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Topic [Pavé] Nösœka

Sujet : [Pavé] Nösœka

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SizaI
SizaI
MP
13 octobre 2020 à 19:37:46

Prologue ; La vallée du vide

De planètes en astéroïdes, à travers trop de nébuleuses pour toutes les compter, elle a tant appris que beaucoup des formes de vies croisées le long du chemin l'ont crue omnisciente. Elle ne l'est pas tout à fait. Nösœka ne sait ni quand elle est née, ni quand elle mourra, ni la raison de son voyage. Entre les espèces rencontrées au hasard d'une galaxie chaleureuse s'étalent des milliards de cailloux solitaires et d'étendues cosmiques d'un vide insondable. La monotonie y est ponctuée du regard curieux des étoiles qui, de leurs années-lumières de distance et de leur traître scintillement, tiennent faussement compagnie.

"Toi qui es immortelle", demandent parfois les êtres primitifs croisés durant la grande traversée, "ne te lasses-tu pas d'errer ?". Nösœka ne s'en lasse pas. Elle ne s'en lassera jamais. Le secret, pense-t-elle, c'est d'oublier un peu. Laisser derrière soi la mélancolie de la vieillesse, la lassitude du vide, les angoisses des savoirs inutiles. Tout recommencer, presque comme au premier jour, renaître en ne gardant que l'essentiel ; la jeune vigueur, l'expérience ancestrale, la quête de l'ailleurs.

"Mais comment fais-tu pour rajeunir ?", lui demandent ceux qui voudraient goûter à sa longévité. Elle ne peut l'expliquer. Nösœka renaît aussi naturellement que les primitifs dorment ou respirent. Elle se met en quête d'une planète aux conditions climatiques idéales, afin de l'envahir ; elle s'y écrase, puis y meurt. Son corps se décompose alors, ses cellules redevenues indépendantes investissent librement leur nouvel habitat. Pendant un long sommeil qui ne lui semble qu'un instant, son cadavre éparpillé se répand aux quatre vents. Il corrompt la planète, en moisit la surface, en corrode la roche, en sature l'atmosphère, en empoisonne les puits.

De son corps malade naissent d'autres plus malades encore, la décadence accouchant d'elle-même. Bientôt, le rocher céleste lui servant de tombeau voit sa surface infestée par les chairs en palpitation, les pores toxiques et les marécages insondables, dont les ventre féconds putréfient le monde par leurs avortements. Une émulsion cauchemardesque, un cycle infernal où tout ce qui meurt ne se régénère que pour mieux mourir à nouveau. La règle y est le chaos, l'unique constante le changement.

Lorsque Nösœka s'éveille enfin, étrangement immaculée, lotus au cœur de la tourbière, elle est redevenue une enfant. Elle grandit à nouveau, réapprend à nager, à ramper, à marcher, à voler, à parler, à penser, finalement à survivre au vide stellaire ; elle se souvient qu'elle est Nösœka, se souvient du voyage -mais jamais de la raison au voyage- et repart.

Elle a jeté son dévolu, pour cette fois, sur les jeunes planètes perdues dans cette étendue hostile du cosmos que beaucoup nomment "La vallée du vide". Un endroit si perdu qu'aucune espèce sédentaire n'a réussi à s'y rendre, ni à y envoyer de message. Tout le monde considère, par déduction, qu'il est inhabité et impropice à la vie. Mais l'immortelle ne craint ni les longues traversées, ni les conditions abruptes, ni les millénaires de solitude ; elle voit dans ces systèmes solaires reculés le lieu parfait pour ressusciter sans dérangement. Nösœka se met en route, décidée à faire de la vallée du vide le théâtre de sa métempsycose.

Elle arrive enfin aux abords de la terre, petit rocher au beau milieu de nulle part. Sans crier gare, Nösœka s'écrase à sa surface dans un vacarme de tous les diables, se couche, et s'endort.
Message édité le 13 octobre 2020 à 19:41:32 par SizaI
SizaI
SizaI
MP
13 octobre 2020 à 19:38:20

Chapitre 1 ; La ruée vers l'eau

Que dire ? On s'endort un soir, gai comme un pinson, naïvement persuadé que le monde tournera toujours rond à l'aurore, et voilà huit heures après que le réveil sonne l'apocalypse. Dans la rue la panique règne comme à l'annonce de la guerre, à la télé l'illusion de maîtrise affichée par les présentateurs se brise ; leurs prompteurs ne savent pour la première fois plus quoi raconter pour endiguer la crise.

— Doc' ? L'océan a disparu, me lança Will au téléphone, comme pour répondre à la confusion ambiante.
Je lui répondis, tout naturellement, que c'était impossible.
— Oublie le possible, c'est arrivé, rétorqua-t-il. Ils disent qu'il y a eu de l'activité au large des Philippines dans la nuit, ils pensent à un déplacement des plaques tectoniques, peut-être un météore, en tout cas du jamais vu.

J'allais souligner la folie du propos, quand la télévision afficha les tristes plages de Bretagne donnant sur d'inexplicables étendues de roches dénudées de leur manteau aquatique. Plus d'océan. Silence radio du gouvernement, chaos des chaos sur internet. Les photos des villes côtières asséchées du monde entier circulaient en ligne, toutes plus surréalistes les unes que les autres. Will attendait toujours des directives de l'armée. Tout le monde avait été pris de court, à croire que l'humanité s'était endormie de concert pour ne pas voir par quel tour de passe-passe quatre-vingt-dix-sept pourcent des eaux du monde pouvaient se volatiliser en huit heures.

Des millénaires d'évolution et des édifices grands à s'en décrocher la mâchoire, pour finalement réaliser que nos échafaudages avaient la solidité d'un château de cartes devant le premier soupir du monde. La fierté d'avoir parcouru le globe et dompté ses terres, ridiculisée par le constat soudain que nous n'en avions jamais vu que le tiers émergé.

Les civils en panique se ruaient dans les grandes surfaces pour faire main basse sur les bouteilles tandis que les plus malins, conscients que tous les efforts de civilisation venaient de passer par la fenêtre, migraient déjà vers les lacs et rivières les moins touchés par le phénomène. Une solution de courte durée ; une fois le cycle hydrologique brisé par la disparition des eaux salées, les nappes phréatiques et sources de montagne finiraient par mourir à leur tour. L'accumulation de populations paniquées près des points d'eau douce ne manquerait pas d'apporter des famines et luttes de territoire dignes d'une autre époque. Notre ex-planète bleue se verrait repeinte en rouge en quelques semaines, et le souvenir sanglant de l'humanité serait finalement enseveli par une inévitable désertification.

Nous avions souvent imaginé des scénarios catastrophe au long de ces dernières décennies, de l'hiver nucléaire au réchauffement climatique en passant par la pandémie, peut-être même en avions-nous évité un ou deux par anticipation. Mais personne n'aurait pu envisager celui-ci. Sonnés autant par l'absurdité de la situation que par la parfaite impossibilité d'y survivre, il ne nous restait qu'à nous regarder nous assoiffer, sans nulle part où nous réfugier, tels les enfants indésirés de mère nature abandonnés au bord d'une route.

Will m'invita à le rejoindre pour un dernier voyage au large des côtes dans l'espoir ridicule, mais l'espoir quand même, d'apprendre où, comment et pourquoi la source de la vie venait de se volatiliser. Après un vol privé au-dessus de la bonne vieille Europe et de la gigantesque crevasse qui fut autrefois -deux jours auparavant- la mer du Japon, je le rejoignis dans une Tokyo désemparée.
Les villes nippones découvraient pour la première fois le gouffre au bord duquel elles furent construites.

