"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas."
Face au désastre, je me sens comme l'Etranger de Camus. J'ai beau me concentrer, fermer les yeux et plisser le front très fort, je n'arrive pas à me désoler de cette perte monumentale. Je ne ressens strictement rien, ou si peu. Passé l'état de choc initial devant les images, passé le rappel brutal de la vanité de toutes choses, même de celles que l'on croit éternelles, que reste-t-il ? Quelques ruines, quelques objets d'art réduits en fumée. Ce n'est pas comme s'il y avait eu mort d'homme, et je ne peux m'empêcher de demander : ceux qui ont pleuré pour Notre-Dame, ont-ils pleuré pour le Bataclan ? Pour le Sri Lanka le weekend dernier ? Je ne reproche rien ; je constate juste que notre époque est moins humaniste qu'on ne le pense. Et peut-être est-ce dans l'ordre des choses : quelle est la valeur d'une vie humaine, comparée à celle du monument le plus visité en Europe (comme l'a rappelé Stéphane Bern à moult reprises) ? Mais je ne ressens rien, si ce n'est le reproche plus ou moins tacite de certains proches et de la nation tout entière. C'est exactement comme pour la Coupe du Monde. J'ai du mal avec ce genre d'effervescences collectives, malgré mon amour du foot et de l'art gothique.
Mon insensibilité tient-elle du nihilisme ? Qu'en pensez-vous ? Si c'est du nihilisme, alors je le veux chez moi le plus nu possible, sans hypocrisie ni émojis. Et puis pas sûr que dans leur ensemble ceux qui ont pleuré Notre-Dame soient beaucoup moins nihilistes, au fond. C'est la question fondamentale du rapport au passé. Ce dernier n'est-il pour nous que cosmétique ? Que représente cette cathédrale pour la majorité de nos concitoyens ? Pas sûr que ce soit "la nef qui nous porte tous sur le flot du temps", comme l'écrit Mélenchon. De jolis mots, mais qui ne restent sans doute que des mots.
Elle est toujours vivante, seulement tombée
Notre Dame choque encore plus, car elle parle de 1000 ans de vies humaines, quand une toile est déchirée ce n'est pas l'encre et le tissu qui sont déchirés mais ce qu'elle évoquait
Cette cathédrale ramène chacun à sa vie, donc à l'essentiel, quand elle meurt c'est eux qui meurent un peu, c'est pour ça que ça les choque, alors que le Sri Lanka, c'est loin, c'est moins eux
ça m'a pas choqué non plus, bien au contraire, et je vais remettre là un message qui a été supprimé sans sommation sur le topic de balavo sur le même sujet : elle est plus belle en feu
quand des forêts entières partent en fumée, personne ne s'en émeut non plus, ce sont pourtant là de magistrales cathédrales naturelles
c'est donc la valeur symbolique qui fait la différence, la valeur ajoutée par l'humain
ils pleurent leur finitude, conséquence de l'oubli de l'être
parfois une piqûre de rappel est salutaire
c'est vrai qu'elle était belle en feu, c'était son martyr, son apogée
mais oui ça révèle ce que ça représente pour les gens, leurs valeurs, ce à quoi ils s'identifient
ils valorisent et s'identifient plus à l'esprit qu'au corps, à la culture qu'à la nature, au prochain qu'au lointain, à la nation qu'à l'étranger, au connu qu'à l'inconnu, etc.
Nietzsche est éclairant là-dessus, et c'est ce qu'il appelle nihilisme
ça révèle surtout que bon nombre d'adultes sont encore des enfants qui n'ont pas fait le deuil de leur propre mort, qui ne sont pas heureux de leur finitude, donc de leur existence, qui ne sont pas amoureux de leur destin
Le 25 avril 2019 à 12:05:40 matrisK a écrit :
ça révèle surtout que bon nombre d'adultes sont encore des enfants qui n'ont pas fait le deuil de leur propre mort, qui ne sont pas heureux de leur finitude, donc de leur existence, qui ne sont pas amoureux de leur destin
ça t'arrivera aussi, selon les périodes de la vie, d'être dans la nostalgie et la faiblesse
bien sûr, c'est la condition humaine
Ça m'a émerveillé. Les gens devenir triste pour quelque chose auquel ils ne pensent jamais. L'attachement des gens pour une cathédrale, l'attachement des gens pour quoi que ce soit, que ce soit la plus belle beauté de tous les temps où un proche ou autre.
L'autodestruction du bâtiment pouvait représenter la mort dans la vie. C'est quelque chose qui peut arriver à n'importe quel moment et qui n'arrivera qu'au moment voulu. (On pourrait aller dans le déterminisme absolu et dire que les deux tours du world trade center c'était prévu par le destin blabla, mais je n'irai pas jusque là, Notre Dame devait tomber, une partie de la structure était à bout, s'est décimé et bien voilà... Ce qui devait arriver un jour est arrivé comme prévu.)
