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[Anti-fantasy] Enthroned / Trônes

xbq_
xbq_
Niveau 9
21 novembre 2006 à 23:41:07

= Instead of Rise = la chute de Shaztarath = The Fall = The Crown.

Vi je sais, je suis chiant à reprendre à chaque fois le même texte et à le remanier. D´autant que je suis toujours pas arrivé à un résultat concrètement satisfaisant. Y a des problèmes de rythme dans tout mon premier chapitre (je vous mets qu´un passage), et j´ai besoin de plus d´avis pour réussir à corriger ce problème. J´espère les obtenir ici...
Merci à Soulblighter pour la première touche de corrections. Merci à Beorn pour m´avoir orienté dans la bonne direction (y a encore du boulot, certes). Merci à tous ceux qui s´attarderont suffisamment sur le topic pour le commenter.

Enjoy (ou pas)

____

Tome 1 : Rise And Fall

"The king stay the king"
D´Angelo Barksdale, The Wire.

--

Partie 1

"...And all the pieces matter."
Lester Freamon, The Wire.

--

Chapitre 1 : The Messenger

L’empreinte semblait récente. Imprimée dans la boue au pied d’un grand chêne menaçant, elle pouvait appartenir à toute une variété d’animaux, certains des plus inoffensifs, d’autres capables de terrifier même les chasseurs aux cœurs endurcis. Le hasard comptait pour beaucoup dans la forêt de Grad : de ceux qui y pénétraient par défi, une bonne moitié ressortait indemne, prête à se vanter d’exploits aussi fabuleux qu’imaginaires. Un quart revenait en piteux état, trop faibles pour se relancer un jour à l’aventure, trop choqués pour ressasser leurs malheurs. Bien que le sort du dernier quart restât un mystère, personne ne l’enviait.

Lakhlos se redressa à moitié et promena un regard circulaire alentours. Il n’avait jamais reçu l’enseignement d’un traqueur, et ne pouvait par conséquent déterminer de quel animal il s’agissait, mais cette incertitude l’incitait à la prudence. Il ne s’était certes pas risqué plus loin que l’orée des bois, où les prédateurs dominants fuyaient encore les humains, mais rien ne prouvait que le propriétaire de l’empreinte évoluait dans son habitat. En outre, la forme incurvée des trois doigts discernables évoquait de puissantes griffes recourbées.

Les vieux arbres venaient d’essuyer une pluie glaciale, de celles qui transpercent feuillage comme vêtements, infiltrent chaque interstice. Quand les nuages s’étaient dissipés, la sente naturelle qu’arpentait le messager avait cessé d’exister : à la place s’étalait une longue tranchée fangeuse à la géométrie indistincte, et il y pataugeait depuis lors. Et pourtant, hormis celles que ses chausses légères laissaient sur son passage, il ne voyait que cette empreinte. Même si la créature avait immédiatement détalé dans le sous-bois, pourquoi n’aurait-elle pas pris appui sur une seconde patte ?

Une branche morte craqua soudain à quelque distance, piétinée par quelque chose de lourd. Le messager bondit sur place, mais se garda de paniquer ; la main sur la garde de son épée courte, il étudia calmement les bruits environnants, tentant de localiser la bête. La tâche se révéla ardue, car le pépiement clair d’un chœur de volatiles couvrait les sons les moins flagrants.

Lakhlos finit par se remettre en route. Cette trace unique – liée ou non au craquement qui avait suivi – demeurait une zone d’ombre, et il manquait d’éléments pour émettre mieux que des théories. Rien ne garantissait sa sécurité face à un éventuel ours en maraude, mais sa mission ne devait souffrir d’aucun délai. Laisser libre cours à ses appréhensions ne servirait à rien.

De son point de vue, se déplacer en territoire hostile ne constituait pas une prise de risque extravagante. Un ennemi n’adapte pas la menace qu’il incarne en fonction de votre mobilité ; il se contente d’incarner une menace. Malgré ces belles pensées, il accéléra sensiblement le pas, sans éloigner la main de son fourreau.

De la sueur perlait sur sa nuque. Sa raison essayait de dominer son imagination, lui rappelant de plus en plus fébrilement qu’à une si courte distance de la campagne, c’était lui le prédateur principal. Quelques troncs proprement coupés lui rappelaient à intervalles réguliers que les bûcherons partageaient son opinion. Mais les hauts chênes, drapés dans leur noblesse mystérieuse, chassaient bien vite cette confiance arrogante.

Il vérifia une énième fois que la sacoche pendait toujours à sa ceinture. Inconsciemment, ce contact l’apaisa. La sensation de porter sur ses épaules les espoirs de sa nation, de jouer un rôle vital dans les plans du sultan Joreb exalta son courage. Il reconsidéra plus fièrement la cime des arbres. Ils lui parurent alors tels qu’il avait toujours conçu les végétaux : inaptes au mouvement et à la réflexion, inférieurs. Négligeables. Rasséréné, il poursuivit sa route le front haut, sans plus d’hésitations.

La forêt de Grad recelait davantage de majesté et d’élégance que de périls. Les poètes kerjanais les plus illustres y avaient puisé leur inspiration, et ses abords servaient souvent de décor aux fêtes et aux mariages. La paix ambiante aidait à la concentration et au recueillement de l’esprit. Un fossé éternel séparait ces gens de leurs cousins qui, armés jusqu’aux dents, sillonnaient les mêmes sentiers en quête de gloire : celui entre les créateurs et les destructeurs.