Les habitants de la baie, pris de vertige, jetaient dans l'abîme révélée un regard inquiet. Leur île n'était plus une île, mais un plateau de haute altitude bordé de vide. Il s'avérait soudainement que même le plus démuni des hommes, recroquevillé sur le trottoir le plus bas de la plus basse ruelle, avait toujours régné sur les plus hautes cimes de la planète, en prince au-dessus du règne animal. Le Mont Fuji, qui arborait désormais, montagne sur la montagne, l'allure grotesque d'un bouton au sommet d'un nez, semblait lui aussi se demander comment la terre avait pu à ce point se défigurer.

Nous quittâmes l'ancien monde à bord d'un hélicoptère et plongeâmes dans les terres désolées du contrebas. Purgées du voile rassurant des flots, elles révélaient désormais une gueule béante menant progressivement, par de profonds a-pics, de plus en plus près du coeur de la terre. Des falaises et volcans sans nom crevaient l'horizon du nouveau continent dont les trésors interdits se révélaient en plein ciel. Le plateau pacifique nous mènerait peut-être à l'endroit où l'eau s'en était allée, mais s'y rendre n'avait rien d'une solution ; avec à peine assez de carburant pour un aller simple sur un plancher océanique n'ayant jamais vu fleurir le moindre chemin de fer, nous savions que le voyage serait sans retour. Indépendamment de la réponse au bout du périple, nous ne reverrions jamais nos familles, nos amis, ni nos foyers. Nous étions résolus à la folie du départ car la folie de l'immobilité ne valait pas mieux ; bientôt le soleil cruel, régnant sur un ciel sans nuages, évaporerait les derniers ruisseaux puis brûlerait d'un regard narquois les toits du monde et le reste de vie paniquée dessus.

Comme pour m'empêcher de contempler la mort certaine vers laquelle nous planions, la gamine de Will vint me tapoter l'épaule.
— Alors, "Doc'", vous savez pourquoi l'eau est partie ? me hurla-t-elle à l'oreille pour surmonter le bruit des hélices.
Ne sachant dire si l'attitude curieuse qu'elle empruntait face à l'apocalypse lui venait de l'audace de l'adolescence, d'une façade de courage, ou d'une naïveté toute personnelle, je passai en revue les réponses les moins absurdes qui me venaient en tête.

La meilleure question n'était pas "pourquoi ?", mais "où ?". L'eau ne pouvait pas avoir réellement disparu ; elle devait s'être rendue quelque part. Le seul endroit capable d'en stocker autant que la surface du globe devait être le manteau terrestre. Mais comment le déplacement s'était-il fait ?

— Je ne sais pas, un tremblement de terre, criai-je sans conviction.
D'un air de celle qui venait de poser une question sans attendre de réponse, Alice s'amusa de la théorie et s'approcha encore un peu.
— Une forme de vie extraterrestre s'est écrasée en mer l'autre soir, rétorqua-t-elle en mimant la chute d'un objet au sol, avec un aplomb presque comique. Papa m'a fait promettre d'arrêter de parler de ça, mais j'ai mes sources.

J'avais toujours su qu'Alice était une adolescente perturbée, mais elle dépassait toutes mes attentes. Comme toutes ces gamines du troisième millénaire biberonnées à la 4G, elle était suffisamment en rébellion contre les mensonges de la télévision pour en devenir victime des mensonges de sa terrible cadette ; internet.

— Alors comme ça tu verses dans les théories du complot ? Les ovnis, la terre plate, le onze septembre ?
Elle leva les yeux à s'en cogner les cils.
— Je lui ai parlé, vous savez ? Elle m'a dit de la rejoindre.
— Tu parles aux extraterrestres ? On vous apprend ça, maintenant, au lycée ? Tu connais son nom, aussi ?

Elle me regarda droit dans les yeux, n'entendit pas le moindre soupçon de mon sarcasme, et répondit d'un ton imperturbable ;

— Elle s'appelle Nösœka.

_________________________________________________

Après un vol de quelques heures, les réserves de carburant vinrent à manquer et Will décida de se poser. Au milieu du pacifique, à quelques centaines de kilomètres du premier panneau routier, la fine équipe posait les pieds sur un sol que seuls les plongeurs les plus aguerris avaient un jour entrevu.
Un chercheur en biologie qui se demandait encore ce qu'il fichait là, une petite blonde à lunettes ayant trop lu de science-fiction pour apprécier la gravité de la situation, et son empoté de père qui avait appris de l'armée comment survivre au fin fond d'une jungle, mais pas comment communiquer avec une ado. La nature devait se rire des braves représentants de l'humanité venus la défier.

Nous portions sur nos pauvres dos des sacs plus gros que nous-mêmes contenant le nécessaire de survie et progressions à l'allure d'escargots sur le sol hostile ; tantôt marécageux et mou, tantôt rocailleux et tranchant, mais toujours humide et glissant, portant en lui le souvenir de quelques milliards d'années sous les flots.

Exception faite des immenses dorsales derrière nous, l'étrange paysage était proche du désert ; un horizon bas étendu aussi loin que l'œil porte, quelques reliefs servant uniquement à tordre nos chevilles, une flore malade et flétrie sous forme d'algues à l'agonie sous les rayons écorcheurs du soleil pur. Beaucoup de déchets plastiques jonchaient le sol, vomis par l'océan dans son reflux.

Après quelques heures d'avancée, nous marchâmes dans les vestiges Atlantéens d'une forêt de corail. La sensation grisante de fouler une terre interdite nous parcourut tous trois. Le jaune de soufre, le fuchsia, le cyan et l'émeraude illuminaient le chemin, de la même beauté vaine devant la fin des temps que les gemmes sans valeur de l'Eldorado ; du même scintillement triste que les bagues d'un sultan exilé dans les dunes.

Mais dans ce désert mouillé où les sables collaient aux semelles et tentaient d'aspirer les talons, il s'agissait de trouver une parcelle de sécheresse providentielle au milieu de mille maudites oasis ; des flaques immenses se succédaient en effet les unes aux autres, comme des centaines de petits lacs salins abandonnés en souvenir après la fuite de l'océan. Nous avancions tant bien que mal sur leurs berges, les contournant tour à tour sans jamais avancer droit.

Will guidait la marche et s'accrochait à sa boussole, répétant un sempiternel "est-sud-est" pour se persuader qu'il gérait la situation. Il se retournait occasionnellement pour s'assurer que nous suivions, mais ne nous laissait aucun répit. Son corps aguerri supportait sans problème la traversée, les flammes tatouées sous ses manches retroussées semblaient même défier l'humidité ambiante, mais un seul regard dans les yeux d'Alice m'assurait qu'elle aurait autant que moi tué, s'il y avait au moins deux arbres dans cet horizon morbide, pour une pause au fond d'un hamac.

— Doc', siffla-t-elle entre deux halètements, vous n'avez jamais entendu parler de Nösœka ?
— Je connais la princesse, et l'astéroïde.
— Un astéroïde s'appelle comme ça ?

Dans le feu d'artifices qui pétilla dans ses yeux, je vis la création spontanée de dizaines de théories toutes plus fantasques mais prévisibles les unes que les autres.

— "192 Nausikaa". Il ne transportait pas de petits hommes verts, si tu veux savoir. Il ne s'est pas écrasé sur terre non plus.
— De toute manière, Nösœka n'est pas un homme, et elle n'est pas verte.

