« - TJ, fais pas le con…
- Ta geule ! Je vais sauter, un point c’est tout.
- Merde mais pense à ta femme, tes gosses…
- Oh putain me parle pas de mes gosses va !
- Et puis qu’est-ce que je vais devenir moi ?
- T’inquiète, je te lègue le maillot légendaire floqué Kallon.
- Vrai ?
- Ouais pourquoi ?
- Cool… bon bah, maintenant, tu peux sauter ! »
On vous a déjà dit que, lorsque vous alliez mourir, vous voyez toute votre vie défiler ?
C’est exact. En sautant du haut d’un gratte-ciel, en plein New York, je vois défiler ma vie, que l’on a successivement nommée « vie de rêve », « un destin hors du commun » et qui fut nommée par moi-même « vie de merde ». Les images se succèdent, et je ne vois même plus la foule réunie en bas, entourant un filet de protection aussi large que le postérieur de la femme qui me crie depuis une demi-heure « pensez à votre famille ». Justement, c’est parce que je pense à ma famille que je veux m´exploser la geule sur le bitume. Connasse va.
Les images défilent, et c’est quand je m’apprête à mourir que reviennent les meilleurs souvenirs. J’ai envie de remonter, de m’accrocher à un poteau, même découvrir un don soudain qui me permettrait de m’agripper aux vitres, je prends. Putain, et en plus voici les pompiers qui restent ébahis en me regardant comme si je venais de déclarer que la Ligue 1 était le meilleur championnat du monde au lieu de préparer le filet. Putain, il me reste une dizaine de secondes avant que ma vie ne s’arrête au contact des trottoirs, alors voilà, je vais vous la raconter, histoire de pas avoir à payer l’édition spéciale de L’Equipe demain…
CHAPITRE 1
« Je vois la tête !! !
- Allez Chérie, pousse fort une dernière fois, allez …
- Gniiiii …
- Encore ! Mais quelle larve cette femme …
- Putain mais je pousse !
- Ca y est !!
- Tu me fais chier quoi, à me traiter de larve continuellement…
- Il est là…
- J’en ai marre, je pousse, je me fait explorer les parties par un mec dont je connais tout juste le nom, et toi tu me donnes des ordres …
- Il est sorti… Madame ?
- C’est tout le temps comme ça, tu me saoul… Oh qu’il est beau mon bébé !! »
Et voilà, dans l’ambiance joviale et festive de la chambre 228 de l’hôpital Crawford à New York venait de naître le petit Terry Jonathan Evans, autant dire moi-même.
Une mère maniaco-dépressive, une bonne femme du Midi qui me donnait des origines et un vieil accent français dont je me serais bien passé, un père particulièrement riche, principal actionnaire de la marque Diesel aux Etats-Unis. C’est par ce grand homme noir que j’ai cultivé ma passion du foot, c’est grâce à lui que j’ai pu taper une première fois dans un ballon sur la chaussée du Bronx…
On passe au 26 Janvier 1981, je fête mes 7 ans. Je déballe le paquet cadeau qui se trouve à mes pieds, sous l’œil attentif de mes parents et de mon petit frère, Duron, dont je suis l’aîné de 2 ans. C’est dans une atmosphère pas franchement joyeuse, due aux nombreuses disputes entre ces derniers, que je me retrouve avec, dans les mains, un superbe ballon de foot, en cuir.
« Va l’essayer dehors avec ton père » dit Maman, une note de tristesse dans la voix.
Nous sortons donc, direction le petit terrain de foot voisin. Je peux admirer le paysage sombre et hostile malgré l’heure matinale, les grands immeubles qui surplombent les villas encore trop rares, les brailleurs italiens qui s’essayent à imiter les plus grands ténors transalpins en préparant la pâte, le colossal Yankee Stadium, les gamins tentant d’échapper aux cris de rages maternels, et enfin le petit espace vert, au milieu duquel est planté une vacillante cage en bois.
Comme souvent avec mon pied triangulaire, le ballon s’en va au-delà de la petite haie placée derrière le but. Papa y va, et m’embrasse comme lors d’un au revoir. Il lâche alors cette phrase qui trotte encore dans ma tête aujourd’hui :
« Tu réussiras, fils, et on se reverra … »
Il partit au trot en direction du ballon, se retournant une dernière fois, une larme dégoulinante au coin de l’oeil… Le ballon revint, seul …
Après une dizaine de minutes, je courus à mon tour sur les traces de mon père. Arrivé derrière la haie, je tourne la tête dans tous les sens, crie, pleure, sans jamais voir le grand corps de celui qui m’avait donné la vie…
J’apprendrais plus tard que cette « évasion » était prévue, que mon père avait eu de sérieux problèmes financiers, qu’il était recherché par un tas d’hommes pas clairs en costumes noirs et qu’il devait partir, « pour nous protéger de tout ça »
Durant 13 ans, je vais vivre seul, dans notre petit appartement en plein cœur du Bronx, avec une femme qui refusait à rentrer en France et à partager l’amour avec un autre homme, et un frère tout aussi molasson et passionnant qu’un match de Ligue 1.
8 Août 1995, je tape une dernière fois dans le vieux ballon déchiré que m’a offert Papa, et je m’en vais. Un simple au revoir a suffi. Je sors de cette vie New-yorkaise, une vie passée à avoir peur dés que l’on sort dehors, passée à consoler une mère qui pensait toujours avoir ratée mon éducation. Je reviendrais sûrement…