Lakhlos appartenait à un groupe plus pragmatique : il utilisait la forêt. En effet, bien que ni le sultan Joreb, ni le tyran Shazhar ne revendiquassent ce territoire incontrôlable, il traversait bel et bien la frontière des deux pays. C’était à ce titre le meilleur moyen de pénétrer discrètement la contrée voisine, où sa mission se solderait par la transmission du message.

On ne lui avait bien entendu pas communiqué le contenu exact de la missive ; moins il en savait, moins il pourrait avouer à l’ennemi en cas de capture. Cependant, son destinataire – un Balkirite, probablement le chef du mouvement indépendantiste balkirite - laissait entrevoir le thème général : le sultan lui proposait sans doute une alliance contre Shazhar. Si un tel plan se concrétisait, l’assaut viendrait de l’est comme de l’ouest et contraindrait le tyran à diviser ses soldats. Les chances de vaincre une armée ainsi affaiblie augmenteraient exponentiellement. L’efficacité de cette stratégie n’avait d’égale que sa simplicité.

Tirer quelques déductions n’avait jamais inquiété Lakhlos, car même dans l’hypothèse qu’un patrouilleur le repère, il se sentait de taille à supporter toutes les tortures pour le bien de sa nation. Il mourrait en martyr si nécessaire, plutôt que de divulguer la moindre information.

Un brusque mouvement le ramena à la réalité. Les fourrés s’agitaient sur sa droite, trop violemment pour que le vent soit seul coupable. Il dégaina aussitôt et s’approcha prudemment, paré à toute éventualité. Devant une telle agressivité, le lapin responsable déguerpit en sens inverse, en quête d´une nourriture moins farouchement défendue. Le spectacle arracha un sourire au messager, mais une once de soulagement transparaissait indéniablement sous l´apparente décontraction. Cela l’ennuyait : même s’il préférait les éviter, il n’était pas dans ses habitudes de redouter un affrontement. L’atmosphère de la forêt le perturbait, comme à chaque fois que ses missions l’amenaient à s’y engager.

D’après ce que les branchages lui laissaient voir du soleil, l’après-midi touchait à sa fin. Il devait remettre la sacoche à un intermédiaire aux alentours de minuit, ce qui lui laissait une marge appréciable. La ville de Lyrath, choisie pour lieu de rencontre, ne se trouvait en effet qu’à quelques lieues de la frontière. S’il ne flânait pas trop, il arriverait avec de l’avance.

. * .
.* *.

- On a de l’avance, constata Kob.

Le grand roux fit stopper sa monture avant de toiser la ville en contrebas. Le teint rosé du crépuscule ne parvenait pas à masquer la misère des rues et des bâtiments, entassés selon un ordre imprécis. Mais malgré son aspect négligé, ou peut-être à cause de lui, elle dégageait une fierté incongrue, difficilement justifiable. Celle que les petits éprouvent quand ils survivent malgré l’hostilité des grands. Celle des outsiders vaincus d’avance qui s´acharnent à donner le meilleur d’eux-mêmes. Parce qu’elle n’avait aucun avenir, Lyrath se parait des charmes du présent.

Nafel rejoignit son ami et observa à son tour la ville.

- Ça ne fait rien, assura-t-il. Nous aurons besoin de temps pour trouver le lieu de rendez-vous.

Il ne mentait pas ; on ne leur avait rien fourni de mieux que quelques points de repère et une vague direction. Même s’il ne voyait qu’une dizaine d’artères principales, le jeune homme pressentait qu’ils se perdraient plusieurs fois dans les ruelles avant de dénicher l’endroit prévu.

Les deux Balkirites mirent pied à terre en vue des remparts, puis menèrent leurs montures par la bride jusqu’aux portes de la cité. Le dispositif n’avait rien d’impressionnant : une muraille haute comme deux hommes, flanquée de quatre ou cinq gardes aux habits flamboyants et à l’expression terne. Nafel se figurait que sans armes et en habits ordinaires, ils ressemblaient assez à des voyageurs de passage pour que personne ne s’interpose à leur entrée. Il remarqua que la manche gauche de la tunique de son ami était en lambeaux ; il avait chuté dans des ronces, la veille. L’une des sentinelles s’en aperçut également quand ils la dépassèrent, mais ne parut pas s’y intéresser outre mesure… sous quel motif aurait-elle insisté ? Le jeune rebelle s’inquiétait sans raison, se comportait trop nerveusement et risquait de ce fait d’attirer l’attention sur eux.

- Parlons de quelque chose, chuchota-t-il à Kob, tandis qu’ils s’engageaient à l’intérieur de la cité. Nous n’avons pas l’air naturels.
- Compris, acquiesça ce dernier. Où dormiront les chevaux ?

Nafel sourit. Ils ne s’attarderaient probablement pas sur place après la transmission du message, préférant s’écarter des soupçons et des perturbateurs. Mais des gens ordinaires n’auraient pas manqué de se poser cette question et il se pouvait que les gardes laissent traîner une oreille. Kob avait comme toujours réagi avec vitesse et lucidité.

- Je crois que les écuries se trouvent devant nous, fit le jeune rebelle en désignant un bâtiment du doigt. Je me trompe ?
- Excellent ! se réjouit le grand roux, gratifiant son ami d’une lourde tape dans le dos.

Celui-ci serra les dents. Parfois, Kob oubliait sa taille et sa force, or leur physique les opposait autant que leur caractère les rapprochait. Frêle, petit, ses cheveux bruns toujours coupés courts et sagement peignés, Nafel offrait un contraste saisissant avec le gaillard charpenté à la tignasse en bataille qu’il côtoyait. Leurs aptitudes se complétaient : Nafel définissait un plan de base, que son ami se chargeait de rendre réalisable. Ils formaient une sacrée paire.