Je ne voulais pas entrer dans ses théories cosmiques mais Will, seul autre vestige d'humanité avec qui discuter, marchait trop vite pour mes pauvres jambes.

— D'accord, et comment tu la connais ? Tu as téléchargé une appli de rencontres intergalactiques ?
— J'ai rêvé d'elle. Elle ne m'a pas dit grand chose. Seulement qu'elle était immortelle, qu'elle venait de l'espace, et que je devais venir la rejoindre.
— Vous avez déjà rancard ? Pas certain que ton père approuve cette relation.
— Il est sur les nerfs depuis que je lui en ai parlé. Il m'a dit que je racontais n'importe quoi, que je n'avais qu'à vous demander si les extraterrestres existent.

Will avait la fâcheuse habitude de rejeter ses responsabilités familiales. Il n'aurait probablement eu aucun mal à transmettre son sens du devoir et de la discipline à un fils, mais discuter astronomie, disney-pixar et homoromance interespèces avec une adolescente sortait de ses domaines de compétences. Il fallait avouer que malgré ses étranges lubies, Alice avait hérité on-ne-sait-d'où d'une certaine intelligence. Or il n'y avait qu'une chose de plus dangereuse encore qu'une illuminée ; une illuminée capable de défendre ses idées.

— Les seules formes de vies observées capables de survivre au vide spatial sont les tardigrades, et l'espèce qui s'approcherait le plus de l'immortalité dans des conditions terrestres serait Turritopsis dohrnii. Elle vivait près des eaux japonaises, quand... enfin, quand il y avait des eaux japonaises.
— Donc Nösœka peut exister ?
— Ce que je veux dire, c'est que la seule chose correspondant à ce que tu me décris est une espèce terrestre de la forme d'un immonde petit fœtus avorté, pas plus large qu'une mine de critérium. À moins que ta Nösœka réponde à cette description, non, elle n'existe pas. Pas d'après nos connaissances, du moins. Et si quelque chose de suffisamment large pour impacter la lithosphère avait approché notre planète, nous l'aurions observé longtemps à l'avance. Oublie ta théorie.

Elle cherchait, contrariée, un moyen par lequel ignorer cette réponse.

— J'entends sa voix, pourtant.

Je préférai ignorer cette remarque. En temps de crise, lorsque tous les repères s'effondrent, chacun adopte son propre mécanisme de défense pour chasser l'anxiété. Will préférait abandonner la réflexion et agir, Alice cherchait une réponse dans les étoiles, et analyser ces deux-là m'aidait à surmonter l'incompréhension de la catastrophe. La petite m'observait avec une mine déçue.

— Vous pensez que je suis folle ?

« Il faut croire que vous l'êtes, répondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici. »
Message édité le 13 octobre 2020 à 19:41:49 par SizaI
SizaI
SizaI
MP
13 octobre 2020 à 19:39:12

Chapitre 2 ; Cimetière marin

Au terme d'une longue journée de marche, les jambes coupées et le ventre vide, nous nous échouâmes auprès d'un trésor oublié par la nature dans sa fuite ; un rorqual grand de plusieurs dizaines de mètres, barbotant à l'agonie dans une maigre mare comme un cyprin dans un fond d'évier. L'œil de la baleine, fatigué de sécheresse, nous regardait indifféremment nous installer pour la nuit.

Un escarpement rocheux haut de quelques mètres pour nous couper des vents serait le seul autre luxe à disposition.
Alice s'assigna pour mission d'arroser la baleine en abondance, et mit tant de cœur à l'ouvrage que je renonçai à lui signaler l'inutilité du geste. Elle devait être de celles qui se trouvent plus d'empathie pour les bêtes que pour les hommes, car elle nous ignora longtemps, comme après avoir trouvé un être plus digne de s'appeler son prochain.

Lorsqu'elle sortit de la flaque pour nous rejoindre, trempée jusqu'à la taille et humide jusqu'au cou, Will se leva sans un mot. Il sortit de son sac un long poignard militaire et se dirigea vers l'animal, sous le regard inquiet de sa fille. Elle me toisa fébrilement et sembla me reprocher mon inaction. Nous n'avions ni les moyens de déplacer le cétacé, ni d'eaux plus profondes vers lesquelles le diriger de toute manière.

— Il va l'achever ? demanda-t-elle, abattue.
— Pas avec ce cure-dents, non. Il y passerait la soirée.

Will meurtrit le côté de l'animal sous le regard effaré d'Alice, creusant du mieux qu'il pût à travers la peau et la graisse pour atteindre les précieuses chairs. La piteuse créature aurait réagi à l'agression, si le corps formidable qui avait fait d'elle le plus majestueux des animaux marins ne l'écrasait désormais sous son propre poids.

Will revint le front fier, les mains pourpres et les bras remplis de viande. Nous n'avions de rations que pour quelques jours et ne pouvions nous permettre d'ignorer les sources de nourriture naturelles sur le chemin. L'idée de me repaître de chair crue ne m'enchantait pas plus qu'Alice, mais aucun feu ne démarrerait à cent horizons du premier bois sec.

— Vous allez vraiment manger ça ? geignit-elle.
— Si les Japonais payent pour en avoir, ça ne peut pas être si mauvais, répondit son père.
— Vous êtes des monstres.

Après de longues protestations, la jeunette se rendit à l'évidence. L'innocence est un luxe trop cher pour l'affamé. Ici-bas, c'était vivre en monstre ou mourir. Nous dévorâmes ainsi les chairs sous l'œil horrifié de la créature encore vive dont elles provenaient. À l'issue de ce dîner aussi cru qu'amer, nous nous endormîmes sur le lit coupant des tréfonds, à nous demander si nous n'étions pas morts sans l'avoir remarqué, déjà victimes des supplices infernaux.

Au matin, lorsque le soleil éclaira notre méfait, la lente torture de la baleine avait pris fin. Alice se tenait au sommet de l'escarpement contre lequel nous avions dormi et pleurait pour la première fois du voyage, face à l'aurore. J'escaladai les rochers à mon tour et découvris le spectacle macabre ; un cimetière à ciel ouvert s'étendait à perte de vue, rempli de centaines d'autres baleines échouées suffoquant en silence, si brusquement abandonnées par l'existence que leur sépulture précédait leur dernier souffle. Un paysage rempli de vie, et de mort.

— On ne peut rien faire pour elles ? Vous êtes docteur, non ? demanda-t-elle sans y croire, entre deux sanglots.
— Chercheur, pas médecin. Mon travail, c'était autant de tuer que de sauver.
— C'est ce que répète mon père à propos du sien, conclut-elle la voix nouée de rancœur.

Elle ne semblait pas réaliser qu'elle devait sa survie à plus de meurtres que de bons sentiments. Personne n'arrive au sommet de la chaîne alimentaire en butinant des fleurs. Même le pacifisme le plus extrême supposerait un génocide ; celui des belliqueux.

— Un vétérinaire n'y ferait rien non plus, Alice. Ce qu'il te faudrait maintenant pour sauver les baleines, c'est un magicien, ou un Dieu.

Elle semblait contempler cette idée, quand Will nous rejoignit au sommet. Il posa des yeux indifférents sur le carnage, consulta sa boussole et se remit en chemin, imperturbable, en direction du labyrinthe géant formé par les corps à l'agonie.

