LA TRISTE FIN DE BLANCHE-NEIGE
Les bonnes histoires ont toujours une fin heureuse.
Fallait-t-il déroger à la règle?
C´est si douloureux, une héroïne qui ne réussit pas à survivre à l´épreuve.
Normalement, il y a toujours un brave chevalier qui, traversant monts et vallées, bravant les intempéries malgré un rhume tenace, arrive au moment crucial. Il terrasse l´ultime dragon qui était censé le retenir malgré une arme très émoussée par les 999 autres chimères qu´il avait du estourbir avant d´atteindre le donjon final.
Maintenant, imaginons une sorcière terriblement cruelle.
Si méchante, si barbare, qu´elle inventa un poison ignoblement mortel à faible dose.
Le poison se diffusait dans le sang, contractait les veines, le cœur ralentissait, la mort arrivait tout doucement, inévitable.
Pour être sûre de son efficacité, elle ne développa jamais d´antidote.
Personne d´autre ne connaissant cette effroyable mixture, elle était certaine qu´il n´y aurait jamais de vaccin ou de contrepoison possible.
Elle même devait d´ailleurs prendre un maximum de précautions lorsqu´elle le manipulait.
A sa décharge, il faut lui reconnaître qu´elle avait un nez très crochu, des articulations déformées par la goutte (elle n´avait jamais réussi à trouver le régime qui lui aurait permis d´éliminer ses excès d´urée), une scoliose du fait de son métier (courbure lordosique prépubère en région lombaire puisqu´elle passe son temps penchée sur ses faitouts), des poumons passablement rongés par les exhalaisons méphitiques des marmites, sans parler de son pied bot!
Elle avait donc toutes les raisons d´être en permanence d´une humeur exécrable, et de s´en prendre à la pauvre Blanche-Neige, belle comme un cœur, d´humeur toujours agréable, et à qui tout souriait.
La sorcière décida de se débarrasser de Blanche-Neige une fois pour toutes.
Elle vint la voir avec une magnifique corbeille de pommes d´un rouge éclatant.
Elle proposa à Blanche-Neige de choisir la pomme qu´elle voulait manger.
Blanche-Neige n´était pas si sotte. Il est vrai que ses jolies boucles et sa frimousse pimpante ne permettaient pas de le deviner. Mais les princesses arrivent souvent à se tirer d´affaire grâce à l´intuition.
Blanche-Neige déclara:
"C´est sympa d´être venue me rendre visite, sorcière. D´accord, je veux bien goûter une de ces pommes, mais à plusieurs conditions, qui doivent toutes êtes remplies: que je puisse la choisir, que nous enlevions nos bagues, que nous nous lavions les mains d´abord, que nous mettrions chacune un tablier que j´aurais cherché dans ma cuisine, puis que je lave cette pomme, ensuite nous la couperons en deux, je choisirai une moitié et vous en mangerez l´autre moitié avant moi."
La sorcière opina du bonnet. Elles ôtèrent leurs bagues, retroussèrent leurs manches, se lavèrent les mains, puis Blanche-Neige alla chercher des tabliers, s´empara d´une pomme qu´elle choisit au dernier moment, et la lava à grande eau.
Ensuite, Blanche-Neige coupa la pomme en deux, sélectionna une moitié. La sorcière prit l´autre moitié qui lui revenait, et la dégusta avec délices.
Blanche-Neige attendit un moment, mais comme la sorcière continuait d´afficher un rictus impeccable entre ses ratiches (n´ironisez pas devant un sourire de sorcière), cela rassura Blanche-Neige.
Blanche-Neige s´empara de la première moitié qu´elle avait gardée à la main. Elle la savoura, affichant un franc sourire de satisfaction.
Pourtant, quelques secondes après avoir avalé la dernière bouchée et jeté le trognon dans le bac à détritus, Blanche-Neige mourut dans d´atroces souffrances.
Quel était donc le plan machiavélique fomenté par cette infâme sorcière?
Remarques:
- il s´agissait bien de la même pomme
- la sorcière n´avait pas de poison sur ses mains, ni sur son corps ni sur ses habits
- le poison aurait parfaitement pu la tuer elle aussi, il n´y avait pas d´antidote et elle ne s´était pas prémunie par la mithridatisation