- Tu arrives à t’orienter ? murmura Kob, une fois qu’ils eurent mis les chevaux à l’abri.
- Plus ou moins, répondit son ami, sur le même ton.

En dépit de leurs appréhensions, ils atteignirent l’objectif avant la tombée de la nuit. Il s’agissait d’une bâtisse en ruines, au fond d’une des deux ruelles adjacentes à la taverne des Deux Coqs. Le bois de son enseigne avait tant pourri qu’on ne distinguait plus qu’un seul de ces animaux. La vermine, au contraire, ne se comptait plus dans les environs – ils durent d’ailleurs chasser à grand renfort de coups de bottes quelques rats entreprenants.

Les rongeurs se firent moins pressants à l’intérieur. Les précédents occupants de la pièce l’avaient dépouillée de son mobilier, à l’exception d’un cadavre de chaise et d’un escalier effondré. Une ouverture dans le plafond, sur laquelle il débouchait autrefois, s’ornait d’anciennes marques de brûlures. L’air charriait l’odeur déçue de l’oubli.

Kob se racla bruyamment la gorge.

- Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
- On attend le Kerjanais, soupira son compagnon, peu motivé par cette perspective. Encore un bon quartant, je suppose…

____

Afin de pallier l´impossibilité d´éditer, j´uploaderai sur ftp la version finale et corrigée selon les indications éventuelles des éventuels lecteurs.

La suite du chapitre est déjà écrite, je la posterai dans quelques jours, en espérant d´ici là avoir amélioré cette première partie.

Enthroned est un groupe de black metal belge.
Rise And Fall est un album de Dargaard, un groupe de "dark" metal autrichien.
The Messenger est la 7ème track de l´album Nordland II, le dernier méfait de Bathory, Black/Viking, suède.

Je profite de l´occasion pour rappeler qu´il est nécessaire que le monde entier regarde The Wire^^

srphirothn98
srphirothn98
Niveau 10
22 novembre 2006 à 00:01:24

Je suis très mal placé pour critiquer le grand " Hixbikyû" dans le domaine de l´écriture mais je poste quand même un commentaire.

Le texte en lui même est bien écrit mais je trouve que l´on ne s´attache pas suffisamment aux personnages. Peut être que tu devrais te concentrer sur eux plus que sur l´environnement même si je ne vois pas ce qu´il y aurat à ajouter.

M´enfin, j´avais bien dit qu j´étais mal placé pour commenter, en gros ça se résume à ça: Persos pas assez attachants ( en même temps c´est que le début) mais je vois pas comment tu peut arranger ça^^.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
22 novembre 2006 à 10:16:36

Ah ben j´avais lu ça^^ J´avais même béta-lu le début, mais ça fait un bail, si je ne m´abuse. Donc j´ai relu. Et donc j´ai toujours aussi peu de trucs à dire qu´avant. :-)

"And like I said, the queen ain´t no bitch"

xbq_
xbq_
Niveau 9
22 novembre 2006 à 12:25:07

C´est fini les pincettes, sephiroth ?^ ^

Je suis ni grand ni incriticable, au contraire même, je préfère qu´on me critique plutôt que l´inverse.

En l´occurrence y a une raison pour laquelle les persos ont pas l´air particulièrement attachants, mais à ce stade du récit, je comprends que ça donne cette impression. J´aurais bien aimé poster plus mais ça aurait fait un pavé...

Merci à vous deux d´avoir lu :-)

yohol
yohol
Niveau 7
22 novembre 2006 à 21:49:26

J´ai tout simplement adoré.
Je perçois ici le commencement d´une oeuvre qui risque de promettre. Vraiment je suis soufflé, ton style d´écriture est, je trouve, très bon. On se laisse bercer comme dans un rêve et on a vraiment l´impression que tout est bien centré dans ce texte. J´ai personnellement ressenti que ce récit a été très travaillé; tout à l´air d´y être à sa place.
Bref je sais pas trop quoi dire d´autre, à part que je suivrais les autres chapitres, c´est sûr.

PS : Le manque d´attachement aux persos qu´ont signalés les autres ne m´a pas affecté, tant mieux pour moi :)

Bonne chance pour la suite de la réécriture :)

Squall46
Squall46
Niveau 21
23 novembre 2006 à 00:05:46

Je pense que le "manque d´attachement aux persos" est le résultat de la forme qui pour l´instant me parait un peu raide, rigide et aussi bien sur que le morceau de s´attache pas à nous réellement nous les décrires. L´écriture est bonne et cherche un certain réalisme, ça me plait. A partir de là, il faut voir où mène l´histoire et son interêt.

Peut-être une faute: " sous quel motif aurait-elle insisté ?"

insistée, il me semble puisque c´est la sentinelle.

Je confirme pour the Wire sinon, c´est du bon.

srphirothn98
srphirothn98
Niveau 10
23 novembre 2006 à 00:12:07

Auxilliaire avoir, pas d´accord...

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
23 novembre 2006 à 07:09:33

Wahou, un troisième qui connait The Wire :-)
Sinon la faute que t´as relevé n´en est pas une, Squall^^

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
23 novembre 2006 à 07:10:00

relevée*
No comment.

xbq_
xbq_
Niveau 9
23 novembre 2006 à 23:32:02

Y a aussi Soul´ qui connaît The Wire. ça fait donc 4. Encore 6´999´999´996 convertis, et nous contrôlerons le monde.