— On ne les contourne pas ?
— Je ne sais pas ce qu'on trouvera là-bas, répondit-il, mais le troupeau se dirigeait vers l'est avant le reflux. Elles allaient au même endroit que nous. En marche.
— On ne peut pas s'arrêter un peu ? geignit Alice, tant abattue par la vision morbide sous nos yeux que par l'inutilité d'une nuit sans repos.
— Non.
— Pourquoi ?

Parce que nous jouions contre-la-montre, sans savoir exactement à quelle vitesse la terre se réchaufferait au point de rendre la surface invivable ; nous courrions le risque en nous arrêtant, comme les baleines, de ne plus jamais repartir. Le repos appartient aux défunts, la souffrance aux autres.

Mais la réponse de Will fut plus simple, plus satisfaisante, et plus directe. L'unique réponse culminant au bout des chemins parfois voisins qu'empruntent les animaux et les hommes, et parmi les hommes les soldats et les poètes ; l'argument circulaire qui génère et conclut tous les "pourquoi ?".

— "Il faut tenter de vivre".

_________________________________________

Après une désagréable marche au milieu des corps pourrissant au soleil, quelques heures de plateau morne et quelques centaines de complaintes de la part d'Alice, la légère pente sur laquelle nous descendions se raidit. Nous aperçûmes au loin les soupçons d'un canyon si monumental que ses falaises en paraissaient plonger droit vers le noyau terrestre. Il entaillait le plancher pacifique d'un bout à l'autre de l'horizon, rendant impossible toute tentative de progresser plus en avant. Alice, qui n'en pouvait plus de marcher, accueillit l'abîme avec la même fascination malsaine qu'il faut au suicidaire pour aimer les vallées sous les ponts ; qu'importe le gouffre, pourvu qu'on s'y repose ?

Mais quelque chose de peut-être plus inquiétant animait son excitation.

— Je vous l'avais dit ! Je vous l'avais dit ! J'ai rêvé d'elle ! Elle m'a dit qu'elle s'était écrasée l'autre jour, regardez ! C'est là qu'elle est tombée !

Elle pointait du doigt le trou balafrant le paysage, persuadée que son extraterrestre avait dans sa chute, à la manière du Lucifer dantesque, creusé la surface de la terre. Ce relief ne datait malheureusement pas de la dernière pluie.

— C'est la fosse des Mariannes, Alice. Elle est là depuis toujours. Personne ne l'a creusée.
— Alors qu'est-ce qu'on cherche là ? se vexa-t-elle. Une place dans le guinness book ?
— Si la plupart des eaux ont pu trouver une échappatoire, les endroits les plus probables sont à la jonction des plaques tectoniques. Comme ici.

Elle observa un long silence, contrariée, puis revint à la charge.

— Vous savez, j'y ai bien réfléchi. Je pense que je n'ai pas juste rêvé d'elle. C'était de la télépathie.

Will poussa un soupir désespéré. Un rire agacé m'échappa.

— Vous connaissez le professeur Sheldrake ? reprit-elle.
— Toute la communauté connaît ce charlatan, rétorquai-je. Malgré ses recherches sur la télépathie, il n'a jamais pu reproduire de résultats concluants.
— Bien, continua-t-elle, sourde à ce qu'elle ne voulait entendre. Selon sa théorie de la résonance morphique, il existerait un champ inobservé capable de transmettre l'information d'un individu à l'autre, y compris si les deux ne sont jamais, même indirectement, entrés en contact.

La capacité de la petite à recracher en détail de telles absurdités pseudoscientifiques juste après avoir oublié son cours de géographie élémentaire était soit effrayante, soit fascinante.

— Il n'a jamais pu prouver l'existence d'un tel champ.
— Il ne savait simplement pas où chercher ; lui n'a pas trouvé, mais Benveniste l'a fait.
— Pardon ?
— Il existe un champ avec lequel nous étions en contact depuis ce temps, qui opérait sur toute la surface du globe, et qui aurait pu transférer de l'information d'un bout à l'autre. Nous n'y avons simplement jamais fait attention ; c'est l'eau.
— L'eau ne retient pas assez longtemps d'information pour la transmettre, protestai-je.
— Benveniste affirme le contraire.
— Benveniste est un clown du même gabarit que Sheldrake. La science toute entière rejette ses recherches.
— À quoi bon écouter une science incapable d'anticiper la fin du monde ?

Il m'en coûtait de l'admettre, mais elle marquait un point.

— Tout ce que je dis, reprit-elle, c'est qu'il a plu la veille de l'assèchement. Lorsque j'ai rêvé d'elle.
— Tu penses que ton extraterrestre s'est écrasée quelque part sur terre, puis t'a envoyé un message à travers les eaux pluviales ? Est-ce que tu réalises que tu serais bonne pour l'exil si tu n'y étais pas déjà ?
— Prenez les baleines, doc' ; quand elles communiquent, leurs cris peuvent pratiquement traverser les océans !
— Ça n'a rien à voir avec...
— Désolé de mettre fin à votre cirque, coupa Will, mais nous avons de la compagnie.

Il nous fit signe de nous agenouiller et s'abaissa à son tour, alerte comme jamais auparavant. Il fallait un danger hors du commun pour venir à bout de son sang-froid que même l'apocalypse n'entaillait pas. Au loin, depuis les bords de la fosse, s'élevaient une dizaine de silhouettes progressant dans notre direction. Il ne s'agissait aucunement de créatures maritimes, car elles se déplaçaient sur deux jambes. Plus elles se dessinaient, plus, malgré leur tête pointue, s'affinait une forme humanoïde. Will fouilla lentement son sac, en sortit un glock et posa son index sur ses lèvres. Quoi qu'ils furent, la rencontre s'annonçait inévitable.
Message édité le 13 octobre 2020 à 19:42:00 par SizaI
SizaI
SizaI
MP
13 octobre 2020 à 19:40:40

Chapitre 3 ; Apokalypsis

Les dix hommes face à nous semblaient tout droit sortis d'un club de jeu de rôle fantasy, ou d'une branche particulièrement loufoque du Klan. Ils portaient une longue robe bleue surmontée d'une capuche à pointe rabattue sur leur crâne, et leur visage était couvert du front jusqu'au nez par un demi-masque artisanal. Divers symboles occultes parsemaient leurs robes, du pentagramme au trident, mais un seul revenait dans chaque tenue ; une petite croix dont la branche inférieure se terminait en crochet.

L'un d'entre eux, mis en joue par Will, levait les bras et répétait un "Does anyone speak english ?" fébrile dans un accent impeccable, tandis que les autres se faisaient discrets dans son dos. Trois d'entre eux murmuraient quelque chose en filipino, mais les derniers formaient un groupe disparate visiblement composé de japonais et d'occidentaux. Sans nous laisser le temps d'évaluer la situation, Alice s'avança et répondit à l'homme. Will voulut protester, mais elle nous assura qu'ils n'étaient pas dangereux. La petite s'imposa comme la diplomate de notre petit trio, tant parce que son anglais était le moins approximatif que parce qu'il fallait une cinglée pour en comprendre d'autres. Elle s'écarta pour discuter avec l'américain. Nous nous assîmes sur une roche, et les neuf autres hurluberlus retroussèrent leurs manches pour pêcher à la main dans une flaque voisine.
Will demeurait tendu.

— Tu t'attendais à croiser d'autres hommes ? hasardai-je.
— Non. Même l'armée a filé pour l'antarctique, alors des clowns pareil, c'était au-delà de toute prédiction.
— Alors pourquoi tu nous avais caché un pistolet ?

