J’ai cru un instant faire un constat amer que mon indécrottable optimisme et mon intolérable foi en l’avenir radieux plein de commodités sans fils et de métastases que nous promet la science m’avait jusqu’à lors caché. J’ai cru affronter la triste vérité de l‘appauvrissement de notre société. Pourtant, Dieu sait que nous, nantis issus de la petite bourgeoisie satisfaite et suffisante de ce pays, sommes à l’abri de cette pauvreté révoltante, tellement hideuse que c’est par pure hygiène que nous refusons aux mendiants plus ou moins métropolitains la pièce qui nous servira à acheter de quoi crever lentement dans notre cholestérol. Nous détournons donc les yeux de ces pauvres hères en trouvant je-ne-sais-quoi de subitement passionnant dans les affiches baveuses du métro, vantant les mérites comparés des voyages à bas prix à l’autre bout du monde, des dernières superproductions du cinéma de complaisance, et de tout ce qui est censé faire s’éloigner le comptable moyen de son morne quotidien, qui se compose d’un mélange de noir costume et du blanc de la faïence souterraine, bref d’un gris d’ordinateur.
Mais comme j’avais commencé à le dire avant d’être grossièrement interrompu pas des digressions d’adolescent pré pubère au demeurant peu originales, j’ai cru que la société s’appauvrissait. Ne voit-on pas, dans nos rues, sous nos fenêtres, et même dans les plus respectables de nos établissements scolaires des jeunes aux cheveux longs, sales et gras, vêtus de haillons innommables ? La pauvreté s’insinue décidément partout. Certains mêmes, et c’est bien là la politesse du désespoir, osent arborer quelques slogans révoltés contre cette société qui les réduit en un tel état, d’autres distribuent des tracts appelant à des manifestations se voulant unitaires où ils s’amuseront à jouer gaiement du tam-tam en chantant que le Che est vivant. Les indigents s’organisent, ils sortent la tête de la pauvreté et ont le courage de faire face à l’oppresseur, c’est-à-dire à un conglomérat vaseux plus ou moins hypothétique de grands patrons et autres ronds de cuir dont la simple évocation donne de l’urticaire - rouge, comme par hasard - au militant lambda de l’amicale de la lutte finale et des casquettes Ricard.
Oui, me disais-je, mais ce n’est pas de leur faute. Ils vivent certainement dans la rue et n’ont un accès régulier ni à des douches ni à une culture et à une information dignes de ce nom. Je faisais pourtant erreur. Après l’expression extatique de leur révolte contre la société, au dos décidément surdéveloppé, ils s’en vont, avec l’air satisfait de celui qui s’imagine qu’il est en train de refaire le monde, vous savez cet air niais de contentement que l‘on ne retrouve vraiment que dans les yeux humides de celui qui vient de perdre son pucelage. Ils rentrent ensuite chez eux, dans leur grand F5 que leur femme de ménage a eu l’obséquiosité d’évacuer avant leur venue. Ils méditent un peu sur l’instabilité des choses de ce monde, s’en vont parfois faire du shopping dans un festival artisanal népalais ou dans des boutiques hors de prix où l’on paie plus cher pour que les vêtements aient cet aspect dégueulasse. Je vous assure, ces gens-là ont accès à une douche ainsi qu’à des sanitaires mais ils cultivent sciemment la pauvreté de leur look et de leur pensée.
La question qui se pose est alors : pourquoi ? A l’heure où, même dans les plus humbles de nos banlieues, chacun a de quoi se loger, se nourrir, se vêtir, et même de quoi payer le forfait mensuel de leur machine à cancer, pourquoi donc cet élan gluant de solidarité nauséabonde avec les clochards ? Il semble de prime abord que ce look soit indéfectiblement attaché aux factions les plus extrême de la gauche honnête et humaniste qui refuse catégoriquement de collaborer avec les puissances du capitalisme mondial mais qui n’a pas hésité à collaborer, sur les ordres d’un vieillard moscovite sénile, avec un allemand autrichien tout aussi timbré que lui. Bref, cet aspect minutieusement étudié pour avoir l’air négligé est idéologique. Il suit une envie irrépressible de se distinguer du commun des mortels. S’habiller en guenilles c’est anticonformiste. Comme quoi, même l’idéologie de masse la plus crasse essaie de faire croire à chacun qu’il est unique (critique que ces Lénine de bac à sable n’hésiteront pas à appliquer à la société de consommation plutôt qu’à eux-mêmes).
Je me permet tout de même d’insister sur ce point auprès des bonnes âmes qui penseraient encore que je plaisante et que je ne les déteste pas vraiment. Les vils épanchements sudoripares de ces crétins harangueurs, de ces hypocrites casuistiques et de ces lanceurs de slogans ou d’autres pensées en conserve, rejoignent le scatophile lacanien dans une admiration béate pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la merde.
D’ailleurs, je puis m’enorgueillir de m’être aliéné l’inimitié de tout ce que mon arrondissement compte comme militants. C’était durant la dernière campagne présidentielle. Un meeting prétendument unitaire avait réuni des orateurs des deux gauches qui devaient chacun souligner ce qu’ils avaient en commun, c’est-à-dire bien peu de choses. J’eus l’exécrable idée de me mettre dans les premiers rangs. Et lorsque l’un d’entre eux monta à la tribune pour y baver la même rengaine surannée que ses prédécesseurs, je fus bien malgré moi pris d’une violente colique qui m’obligea à me lever et à partir rapidement. Je sentis dans mon dos le regard du cuistre dépité de n’avoir dit mot qui me foudroyait, tandis que l’assistance me mirait avec des yeux aussi ronds que le point final que j’ai mis ce jour-là à mon engagement politique.
__________________________________________________
_____________
Plus haineux que vraiment drôle, j'en ai bien peur. Le style de Monsieur D. s'éloigne dramatiquement tandis que je me complais à conspuer tout ce qui m'entoure dans des lieux communs exceptionnellement banals.
Reste à savoir si cela peut plaire à un lecteur. C'est vrai, quoi, la provocation n'a plus d'intérêt puisqu'aujourd'hui tout le monde en fait. 