Mais en attendant, voici plutôt un second extrait, tout aussi perfectible que le premier :-)

___

Une ombre se profila entre les fourrés, à l’orée de Grad, pour jeter un regard furtif sur la plaine de Darnor en contrebas. Son regard s’attarda un instant sur l’astre du jour qui s’évanouissait à l’ouest, derrière son pays. Le messager eut un pincement au cœur, comme à chaque fois qu’il quittait le Kerjan. La nostalgie l’assaillait brièvement, puis son sens du devoir le rappelait à l’ordre. Il avait choisi cette vie. Afin de servir sa patrie. Dans cette optique, un sacrifice si dérisoire ne comptait pas. Il traverserait le monde pour Joreb, s’il le fallait. On ne lui en demandait par chance pas tant ; en plissant les yeux, Lakhlos devinait presque les contours de Lyrath au nord-est, malgré l’obscurité croissante.

Il entreprit de se changer avant de quitter le refuge des arbres. Il portait une tunique vert foncé au capuchon ample et lisse, qui lui permettait de passer inaperçu dans la végétation pour autant qu’on ne le cherchât pas. Mais ces déguisements discrets attiraient paradoxalement l’attention sur les routes. Dans sa prévoyance, il n’avait pas oublié de se munir de la tenue traditionnelle des voyageurs d’Harath : une chemise beige, froissée au préalable, et un pantalon large aux cuisses qui n’entravait pas les mouvements de jambes. Il dissimula la sacoche sous le tissu. Cet accoutrement le faisait ressembler à un quelconque sujet de Shazhar, la peau bronzée d’avoir parcouru les plaines du sud trop longtemps : il ferait facilement illusion. Il préféra néanmoins rester à couvert jusqu’à la disparition effective du soleil.

Puis il s’élança.

Quelques îlots d’arbres se dressaient encore devant lui, mais ils n’étaient en rien comparables à ceux de Grad. Tous se tordaient en des angles improbables, leurs branches griffant le ciel dans une haine muette. Le messager connaissait leur grief : ils souffraient de voir prospérer leurs confrères quelques mètres plus haut, alors qu’eux dépérissaient lentement, en silence, sans grâce. L’homme n’avait pas inventé la jalousie. A la vérité, l’homme n’avait pas inventé grand-chose.

Ces végétaux décharnés offraient une couverture propice à sa progression furtive. Tout ordinaire qu’il semblât, Lakhlos aurait été bien en peine d’expliquer à un patrouilleur ce qu’un honnête citoyen harien fabriquait dans la forêt à la tombée de la nuit. Après avoir rejoint les routes balisées, il adopterait un comportement normal et marcherait droit vers Lyrath. Mais il valait mieux pour le moment faire preuve de retenue, quoique cela le ralentît quelque peu.

Puisqu’on le mettait peu à contribution, son esprit se consacra à la suite de la mission. À quoi ressemblerait l’intermédiaire ? Un jeune rebelle fougueux, ou un vieux retors aguerri ? La seconde option lui conviendrait beaucoup mieux… Derrière chaque enthousiaste se cachait un idéaliste, et la volonté de se conformer à une éthique personnelle mettrait en péril leur entreprise, voire leurs existences. Survivre impliquait parfois d’ignorer d’autres considérations de moindre importance, mais seul un homme expérimenté pouvait l’accepter.

L’expérience facilitait tout. Elle compensait la vigueur emportée par l’âge, de façon à égaliser les chances de chacun. Lakhlos y voyait une suprême injustice ; à mesure que ses forces déclinaient s’accroissait la sagesse avec laquelle il aurait pu les mettre pleinement à profit. Estimant cependant que son temps n’était pas encore révolu, il n’avouait pas sa défaite… il débordait en fait d’énergie. Ses réflexes avaient tendance à s’émousser – premier signe avant-coureur – mais pas au point de le préoccuper. L’oisiveté de la vieillesse le happerait déjà bien assez tôt sans qu’il précipite le destin. Tant que Joreb lui ferait suffisamment confiance pour le charger de missions vitales, il continuerait à honorer cette confiance autant que possible.

Quelques graviers se délogèrent sous ses pieds et dévalèrent la pente. Manquant perdre l’équilibre, le messager prit appui de justesse sur un tronc distordu. Il se figea ensuite contre l’arbre, osant à peine respirer. Le bruit qu’avait produit cet incident lui paraissait terrible dans le silence écrasant, une patrouille partait sans aucun doute en ce moment même à sa recherche… il ne s’enfuit pourtant pas. Il demeura comme pétrifié sur place, les mains et le dos poisseux de résine, grelottant de froid. Un duel maintes fois répété venait de s’engager, un duel qui opposait Lakhlos à lui-même, un duel au cours duquel sa raison devait dominer son instinct. Il ne s’autorisa à soupirer librement qu’après la fin du processus.

Il faisait nuit. A compter qu’une patrouille soit dans les environs, elle aurait allumé ses torches. Or l’unique lumière provenait de l’est, où se levait péniblement la première lune, Hydris. Aucune sentinelle ne l’avait repéré ; la chance restait de son côté.

Tandis qu’il essuyait ses mains collantes contre son pantalon de toile, ses doigts effleurèrent la sacoche. Ce contact accidentel l’incita à la prendre fermement en main et à s’y raccrocher, aussi désespérément qu’un naufragé agrippe quelques bouts de planches. Les jointures de ses doigts pâlirent. La sacoche se parait soudainement d’une personnalité à qui il avait juré fidélité, amour, protection… allégeance. Il avait une obligation morale envers cette sacoche : soit il l’amenait à bon port, soit il la décevait, ce que ni lui ni elle ne sauraient supporter.