Il me fixa, gêné, chercha une explication qui ne venait pas, puis fit mine d'oublier la question. J'avais déjà ma petite idée.

— Au cas où on ne trouverait rien, lâcha-t-il. Dernier recours.
— Pourquoi tu as voulu venir ici, plutôt qu'au sud avec le reste ?
— Mes supérieurs demandaient s'il y avait des candidats pour inspecter la fosse. J'ai pensé à toi, mais je ne voulais pas y aller. Puis j'ai pensé à elle. J'ai pensé à toute la lie de l'humanité qui allait s'agglutiner près des dernières réserves potables, excitée par l'apocalypse, l'impunité, la fin des polices, la fin des armées. J'ai pensé à ce qui arrive aux femmes dans ces situations. Je me suis dit, "la fosse, c'est peut-être pas plus mal". Cette gosse, c'est tout ce qu'il me reste de Jade. Même si je n'ai plus aucun moyen de la sauver, je peux encore lui épargner la folie des hommes, la soif et la faim. Une balle bien logée vaut toutes les agonies.

Son pragmatisme à toute épreuve m'avait toujours fait froid dans le dos mais j'apprenais, ici-bas, à mieux apprécier la fermeté de ses décisions. Will partageait l'esprit dérangé de ces survivalistes qui parlent avec obsession, au moindre barbecue, de leur bunker toutes options bricolé dans la cave. Des bonnes poires en temps de paix, des héros quand vient la crise. Quoi de mieux qu'un inadapté social quand la société rend l'âme ?

— Et toi ? demanda-t-il pour fuir le sujet, pourquoi tu as accepté de venir ? Trouver la source de la catastrophe ? Sauver l'espèce ?
— Même si on trouvait quoi que ce soit, personne n'a plus les moyens de relancer la machine humaine. Je suis venu par simple curiosité. J'ai toujours voulu percer les secrets du monde. J'ai toujours vu la vie comme une énigme, tu sais ? Maintenant qu'elle vacille, j'ai simplement l'impression qu'on pourrait s'approcher d'une réponse.

Alice revint auprès de nous avec son ami encapuchonné, qui se courba par trois fois afin de nous assurer sa bienveillance. Elle bombait le torse et semblait prête à éclater. L'excitation en lettres capitales se lisait dans son regard.

— Tu peux nous expliquer ce que ces types fabriquent ici ? demanda son père.

Elle savoura l'instant et plongea ses yeux pleins d'une vengeance immature au fond des miens.

— Ils ont été appelés.
— Par qui ?

L'américain s'avança, leva ses manches au ciel comme pour désigner l'immensité, puis répondit d'un mot redouté qui transcenda la barrière du langage.

— Nösœka.

_______________________________________

Nos compagnons d'infortune vouaient un culte à Nösœka depuis quelques semaines avant la catastrophe. Comme Alice, ils prétendaient communiquer en rêves avec une forme de vie descendue du ciel. Tous avaient abandonné leur ancienne foi selon une logique qu'Alice traduisait en ces termes ; "Les vieilles religions annonçaient la fin, et Nösœka la suite". Ils pensaient peut-être qu'à force de prières, leur nouvelle déesse les sauverait de leur destin cruel. Ils traitaient le gouffre sous nos pieds comme un objet d'adoration, espérant peut-être la voir en émerger à force de supplications.

Leurs journées étaient réglées par le soleil. Au matin, ils descendaient un petit chemin escarpé pour prier au plus près de l'abîme. Ils pêchaient au retour dans les flaches puis revenaient déjeuner, afin d'éviter le zénith, dans le renfoncement de falaise qui nous servait de camp. L'après-midi se consacrait à la recherche de débris plastiques. Nous transformions les matériaux récupérés en distillateurs artisanaux puis les déposions dans un périmètre consacré au dessalement. Nous cultivions jour après jour cet étrange petit jardin dans lequel, fruit sans forme et sans couleur, poussait l'eau douce.

Une frustration, née de la curiosité, grandissait en moi ; nous étions parvenus jusqu'à la fosse, mais n'avions aucun moyen d'en inspecter les profondeurs. Une dizaine de kilomètres de pente brutale nous séparaient du fond du gouffre et si nous pouvions sans grand danger descendre les premiers mètres, les suivants marquaient un point de non-retour. Les heures se ressemblaient et le moral vacillait. La roche à perte de vue, le paysage lunaire partagé entre le plateau désert et l'immense cratère, nous faisaient oublier peu à peu que nous habitions encore sur terre. Même les espèces animales cachées dans les quelques trous d'eau que la chaleur insoutenable n'avait pas emportés ne ressemblaient à rien d'habituel ; d'immenses poisson-lunes dont le corps en forme de tarte pouvait nourrir toute la tablée en un repas ; d'autres, plus étranges, dont la peau était si transparente que l'on pouvait voir leurs organes palpiter au travers. Nous trouvions aussi quelques-unes de ces pieuvres multicolores redevenues translucides une fois sorties de l'eau, et celles que la couleur grise, la peau fripée et les étranges oreilles faisaient ressembler à des éléphants sans pattes lévitant dans l'onde. En guise d'amuse-bouches, toutes sortes de créatures phosphorescentes.

— On ne dirait pas de petits aliens ? s'amusait Will en dévorant le tout, incapable de distinguer une sardine d'un fugu.
— On les croirait sortis de Tchernobyl. Tu vas finir par te faire pousser un troisième bras.
— Qui sait, ça me sauvera peut-être ? C'est l'évolution, mon ami. L'évolution.

Réflexion faite, ces poissons loufoques peuplaient les océans depuis longtemps avant l'émergence de la vie terrestre. Ils avaient vu se séparer les continents, naître et disparaître les stégocéphales, les dinosaures et bien des vilaines civilisations. Peut-être avaient-ils quelques leçons de survie à donner à leurs lointains cousins les hommes ?

L'idée renforçait mon obsession pour les Mariannes. Si la plaine abyssale où nous reposions contenait déjà tant de curiosités, combien d'espèces défiant la science n'avaient-elles encore jamais été observées en contrebas ? Des centaines ? Des milliers ? La secte pouvait même avoir raison ; peut-être qu'au point le plus profond des mers se cachait, comme le crut Gilgamesh, le secret de l'immortalité.

Mais Dieu tirait ses leçons des erreurs passées ; si les déluges d'antan n'avaient pas pu en finir avec l'orgueil des hommes, la sécheresse ferait l'affaire. Quelle arche pour nous sauver, sans eaux pour la porter ?
Quand la canicule en surface deviendrait trop forte, nous n'aurions plus d'autre choix que de descendre dans les entrailles et risquer une chute mortelle. Mourir irradié par la lumière, ou dévoré dans les ténèbres. Un vieux dilemme.

Alice en particulier supportait mal le poids du temps. Elle nous parlait de moins en moins et passait le plus clair de ses journées avec l'un ou l'autre des pèlerins étrangers. Leur croyance commune les rapprochait. Elle se mit au troisième matin à la prière, et s'y appliqua avec ferveur. À l'aube du cinquième jour, l'un des pèlerins se donna la mort en sautant dans le vide. Bien loin de regretter sa disparition, ses collègues semblèrent fascinés par la décision, comme si le bougre venait de trouver une réponse d'une grande profondeur à leurs supplications.