Bien sûr on peut aussi être triste vite fait "oh ptin dommage..." Mais 2 min après c'est bon. Et 2 min après on peut commencer la reconstruction tranquille sans se prendre la tête, de manière détachée, tout en construisant bien sûr un truc plus solide. (Tout comme on peut se dire que c'est bon, on va pas reconstruire quelque chose qui sera encore détruit un jour.)
Il n'y a bien que sur le forum philo qu'on peut lire ça, malheureusement. J'ai parfois l'impression d'être d'une autre ère lorsque je vois la folie autour de ce soit disant désastre qui ne m'atteint à aucun niveau.
Et les dons qui fusent, c'est peut être encore pire!
Et tout ça n'est pas qu'une histoire de culte. Le Collège de France partirait en fumée je n'en serais pas plus triste.
après y a peut-être une limite, si tout partait en fumée ça deviendrait quelque peu embêtant, pour ne pas dire apocalyptique
Le 25 avril 2019 à 13:47:03 Jooord a écrit :
Et tout ça n'est pas qu'une histoire de culte. Le Collège de France partirait en fumée je n'en serais pas plus triste.
ça reste un lieu de culte, en l'occurrence du savoir
ça montre juste que tu n'accordes pas tant d'importance au savoir
Le 25 avril 2019 à 16:04:38 matrisK a écrit :
Le 25 avril 2019 à 13:47:03 Jooord a écrit :
Et tout ça n'est pas qu'une histoire de culte. Le Collège de France partirait en fumée je n'en serais pas plus triste.ça reste un lieu de culte, en l'occurrence du savoir
ça montre juste que tu n'accordes pas tant d'importance au savoir
C'est bien ce que je dis, bien qu'adhérant "au culte du savoir" comme tu l'appelles, la destruction d'un édifice matériel qui lui est lié ne me soucierait pas autrement que pour des raisons financières. Ceci pour dire que ce n'est pas sous couvert d'athéisme que l'incident de Notre Dame n'atteint pas, contrairement à ce que certains rétorquent lorsqu'on leur donne notre avis.
oui mais comme je le disais il y a une limite à ton raisonnement, puisque si absolument tous les édifices et supports matériels liés au savoir crament, que reste-t-il à part la mémoire individuelle ?
edit : ben non je suis con, il reste même pas notre mémoire individuelle, parce que notre corps est aussi un support matériel de l'information ; c'est ni plus ni moins la fin de l'humanité
du coup disons tout sauf les humains
Sujet intéressant, j'essaierai de faire une réponse approfondie plus tard.
Sinon, je n'ai pas non plus pleuré après avoir lu la dépêche sur les attentats au Sri Lanka et ses centaines de mort. Vais-je finir en enfer pour être aussi insensible ?
Sinon, je n'ai pas non plus pleuré après avoir lu la dépêche sur les attentats au Sri Lanka et ses centaines de mort. Vais-je finir en enfer pour être aussi insensible ?
rassure-toi y a bien plus diabolique et monstrueux que toi : les attentats du bataclan m'ont fait ni chaud ni froid
Sinon, je n'ai pas non plus pleuré après avoir lu la dépêche sur les attentats au Sri Lanka et ses centaines de mort. Vais-je finir en enfer pour être aussi insensible ?
Si tu es insensible c'est que tu es insensibilisé, tu as une carapace, car tu souffre trop, tu es anesthésié
Le 25 avril 2019 à 17:32:52 matrisK a écrit :
Sinon, je n'ai pas non plus pleuré après avoir lu la dépêche sur les attentats au Sri Lanka et ses centaines de mort. Vais-je finir en enfer pour être aussi insensible ?
rassure-toi y a bien plus diabolique que toi : les attentas du bataclan m'ont fait ni chaud ni froid
ayaa toi t'es loin
Le 25 avril 2019 à 17:28:48 matrisK a écrit :
oui mais comme je le disais il y a une limite à ton raisonnement, puisque si absolument tous les édifices et supports matériels liés au savoir crament, que reste-t-il à part la mémoire individuelle ?edit : ben non je suis con, il reste même pas notre mémoire individuelle, parce que notre corps est aussi un support matériel de l'information ; c'est ni plus ni moins la fin de l'humanité
du coup disons tout sauf les humains
Ben oui mais à raisonner sur la quantité ce n'est plus le même débat. Je ne me soucie pas plus que ça de la mort d'un individu, c'est le vie, mais je m'alarmerais de la mort de tous en même temps...
C'est précisément parce que c'est un incident isolé que je m'en fiche.