Galvanisé, il rejoignit la route d’un pas mesuré et s’y engagea nonchalamment. C’était en fait de route un chemin pavé épisodiquement, fort mal entretenu, à peine mieux praticable que les plaines de Darnor en elles-mêmes. Mais au milieu de la nuit dans cette campagne uniforme, elle devenait une ligne de repère essentielle pour qui souhaitait s’approcher de Lyrath.

Des torches illuminaient les environs devant lui, trop loin pour que leurs porteurs aient aperçu sa petite escapade. Si la patrouille venait dans sa direction, il répondrait simplement à leurs questions. On interrogeait fréquemment les voyageurs près de la frontière. Il leur dirait qu’il n’avait rien remarqué d’anormal et comme les fois précédentes, ils n’insisteraient pas. Pourquoi leur paraîtrait-il suspect ?

Il distinguait maintenant leurs silhouettes, trois silhouettes. Quelques mètres de plus et Lakhlos s’aperçut que le soldat de gauche était une femme. Il la détailla plus précisément au fur et à mesure de son approche : sa longue chevelure épousait la forme de ses épaules, l’éclat de sa torche faisait ressortir la finesse de ses traits. Son visage resplendirait de beauté, s’il n’était terni par une sorte de mélancolie permanente. Il lui sourit, elle ne répondit pas. Elle avait remarqué son attention sans s’en formaliser outre mesure.

Au contraire de l’homme du milieu, le chef de la patrouille, qui lui adressa un salut plutôt irrité.

- Que faites-vous ici ? aboya-t-il.

Il était le seul à ne pas porter de torche. Si sa taille moyenne n’avait rien d’imposant, des muscles saillants corrigeaient cette impression. Une barbe fournie mangeait sa mâchoire carrée et ses yeux fuyants arrêtaient bien souvent leur regard protecteur sur la femme. Le messager décida arbitrairement qu’il était responsable de la majeure partie de la tristesse de celle-ci.

- Je ne suis qu’un voyageur, se défendit-il d’un ton neutre.
- Et où vous comptez vous rendre ?
- A Lyrath, affirma-t-il d’une voix conciliante. Rendre visite à des amis de la famille.

L’homme s’avança. Ses yeux de fouine l’étudièrent de haut en bas, jaugèrent sa crédibilité. Lakhlos étant trop habitué à ce traitement pour broncher, le patrouilleur passa une main visiblement dépitée dans ses cheveux blonds : il aurait adoré déceler une anomalie.

- Très bien, marmonna-t-il, vous êtes en règle. Vous auriez pas vu quelque chose de bizarre dans les parages ?
- Non… fit-il évasivement. Non, rien de particulier, ajouta-t-il ensuite d’une voix plus ferme, comme s’il venait juste d’y réfléchir.

Le chef de patrouille hocha la tête, puis indiqua à ses compagnons que leur ronde allait reprendre. Ils dépassèrent le Kerjanais, qui cacha soigneusement sa jubilation ; il ne s’agissait pas de se trahir maintenant.

- Chef… appela l’homme de droite.

Le messager se tourna vers lui, étonné. Il avait à peine remarqué sa présence auparavant parce que le jeune homme maigrelet, avec ses cheveux noirs en désordre et ses yeux globuleux, lui avait paru sans importance. Il brandissait maintenant sa torche du bout du bras en désignant le pied de Lakhlos.

- Quoi ? fit son chef, excédé. Tu crois que j…

Il se tut quand il comprit ce qu’indiquait l’adolescent. Le messager se retrouva alors au sol avant même d’avoir pu protester, les deux mains maintenues derrière le dos par une poigne puissante et déterminée. Du sang se mêlait à la poussière qu’il recracha, car sa lèvre inférieure avait heurté un pavé déchaussé.

- Mais que se passe-t-il, enfin ? s’écria-t-il désespérément.

Le chef de patrouille frotta son pantalon de toile avec deux doigts de son autre main. A la lumière des torches, il exposa son trophée à sa proie, qui comprit instantanément.

Une substance rouge sang adhérait à la main crasseuse du Harien. De la résine pourpre. Il s’était essuyé les mains dessus sans même y penser. Il était trop paniqué pour y prêter attention, et la pénombre avait masqué cette couleur caractéristique.

- Tu vois mon pote, s’attendrit ironiquement le chef, la résine du Cimetière de Grad, on la confond jamais avec autre chose. On l’appelle le Sang des Arbres.

Lakhlos le savait. Lakhlos le savait puisqu’il avait déjà traversé à maintes reprises le cimetière au cours de ses missions. Il le savait mais il l’avait oublié. Après tant d’années de pratique, comment avait-il fait preuve d’une telle impéritie ?

- Fouillez-le ! ordonna l’homme, son sérieux retrouvé.

On lui arracha la sacoche. La femme l’ouvrit et en tira la missive cachetée. Ils rompirent la cire, déroulèrent le parchemin.

Ils ne pouvaient bien entendu pas lire ces lignes. Outre de ne pas parler kerjanais, ils ignoraient avec quel code les spécialistes de Joreb l’avaient rédigé. Le messager faisait partie du petit nombre d’élus à connaître son fonctionnement, qu’il lui revenait d’expliquer à l’intermédiaire balkirite. Mais Shazhar disposait d’érudits qui finiraient eux aussi par le déchiffrer. Il avait donc failli… il avait irrémédiablement échoué.