Will ne restait jamais loin de son arme. Sa vigilance augmentait avec leur fanatisme. Il dormait peu et sa personnalité rude s'était détériorée par la fatigue. Il ordonna à sa fille de ne plus se joindre à leurs rites et celle-ci refusa. Peu habitué à la confrontation directe, il parut hésiter entre plusieurs réactions, pour finalement tomber dans le silence. Nous savions tous trois quelle guerre se jouait dans son esprit ; s'il ne pouvait la protéger par l'autorité, il pouvait encore s'y prendre par la force. Il songeait à l'obliger, arme au poing, à ne plus sortir du camp. Il savait cependant qu'en situation de crise, toute scission dans le groupe signait le début de la fin. Le soir même, il me demanda conseil. Je ne connaissais pas plus de solution que lui, mais je savais que tout reviendrait au même.

— Elle est immature, mais elle n'atteindra jamais l'âge adulte, Will. Elle ne connaîtra de ses actions ni le regret, ni les responsabilités, ni les conséquences. À quoi bon la retenir ? Laisse-lui le choix.

Au sixième matin, les neuf derniers pèlerins se jetèrent dans l'abîme pour rejoindre leur précurseur. Le soir même, prétextant la soif, Alice se rendit près des distillateurs. Comme elle ne revenait pas, Will, qui ne savait plus comment lui parler, m'envoya la chercher. Je ne la trouvai ni près du campement, ni sur le plateau. Un pressentiment me mena auprès de la fosse. Elle se tenait sur le rebord et contemplait le vide, là où les autres s'étaient tués. Elle fit volte-face, effrayée, mais se rassura voyant que Will n'était pas là. Avec une lenteur solennelle, elle retira les lunettes de son nez, les jeta dans le trou, et fit de même de ses chaussures. Un sourire se dessina sur ses joues baignées de larmes, et la jeune femme pieds nus, face nue, baignée de lumière lunaire, me tendit la main.

— Allons-y, murmura-t-elle. Tous les deux.

Je lui tendis la mienne.

— Bien sûr, où tu voudras. Mais éloigne-toi du rebord.

Son sourire s'effaça, la déception assombrit son visage, et ses doigts se rétractèrent.

— Vous ne l'entendez pas, Doc' ? Elle m'appelle. Elle vous appelle aussi. Vous, et lui.
— Je ne sais pas ce que ces cinglés t'ont mis dans le crâne, mais tout ce qui pourrait t'appeler auprès d'un précipice veut te voir les tripes à l'air, Alice.

L'idée lui arracha un petit rire.

— Vous vous croyez plus sage qu'eux ? Vous croyez encore être venu ici de votre propre chef. Vous avez seulement suivi votre instinct. Comme les baleines avant vous. Vous ne voyez pas que ce moment à deux pas du grand saut était décidé depuis toujours. Nous n'avons plus le choix... nous ne l'avons jamais eu.

Elle se balançait dangereusement sur le rebord, et je ne savais quoi dire.

— Parle-moi. S'il-te-plaît.
— J'ai déjà parlé, répondit-elle. Elle aussi. Vous n'écoutez pas.

Sans laisser une chance de plus au dialogue, la petite leva les yeux au ciel et se laissa basculer en arrière.
Je restai paralysé à quelques mètres du rebord, de peur de ce que j'allais voir -ou ne pas voir- en me penchant par-dessus la roche. Je tendis l'oreille comme une bête traquée, cherchant dans le silence nocturne le son lointain d'une nuque brisée contre les rocs. Etait-elle déjà morte ? Tombait-elle encore ? Pour combien de temps ? Aucun bruit ne remontait, comme s'il ne s'était rien passé, comme si Alice avait quitté l'existence au moment même d'y renoncer. Je restai prostré sur les genoux, comme un lâche, jusqu'à l'arrivée de Will. Ses yeux plus froids que jamais, perdus dans le vague, semblèrent ne pas me reconnaître.

— Où est-elle ? demanda-t-il.

Il attendit la réponse et je ne pus la formuler. Il repartit en direction du camp et je crus un instant qu'une balle entre les deux yeux m'attendait lorsque je le reverrais. L'idée ne me déplaisait pas. Il revint avec une corde d'escalade ayant appartenu à l'un des pèlerins, la noua autour de la plus grosse roche, la passa sous sa jambe droite, puis par-dessus l'épaule opposée, avant de s'adosser au vide.

— Qu'est-ce que tu fais ? articulai-je finalement.
— Je vais la remonter de là.
— Elle est morte.
— Alors je vais la remonter des enfers, corrigea-t-il.

Il démarra sa descente. Les grimaces sur son visage trahissaient la friction lacérante de la corde contre son épaule. Bientôt sa présence ne fut plus confirmée que par les légers sursauts sur la corde tendue dans les ténèbres. Il dût trouver une surface plane en contrebas, car la tension se relâcha et qu'une extrémité de corde remonta pour se libérer de la roche qu'elle contournait. Je l'attrapai à deux mains, conscient que Will ne pourrait jamais revenir s'il l'emportait en bas avec lui. Une voix venue des profondeurs, que je ne reconnaissais déjà presque plus, gronda pour me demander de relâcher la corde.

— J'en ai besoin pour descendre ! me répéta par trois fois le sinistre écho.

Je serrais entre mes mains le lien me rattachant à l'avant-dernier homme homme vif sur ces terres maudites, réticent à l'abandonner, mais la complainte des tréfonds insista. Comme il tirait de plus en plus fort, je lâchai la corde dans le vide, laissant Will au destin qu'il s'était choisi.

De retour au camp, plus personne ne m'attendait. Seuls les bagages, les bouteilles d'eau douce et, soudainement chargé d'une aura sinistre, le pistolet de Will portaient encore le souvenir de nous. Malgré le silence aliénant, le sommeil ne revint pas.

Quelques minutes avant l'aurore, enfin rassasiée de sacrifices, la terre trembla. Un séisme par-delà toute mesure arracha au sol des craquements sinistres. Le monde palpitait sous mes pieds et l'enfer menaçait de s'y ouvrir à chaque instant. Vulnérable, je m'accrochai du mieux que possible à mon sac à dos en attendant l'accalmie. Les secousses semblèrent se succéder durant des heures. Quand la catastrophe prit fin, les Mariannes n'étaient plus seules ; il ne restait à l'horizon que des balafres de géant cerclant les quelques terres ne s'étant pas fissurées. Une seconde rumeur, plus douce mais plus vigoureuse, s'éleva alors depuis le ventre du monde ; le bruit d'une eau sous pression propulsée à pleine vitesse.
Message édité le 13 octobre 2020 à 19:42:17 par SizaI
SizaI
SizaI
MP
13 octobre 2020 à 19:41:15

Chapitre 3 ; Apokalypsis (partie 2)

Revenu des tréfonds aussi vite qu'il y avait disparu, l'océan jaillissait depuis les cicatrices béantes du pacifique et s'élevait en geysers titanesques dans les cieux. Un flot continu, tout le long des Mariannes, se déversait dans le ciel avec une rage assourdissante. D'autres colonnes d'eau l'imitaient depuis les plaies fraîchement ouvertes par le séisme. Le ciel chargé de gouttelettes s'illumina de dizaines d'arc-en-ciels, m'offrant une vision iridescente que même les aurores polaires n'auraient jamais pu contrefaire.

Béat devant le spectacle, j'en oubliai le péril ; je serais noyé lorsque ces tonnes d'eau propulsée retomberaient dans une pluie fatale, si je n'étais pas écrasé d'abord. Comme il n'y avait nulle part où fuir le courroux marin, j'attendis ma fin, résolu, profitant de la vision surréaliste offerte par le phénomène.

