui est trop fort et qui vient de la capitale pose problème à l´ensemble de la France. Comme dans tous les clubs, il y a au PSG des manœuvres souterraines, des luttes pour le pouvoir. Le PSG est la propriété de Canal+, qui est lui-même le grand financeur du football français. Tout ça fait un ensemble qui conduit à la déstabilisation. Mais je ne crois pas à une entreprise concertée ou à des complots ourdis. Quand le PSG est mal en point, c´est facile de l´enfoncer ; il y a des moyens simples et spectaculaires. Quand le PSG va bien, cela en énerve certains.
Quel bilan faites-vous de votre présidence ?
Je ne rougis pas de ce que j´ai fait. Je pense avoir fait progresser le club. J´ai aussi le droit d´assumer certains succès. Je lègue à mon successeur un club qui a des recettes sûres. Le contrat que j´ai signé avec notre équipementier, Nike, est le plus important du football français. On a accru de manière très importante la billetterie ces dernières années. Ces éléments confortent l´économie du PSG. Il y a aussi ceci dont je suis très fier : le PSG est devenu un vrai club populaire, enraciné, alors qu´on le disait méprisant. Et on est le seul club à avoir clairement affirmé notre engagement contre le racisme et la violence. Le PSG a une éthique, il n´a pas fait la part du diable, il a refusé de céder à un certain nombre de sirènes, de petits arrangements, de petits copinages.
Avez-vous regretté d´être président du PSG ?
Tous les jours, à peu près. Parce que, comme l´ont souligné tous ceux qui m´aiment bien, je ne suis pas fait pour le football : un énarque dans le football, c´est absurde. En quatre ans et demi, j´ai tout entendu. Je prétends connaître le football aussi bien que beaucoup de mes détracteurs, mais je n´en fais pas étalage. Le boulot d´un président est d´incarner une image, de faire quelques bons choix. Je pense que ce monde est très dif- ficile à faire bouger. Il est tiraillé de contradictions. Et, quand on est tout seul à penser ce que l´on pense, c´est compliqué.
Avez-vous songé à démissionner en cours de route ?
Oui. Au moins deux fois. La première il y a un an, quand il était question de vendre Ronaldinho : je trouvais que c´était peut-être opportun, mais cela aurait été tricher avec l´équipe, avec le public. La deuxième fois, c´était en décembre 2002 : l´attitude de l´actionnaire m´a énormément déçu. Mais abandonner la barque, c´était la laisser dans des eaux trop tumultueuses.
Avez-vous regretté d´avoir engagé Luis Fernandez ?
Luis Fernandez était, à un moment donné, nécessaire au PSG. Mais pas dans ces conditions, pas dans l´urgence, après une campagne médiatique dont il n´était pas totalement innocent. C´est aujourd´hui un échec pour moi et pour lui. Je n´ai probablement pas su faire avec lui ce qui pouvait être fait. Lui avait les pleins pouvoirs sportifs et il n´a pas réussi à en tirer quelque chose.
Sa façon d´utiliser les supporteurs, notamment les plus extrémistes, vous a-t-elle déçu ?
On ne joue pas impunément avec les passions populaires ni avec ceux qui les utilisent. Je pense que cela était contraire à l´esprit du club. Je m´en suis expliqué avec lui. L´explication qu´il m´a donnée ne m´a pas satisfait.
Avez-vous été affecté par la façon dont vous avez été évincé du club ?
Je n´ai jamais eu beaucoup d´intérêt à commenter la médiocrité des sentiments. Je ne me fais aucune illusion sur les machines froides que sont les entreprises. Il ne faut pas en attendre beaucoup d´affection. Même à Canal+. Ça s´est trouvé comme ça.
Dans quel état financier laissez-vous le PSG ?
Très endetté vis-à-vis de son actionnaire. Mais il est dans une situation où il ne devrait pas avoir besoin de recourir à ce même actionnaire.
Auriez-vous pu garder Ronaldinho, si vous étiez resté président ?
Très franchement, il aurait été difficile de lui expliquer que l´année prochaine il jouerait contre des clubs aussi prestigieux que... Je ne citerai pas de nom.
L´organisation du football français vous a beaucoup déçu.
L´existence d´une Ligue définie par la loi est une chose extraordinairement paradoxale et pas forcément en phase avec la réalité. Comment peut-on penser que les représentants des éducateurs, des joueurs, des administratifs et des arbitres ont leur mot à dire sur les " droits télé", par exemple ? La " grande famille du football" est un leurre où chacun fait ses petits arrangements.
Le système de pouvoir, tel qu´il est conçu, est arithmétiquement en faveur des petits clubs, et, du coup, on a une espèce de solidarité mal comprise. D´où cet unanimisme de façade. La seule chose reconnue par la " grande famille du football", c´est l´épreuve de force, les petits chantages. Chacun essaie de s´approprier la plus grande part de gâteau. Ce fonctionnement est ambigu, bancal.
La situation est-elle bloquée ?
La loi Buffet a accentué les contradictions du football français, au lieu d´en résoudre certaines. Elle est allée dans un sens passéiste. Il faut que les instances réfléchissent à ce que peut être l´évolution du football français, sinon il aura tendance à se satisfaire de son " hexagonalisme" et à décliner petit à petit. On trouve formi- dable la formation " à la française" mais on vit sur un acquis qui sera bientôt rattrapé par les autres. Alors, on se retrouvera nus, dans une situation semblable à celles des années 1960.
On vous sent désabusé...
Je n´ai rien gagné, je ne vais pas cracher dans la soupe. Cela manquerait de crédibilité. Tiens, parlons de Michel Vautrot qui a monté la " crise de l´arbitrage" pour fabriquer un truc qui s´appelle la Direction technique nationale de l´arbitrage, histoire d´avoir un fromage. La DNTA est une escroquerie, avec Michel Vautrot en grand manitou ad vitam aeternam. Les primes des arbitres ont augmenté de 30 % à 40 % : c´est du professionnalisme déguisé. Tout le monde sait que tel arbitre est toujours bien noté pour qu´il puisse jouer les matches internationaux, avoir des défraiements, etc. C´est un système mafieux. Et ce sont ces mecs-là qui décident de la vie et de la mort des clubs.
Quand je vois ce qui s´est passé à Auxerre -Guy Roux était entré sur le terrain pour contester un but du PSG, finalement annulé-, je me dis que les arbitres sont vendus. Il était clair que tout le monde voulait qu´Auxerre gagne la Coupe de France.