Lakhlos écarta dans un sursaut d’orgueil le chef de la patrouille, que cette découverte avait distrait, et parvint à s’emparer du parchemin. Il avait simultanément agrippé la torche de l’adolescent et ses deux mains se joignirent dans le même mouvement. Le feu embrasa chairs et papier, causant une douleur vive, qui lui fit l’effet d’un baume revigorant. Il avait sauvé l’information, à défaut de la transmettre. Il avait expurgé la moitié de sa faute.

Un violent coup de poing le renvoya au sol. Quelques fragments résistaient toujours à la destruction entre ses doigts. Il serra le poing en ricanant, car au moment où les patrouilleurs écartaient enfin ses doigts brûlés, ceux-ci ne contenaient plus que des cendres. Le vent les emporta sous le rire sardonique du messager.

Ensuite de quoi ce dernier fut copieusement roué de coups, ce qui mit un terme à sa joie momentanée.

- Prenez des chevaux et emmenez-le à Shazath, cracha le chef, quand finalement il estima la punition suffisante.

Des bras le soulevèrent et le traînèrent en direction de Lyrath. Lakhlos aurait voulu protester, les convaincre de l’injustice de la situation, leur expliquer à quel point il n’était qu’une victime des circonstances, ce pourquoi il aurait vraiment mérité de tromper leur vigilance… mais il avait déjà basculé dans l’inconscience.

Pas de chance. Il aurait pu être un héros.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
24 novembre 2006 à 05:22:51

"Outre de ne pas parler kerjanais,"

Outre le fait de ne pas, non?
Sinon, toujours aussi bon :-)

srphirothn98
srphirothn98
Niveau 10
24 novembre 2006 à 08:01:40

"agrippe quelques bouts de planches" C´est pas "agrippe quelques bouts de planche" ou alors je confond avec l´anglais :hum: .

J´comprends enfin pourquoi les persos n´étaient pas attachants, intro pas mal donc même si elle me donne l´impression de ne servir à rien...

xbq_
xbq_
Niveau 9
24 novembre 2006 à 18:05:14

D´un point de vue bassement matériel, Lakhlos me sert à introduire en douceur les différents partis principaux en présence dans le monde. Au lieu de l´énoncer platement dans un paragraphe, je peux y insuffler une forme d´action, et comme le résultat est le même je présume que l´immersion s´en trouve améliorée. Peut-être que j´ai tort ceci dit^^

D´un point de vue scénaristique, d´une part ça cadre avec le concept anti-fantasy de ce texte, et d´autre part j´en ai pas encore fini avec lui... :-p

Merci pour le outre Epitaph, il est assez bof, mais t´aurais pas une idée pour reformuler parce que outre le fait ça alourdit pas mal :/

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
24 novembre 2006 à 18:15:33

J´sais pa, "ne parlant pas kerjanais, ils ignoraient de plus..." Un truc du style quoi^^
Et moi j´aime bien Lakhlos :-)

Squall46
Squall46
Niveau 21
24 novembre 2006 à 21:33:29

"Manquant perdre l’équilibre"
"Si sa taille moyenne n’avait rien d’imposant"

Pour ta phrase: "En plus de ne pas parler kerjanais, ils ignoraient avec quel code les spécialistes de Joreb l’avaient rédigé."

Même pensée que pour le premier chapitre a peu près, il faut voir l´histoire.

vierax-fan-ff
vierax-fan-ff
Niveau 10
24 novembre 2006 à 22:12:41

J´ai faim !
C´est un argument comme les autres et chacun le prends comme il le souhaite.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
24 novembre 2006 à 22:14:15

Nope, "manquant perdre" n´est pas une faute, contrairement à ce que beaucoup pensent, pas besoin de mettre "de" au milieu^^

Kergan
Kergan
Niveau 4
25 novembre 2006 à 22:25:47

"Même s´ils avaient parlé kerjanais, il leur aurait fallu/ encore leur aurait-il fallu/ savoir avec quel code les spécialistes de Joreb l´avaient rédigé."

xbq_
xbq_
Niveau 9
26 novembre 2006 à 18:05:01

Oki, je vais tenter quelque chose comme ça, merci de votre aide.

Suite du chapitre 1 demain soir si tout se passe bien

xbq_
xbq_
Niveau 9
27 novembre 2006 à 20:54:34

Je me suis permis de mettre un peu plus parce que cinq pages avec Basseth c´est bien beau (en fait non, mais chut.), mais il faut quand même que l´histoire évolue aussi xD

Enjoy ! (genre)

___

Le crépuscule les avait surpris. Ils avaient entamé l’ascension en début d’après-midi, peu désireux de progresser dans le noir, mais leurs prévisions péchaient par optimisme ; Basseth doutait d’avoir gravi la moitié de la pente. Même deux jeunes gens en pleine santé ne pouvaient sous-estimer sans conséquences la face nord du terrible mont Drûn.

En dépit des préjugés et des ragots qui circulaient à son sujet, son apparence n’avait rien d’exceptionnel. Au contraire même, les non-initiés se lançaient dans l’aventure le cœur léger, tant ses larges contreforts semblaient accueillants. Bien mal leur en prenait car, comme son nom l’indique – du moins, à ceux qui pratiquent le dialecte balkirite –, la montagne les trahissait.