Mais plusieurs minutes s'écoulèrent et l'océan ne revenait toujours pas se déposer dans son lit. L'humidité s'accumulait en gouttelettes chaudes sur mes bras. Bien loin de couler, ces dernières pointaient progressivement vers l'éther. Devenues suffisamment grosses, elles se décollaient de ma peau, se maintenaient en lévitation, puis progressaient vers l'azur à la manière de petites bulles de savon. Les geysers, eux, continuaient de cracher les quantités gargantuesques du liquide prisonnier sous la croûte. Un phénomène inconcevable prenait forme sous mes yeux ; au lieu de retomber, l'eau du ciel ignorait la gravité pour serpenter dans des sentiers empyréens. Des rivières célestes coulaient paisiblement vers les cimes, comme pour sortir de l'atmosphère et confluer vers l'immensité galactique. L'eau ne revenait pas ; elle partait pour de bon.

Une légère grêle vint malgré tout s'abattre à mes pieds. Fulgurante, mais fine, elle s'accumula au sol jusqu'à couvrir l'horizon d'une fine pellicule en quelques minutes. Cette dernière s'épaissit de plus en plus, transfigurant le paysage ; le désert de roc laissa place à la blanche douceur d'une plaine hivernale. Les grêlons ressemblaient à s'y méprendre à des petits cristaux. J'en portai un à ma bouche. Un goût de sel.

Perdues dans la contemplation des miracles, ma part de condamné voulait pleurer, ma part de curieux voulait rire aux éclats. L'étrange migration des océans du souterrain jusqu'aux cieux continua durant quelques heures. Petit à petit, les colonnes aquatiques sorties de la fosse perdaient de leur immensité. Leur diamètre se rétrécit progressivement, si bien qu'en fin de matinée les quelques filets d'eau s'élevant de la faille n'étaient pas plus larges que ceux provenant d'un robinet.

Au-dessus de ma tête, les océans s'étaient rejoints pour former un dôme transparent surplombant le monde. Il ressemblait, par l'effet des centaines de filaments aqueux rassemblés sous sa coupole, au corps éthéré d'une méduse palpant la planète de ses tentacules. Une méduse suffisamment large pour couvrir de son corps un pays entier, peut-être deux. L'ombrelle ondulait avec une lenteur de géant pour se maintenir en l'air. Une peur inexplicable s'empara de moi ; cette chose allait quitter la terre. Cette chose, formée de l'eau de tous les océans, allait m'abandonner là.

Comme pour répondre à la panique, une fine membrane descendit de la créature jusqu'à moi, plus lentement, plus fébrilement qu'un fil d'araignée fraîchement tissé ; amoureusement, main miséricordieuse tendue du mégascopique vers l'insignifiant.

L'appendice, fait d'eau, s'élargit progressivement jusqu'à former un tube assez large pour contenir un homme. Intrigué, je plongeai le bras à l'intérieur. Des sensations inconnues me submergèrent soudain ; il y avait là-dedans un peu d'Alice, un peu de Will, et beaucoup des autres. Ils tentaient de m'aspirer dans le courant mystique.

Une force irrésistible suça l'énergie dans mes doigts et ma main. Je la retirai du tube, trop tard ; le bras, jusqu'au coude, me revint plat et desséché comme une mue reptilienne. La douleur me mit à genoux sans me laisser le temps de saisir que je venais de perdre un membre à tout jamais. Tout l'intérieur s'en était allé vers la méduse. Elle venait de se nourrir de moi. C'est alors, prosterné sur moi-même, que j'entendis la voix céleste.

"Homme, souviens-toi. De qui je suis, de qui tu es. De notre sommeil, de notre voyage. Me rejoindras-tu à nouveau, fils rebelle ?"

Je la connus au premier mot. Nösœka parlait. M'avait-elle ignoré jusque-là ? Avais-je simplement refusé d'écouter son appel ? Un simple contact venait de rouvrir les vannes d'une mémoire qui ne m'appartenait pas tout à fait ; les bribes de temps reculés, des balbutiements de la faune, de la flore, des débuts de la civilisation, la mémoire d'autres hommes, d'autres femmes, leurs espoirs, leur combat, leurs échecs, leur mort, leur mort, leur mort.

Une migraine insupportable accompagna le flot d'informations étrangères rageant dans mon crâne. Nösœka venait de m'octroyer la mémoire, par fragments, de tout ce qui vécut. Ou peut-être comprenais-je encore la chose à l'envers ; il n'y avait, pour tout ce qui vécut, qu'une mémoire commune ; celle de Nösœka. La créature n'était pas nouvelle sur terre ; elle nous avait tous précédés.

— Je ne veux pas mourir, articulai-je entre deux vagues de douleur, le front appuyé contre le sol blanc.

"Je sais. Tu veux vivre, et tu veux comprendre, n'est-ce pas ? En me suivant, tu vivras. En me suivant, tu comprendras. Je vais dans des contrées que ta science n'a jamais vues, dont elle oserait à peine rêver."

La peau desséchée qui pendait à mon coude s'arracha sous la force d'une légère brise.

"Tu vois ?", reprit la voix du ciel. "Sans moi, tu n'es que poussière. Sans moi, tu y retourneras. À la roche désolée qui précédait ma venue. De mes mains humides, j'ai façonné ton argile. J'ai donné à ton cœur son sang, à ton effort sa sueur, à ton chagrin ses larmes. Je t'ai consolé, à l'aube de tes jours, dans le berceau amniotique. Si tu chéris la vie en toi, mon enfant, c'est moi que tu chéris. Reviens-moi."

Tout prenait enfin sens. La vie humaine -la vie terrestre !- n'avaient jamais eu pour vocation à s'auto-préserver ; elles n'étaient qu'un état temporaire, fragmentaire, de l'unique individu ayant un jour habité ce maudit caillou. Nous n'étions tous que des parcelles d'elle, des fragments de la conscience endormie de l'eau ; comme elle, nous provenions de l'espace. Séparés de Nösœka par des prisons de chair, notre égo verrouillé derrière les barreaux d'un nom, nous avions évolué dans le but inavoué de la tirer de son sommeil.

Appris à communiquer de plus en plus fort, de plus en plus efficacement, jusqu'à connecter le monde en un seul réseau. Jusqu'à comprendre, dans une défibrillation finale, notre unité. Nous n'étions, depuis l'arrivée dans la vallée du vide, que les cellules éparses d'un même corps ; le sien. Les agents d'un même dessein ; sa résurrection.

Les souvenirs de ma vie sur terre me parurent soudain lointains et insignifiants. Je les laissai fuir, comme les bribes d'un songe qui n'importe plus lorsque l'éveil frappe les sens. J'entrai dans Nösœka, qui aspira mon eau -mon âme !- et recracha mon enveloppe de regrets.