Un alpiniste qui s’attaque à une falaise sait ce qui l’attend. Des roches saillantes, des prises parfois difficiles, quelques grosses frayeurs et une poussée libératrice d’adrénaline. Il se fie certes à ses capacités et à celles de ses compagnons de cordée, mais il remet aussi sa vie entre les mains de la montagne. Il place sa confiance en elle, prêt à frôler la mort pour voir le monde d’un peu plus haut. Conscient que les pierres ne mentent pas, ne complotent jamais, il se sent en sécurité, compris, accepté. Le bonheur l’envahit ; pas le bonheur passager qui accompagne une bonne nouvelle inattendue, mais le bonheur plénier, unique, d’avoir trouvé la place qui lui était impartie.

Imaginez maintenant l’embarras de ce même personnage si, en retour, la paroi se montrait hostile.

Les roches de Drûn vous jouent des tours. Elles obéissent à une logique ambiguë : être agencées avec ordre, de manière à produire un résultat aussi chaotique que possible. Chaque saillie, stable en apparence, peut s’effriter sous la pression de vos doigts et vous entraîner quelques dizaines de mètres plus bas. Des crevasses s’ouvrent aux détours les moins visibles. Drûn aspire à la tranquillité, Drûn répugne à ce que vous fouliez son sol. Drûn est un chasseur.

Basseth avait peur. Il ignorait où se trouvait Tanhez et en vérité, cela lui importait peu. Dire qu’un simple pari l’avait conduit ici ! Seul un idiot aurait accepté, et le jeune Balkirite se disait à cet instant que ce terme le décrivait à merveille. Tout ça pour ne pas perdre la face devant ses amis ! Il maudit Tanhez d’avoir lancé ce défi, et maudit les autres, tous autant qu’ils étaient, pour avoir trouvé l’idée amusante.

Il se garda de la condamner, elle. Il aurait pourtant refusé, s’il n’avait pas aperçu cette curieuse lueur dans son regard. Il ferait n’importe quoi dans l’espoir de fasciner ces yeux. Il le faisait déjà, en fait. Qu’en retireraient-ils ? Pas grand-chose. Mais il n’avait pas flanché devant elle, il ne l’avait pas déçue – pas encore. Mais que penserait-elle s’il se dégonflait devant le sommet ?

Quelque pierre glissèrent sous sa foulée et le mirent à genoux. Par chance, ses mains agrippèrent une autre prise, avant que la déclivité ne l’emporte. Le vent siffla à ses oreilles, trépignant d’impatience. Basseth déglutit avec difficulté. Le terrain oblique deviendrait bientôt vertical, et il appréhendait déjà à présent chaque enjambée. Malgré un effort constant d’imagination, il se voyait mal atteindre le sommet en un seul morceau.

Les habitants des villages voisins savent dompter la montagne. Ceux du plus proche d’entre eux, Drûnnan, fréquemment envoyés à la recherche d’alpinistes disparus, reviennent rarement les mains vides. Les jeunes hommes, à force d’arpenter ses chemins depuis leur enfance, connaissent la face sud par cœur ; leurs aînés s’engagent sans hésitation sur les faces est et ouest.

La face nord n’a jamais délivré ses secrets à personne, hormis dans les antiques fables du peuple. Autrefois, quelques téméraires avaient projeté d’établir une carte complète des reliefs du versant. Seul leur leader, le légendaire Homme-Chevreuil, survécut, au prix d’une profonde blessure qui l’handicapa jusqu’à la fin de ses jours. Jamais l’expérience ne fut retentée.

Devant le jeune homme s’élevait à présent une courte falaise, d’à peine deux fois sa taille. Son ascension ne lui demanderait qu’un minimum d’habileté. Pourtant, il contourna ce piège évident : Drûn ne laissait rien au hasard, ne concédait pas un pouce de terrain. Il avait probablement choisi de garder la vie sauve, en échange d’un détour. Il ne se préoccupait de toute manière plus de Tanhez, ni de qui d’eux deux vaincrait la face nord le premier. Il se battait pour sa vie. Mort, il n’admirerait plus jamais de lueur dans les yeux de Silea.

Un écho retentit soudain plus haut, le faisant frissonner. Voilà qui pouvait servir de prétexte à un éboulement… Il bondit en arrière et se réfugia sous la falaise qu’il venait de dépasser. Mais au mépris de ses prévisions, aucune avalanche ne se forma au-dessus de sa tête.

Alors seulement, il se demanda qui avait crié.

- Basseth ! réitéra la voix.

Tanhez l’appelait. Il sentit l’angoisse dans la voix de son ami. Il avait besoin d’aide.

- Je suis là ! cria-t-il en réponse.
- Basseth !

Il ne l’entendait pas… La distance, ou la terreur, l’en empêchait. Peut-être oscillait-il au bord d’une crevasse ? Il fallait le secourir. Un tel acte d’héroïsme impressionnerait assurément Silea…

- J’arrive ! Tiens bon ! s’époumona-t-il.
- Basseth ?

Tanhez avait dû capter un écho, ce qui valait mieux que rien. Sans perdre davantage de temps à réfléchir, Basseth s’élança à l’assaut de la pente, oublieux des dangers. Le vent sifflait comme par hasard en sens contraire, perturbant sa course et réduisant la portée de ses encouragements.

Il dérapa plusieurs fois, s’écorcha le coude contre l’arête tranchante d’un gros roc isolé. Il grimpa au péril de petites falaises récalcitrantes, qu’il aurait en temps normal estimé suicidaire de ne pas contourner. Son pouls s’accéléra à un rythme indécent, au point qu’il crut un instant que son cœur allait le lâcher.