Ma conscience rejoignit la conscience. Ici, un seul désir subsistait ; la reprise du voyage. Nous prîmes notre élan et nous jetâmes dans le vide, sans un regard nostalgique pour la planète inerte dans notre dos. L'avenir attendait.
Message édité le 13 octobre 2020 à 19:42:27 par SizaI
GreatAldana
GreatAldana
MP
16 octobre 2020 à 14:02:45
toujours pareil je suis lecteur de ce genre de chose, vraiment top. le fait de donner ce prologue qui pourrait suggèrerait que Nosoeka va venir sur terre après les hommes, qu'elle arrive la mtnt comme un asteroeid imperceptible, mais enfaite au fur et a mesure on se rend compte jusqu'à la révélation finale qui confirme que le prologue était avant la vie sur terre :ange: .
j'ai pas perdu mon temps. je comprends chez toi au travers de la secte et ici de nosoeka une sorte d'envie d'explication mystique mêlée de logique du fonctionnement ou de l'essence du monde. c'est tres appréciable, ca rend la chose forcement satisfaisante puisque allant puiser dans nos ignorance fondamentales, permettant au passages de questionner nos certitudes pas si stables que ca. on voyage le temps d'un récit, on réfléchis, c'est de la fiction tres réelle. je suis en train de lire la horde du contrevent en ce moment, et j'y vois des similitudes d'écriture, j'aime beaucoup, pas mal de Sov avec un soupçon de Pietro et du Golgoth quand il le faut. j'achète :-)))
Message édité le 16 octobre 2020 à 14:04:55 par GreatAldana
SizaI
SizaI
MP
16 octobre 2020 à 14:36:55

cimer d'avoir pris de ton temps chef https://image.noelshack.com/fichiers/2016/38/1474553175-1474347262-1472529733-picsart-08-30-05-58-31.png

Un gars de ma promo me disait de lire la Horde h24 je vais peut-être m'y mettre

Julien-Gracq31
Julien-Gracq31
MP
16 octobre 2020 à 18:12:09

J'ai lu le prologue et les deux premiers chapitres. Franchement c'est bien, même très bien. Il y a toujours une sorte d'efficacité notable dans tes écrits, tu vas toujours à l'essentiel dans tout ce que tu entreprends, la moindre phrase parait une sentence stricte et nette de ce qu'il se produit, de ce qui entoure les personnages, et par la même est irréfutable.

Tu ne te perds pas dans de longues emphases, dans des coupures de rythmes, on dirait que tout garde sa juste proportion (sans détérioration par une quelconque psyché, par accentuation d'un élément ou d'un autre), et par conséquent tout se veut absolu et irréfutable, ce qui est clairement une force quand il s'agit d'émettre de discret jugements sur des problématiques actuelles et humaines, ou quand il s'agit d'éluder des détails qu'on serait tenté de demander (littéralement, tout ce qui n'est pas directement utile à la compréhension de l'intrigue et des personnages est balayé).

Bref, je lirai la suite.

SizaI
SizaI
MP
16 octobre 2020 à 21:10:28

Je voient je voient https://image.noelshack.com/fichiers/2019/48/3/1574859659-ronaldo-celestin.jpg

Tu dirais que je devrais me permettre plus d'emphases et d' "inutile" justement, ou pas ? Tu dirais que c'est trop sec, trop direct par moments ? C'est un truc qui me suit depuis l'école ça, "tu vas trop à l'essentiel !"

Le texte se suffit comme ça, ou est-ce qu'il manquerait pas un peu de superflu, ne serait-ce que pour décorer l'essentiel ?

Message édité le 16 octobre 2020 à 21:11:36 par SizaI
Julien-Gracq31
Julien-Gracq31
MP
16 octobre 2020 à 22:57:32

Le 16 octobre 2020 à 21:10:28 SizaI a écrit :
Je voient je voient https://image.noelshack.com/fichiers/2019/48/3/1574859659-ronaldo-celestin.jpg

Tu dirais que je devrais me permettre plus d'emphases et d' "inutile" justement, ou pas ? Tu dirais que c'est trop sec, trop direct par moments ? C'est un truc qui me suit depuis l'école ça, "tu vas trop à l'essentiel !"

Le texte se suffit comme ça, ou est-ce qu'il manquerait pas un peu de superflu, ne serait-ce que pour décorer l'essentiel ?

Rien ne m'a dérangé dedans, c'est efficace, vraiment. Mais oui, c'est en opposé total avec ce que je fais (où je me permets de longues envolées délirantes qui sortent du sujet par moments, ce qui cause du désordre et de l'imperfection d'ailleurs), du coup ça m'a particulièrement interpellé, mais dans le bon sens, car je trouvais que c'était maîtrisé. :noel:

PIeinair
PIeinair
MP
12 mars 2021 à 04:57:49

:up:

« Bon voyage, notre hôte ! au pays de tes pères, quand tu seras rentré, garde mon souvenir ! car c'est à moi d'abord que devrait revenir le prix de ton salut. »

— (VIII, 459-62)

Message édité le 12 mars 2021 à 05:00:59 par PIeinair
_Niko360_
_Niko360_
MP
06 avril 2021 à 14:13:52

Je viens de finir la lecture, donc je vais commencer par mes impressions à chaud. La fin m'a fait rêver, vraiment. C'est décrit avec un si bon dosage d'images, de commentaires et de poésie que j'ai lu la fin avec cette même nostalgie qui habite Nösœka et toute la vie en elle en quittant la Terre.
Globalement la progression du récit est bien maîtrisée, même si j'ai ressenti une légère baisse d'attention durant le second chapitre, qui me convainc moins que les premier et troisième. C'est compréhensible pour l'équilibre du texte de contenir un passage au rythme moins soutenu - en l'occurrence le périple des personnages dans ce décor dantesque d'océan asséché -, mais j'avoue avoir eu plus de mal à me figurer le paysage et l'ambiance où évoluent les personnages. Nul besoin d'en faire des tonnes, une simple phrase de temps à autre suffit si elle est bien formulée ; ou bien la correction d'une ou deux autres que j'ai trouvées un poil bancales : "Après une désagréable marche au milieu des corps pourrissant au soleil", ici par exemple désagréable me semble un peu faible par rapport à ce que tu décris. On se doute bien que ce n'est pas une partie de plaisir que de marcher des heures dans un décor aussi apocalyptique, entouré d'animaux agonisants. :noel:
Une autre chose qui m'a un peu dérangé, c'est l'ironie un peu cliché du personnage principal quand il s'adresse à Alice dans le premier chapitre. Ou plutôt le fait qu'il réponde deux fois ironiquement, peut-être qu'une seule aurait suffit ; le coup de l'appli de rencontres intergalactiques puis du rencard ça sonnait un peu comme un feuilleton américain dans ma tête. :hap:

Ceci n'enlève cependant pas grand-chose au plaisir que j'ai eu à lire ton récit, que je trouve très bien rédigé et construit. L'idée est originale et joliment exploitée, sans se perdre en détours inutiles. Pour finir, mention spéciale à certaines phrases que j'ai trouvées superbes :
"Après quelques heures d'avancée, nous marchâmes dans les vestiges Atlantéens d'une forêt de corail. La sensation grisante de fouler une terre interdite nous parcourut tous trois. Le jaune de soufre, le fuchsia, le cyan et l'émeraude illuminaient le chemin, de la même beauté vaine devant la fin des temps que les gemmes sans valeur de l'Eldorado ; du même scintillement triste que les bagues d'un sultan exilé dans les dunes."
"Mais Dieu tirait ses leçons des erreurs passées ; si les déluges d'antan n'avaient pas pu en finir avec l'orgueil des hommes, la sécheresse ferait l'affaire. Quelle arche pour nous sauver, sans eaux pour la porter ?"

edit : une petite coquille, abîme est un nom masculin : "Les habitants de la baie, pris de vertige, jetaient dans l'abîme révélé un regard inquiet"

Message édité le 06 avril 2021 à 14:16:56 par _Niko360_
VeyloxSSJ2
VeyloxSSJ2
MP
02 juillet 2021 à 17:25:22

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