Il approchait. La voix qui scandait son nom devenait plus discernable ; à cause de l’écho, on avait l’impression qu’un chœur de voix criait dans toutes les directions. Quelque chose clochait dans le phénomène. Il semblait se former à intervalle irrégulier, ce qui défiait le bon sens. Même si leur fonctionnement exact lui échappait, le jeune homme n’ignorait pas que les échos ne disposaient ni d’une volonté, ni d’une existence propre.

Il abordait à présent les hauteurs impressionnantes, sur lesquelles miroitait un manteau de neige étincelante. Il n’y avait aucun glacier aux alentours. Tout fondait au cœur de l’été, laissant s’exhiber les corps nus des sommets. Sauf sur Drûn. La température n’augmentait pas assez, sans doute… ou alors, les désirs de la montagne se manifestaient : elle devait affectionner que les reflets ainsi produits éblouissent ses proies.

Basseth entendit le murmure cristallin d’une rivière, ce qui le dérouta. Le glacier redonnait chaque été naissance à Drûmnir, le ruisseau qui écartait de son village le spectre de la sécheresse, mais sa source aurait dû se trouver largement plus à l’ouest. Il se souvenait de s’y être baigné avec Silea et leurs amis...

Silea. Plaire à Silea. Sauver Tanhez. Les associations d’idées le ramenaient toujours au même point, sur les mêmes cheveux soyeux, le même visage ovale au sourire envoûtant, les mêmes yeux hypnotiques. Mais pour une fois, cette image faisait office de motivation, non de finalité. Quoique loin derrière Silea, Tanhez appartenait aussi au cercle des gens auxquels il tenait, pour lesquels il n’exclurait pas d’oser l’impossible. La pente nord de Drûn, avalée en quelques minutes, l’attestait.

Tanhez n’était pas exempt de défauts. Certaines facettes de son caractère, telles que sa vanité et son goût de l’ordre, déplaisaient à son ami. Mais la perfection n’existant pas, sauf – évidemment – en Silea, il se contentait de ce qu’était son ami. Cela fonctionnait depuis leur enfance : les crises occasionnelles qui en résultaient ne faisaient que renforcer leurs liens, une fois effacées des mémoires.

En gravissant le dernier amoncellement de rocs, déposés là sans logique apparente, il mit le doigt sur le problème : l’écho n’en était pas un. Plusieurs voix l’appelaient, toutes empreintes de désespoir. Si ses amis avaient déjà trouvé Tanhez, pourquoi avaient-ils besoin de lui ?

Il les aperçut enfin. Ils lui tournaient le dos, occupés à regarder quelque chose de l’autre côté, en contrebas. Son ami devait avoir chuté dans une crevasse ! Mais non, le jeune homme se tenait debout, à côté des autres, à côté de Silea. Basseth se renfrogna. Pourquoi se tenait-il à côté d’elle ? Il n’y avait pas de raison particulière. Pourquoi l’appelaient-ils à l’aide, de surcroît ?

Il lui fallut quelques instants pour comprendre. Ils se trouvaient au sommet, là où le reste de la bande attendait un vainqueur. Tanhez avait remporté le défi, et avait cherché à en avertir Basseth afin qu’il ne prenne pas de risques inutilement. Comme il n’avait pas répondu, ses amis l’avaient cru mort, d’où l’angoisse, puis l’accablement dans leurs cris. Personne ne requérait son assistance.

Las, pantelant, il s’affala à demi sur le sol, terrassé par cette soudaine chute de tension. Silea le remarqua la première, et bientôt, tous s’attroupèrent autour de lui.

- On a cru que t’étais mort, mec, lança Tanhez, visiblement soulagé. D’où tu viens ? Qu’est-ce que tu foutais ?

Basseth tentait de reprendre son souffle. Cette opération lui demanda du temps, non à cause de ses peines, mais parce que Silea s’était agenouillée à côté de lui pour s’occuper du saignement de son coude. Son regard tremblait d’inquiétude. Elle avait eu peur pour lui !

- Je crois que je me suis planté de chemin, s’excusa-t-il assez piteusement. J’ai fait un détour.
- Ça, tu peux le dire, confirma Silea. Tu es arrivé par le versant ouest…

D’autres confirmèrent, à la surprise du jeune homme. Puis son cerveau confirma : cela expliquait le chuintement de Drûmnir… et la vitesse avec laquelle il venait de triompher de la montagne. Il supplia les dieux que Tanhez n’en tire pas les déductions qui s’imposaient. Il pria très fort.

- Mais alors… déduisit Tanhez avec un sourire en coin. En gros non seulement je t’ai battu d’au moins dix minutes, mais en plus, pendant ce temps, t’avais une pente deux fois moins raide ?

L’idée fit son chemin dans l’esprit des autres, qui éclatèrent presque tous de rire. Silea lui adressa un sourire navré avant de se relever. Des claques rigolardes lui furent assénées dans le dos. Il perdit de vue la silhouette de la jeune fille, se dégagea du cercle de ses amis pour la revoir. Les rires reprirent de plus belle. Quand il contempla à nouveau le visage tant convoité de la jeune fille, il y lut l’admiration qu’il avait toujours espéré y lire.

Mais cette expression ne lui était pas destinée. Elle visait Tanhez, qui entamait déjà la redescente vers Drûnnan.

Alors seulement, Basseth réalisa les implications de ce simple défi. De toute l’épreuve, de toute sa vie, il n’avait jamais autant eu besoin d’un de ces sourires réconfortants, débordant littéralement de compassion, qu’elle seule savait composer.

Silea ne se retourna pas une seule fois.

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