Paranoïa : Obscurité
« La peur est un cri, la terreur est un murmure. »
« Il avait disparu, lui aussi. »
Il n'était nulle part. Equipé d'une simple lampe à huile que ma mère gardait pour les coupures d'électricité, je cherchai mes parents dans tout le quartier. La peur me serrait à la gorge, me rendait incapable du moindre son. Elle animait aussi mes gestes, la terreur rien qu'à l'idée de perdre ma mère et mon beau-père. Une déchirure. Le désarroi total.
Je marchais sans aucune coordination, en ne voyant que ce que ma vieille lampe était capable d'éclairer, cinq, ou six mètres,tout au plus.
Tout autour, l'obscurité. Pas un seul rayon lunaire. Pas un bruit. C'était comme si je me trouvais dans un monde vide. Totalement vide. Ni son, ni éclairage, ni êtres vivants. Je frappais à la porte des voisins du dessus, d'à côté, d'en face, je faisais ainsi toute la rue, puis tout mon quartier, puis tout le village.
Je n'avais aucune idée de ce qui m'arrivait, ni ce qui était arrivé à mes proches. J'étais impuissant, consterné face à l'immensité et l'éternel. Comme lors de ma sortie des bois, une masse de questions me bouleversaient.
Qui étaient-ils ? Que me voulaient-ils ? Ont-ils fait du mal à ma mère, à Cédric, aux voisins, à tout le quartier ? D'où viennent-ils ? Pourquoi ?
Questions qui demeuraient sans réponse. Je tournais en rond. La peur m'empêchait d'exécuter des mouvements coordonnés, je marchais en zigzag, je reculais, je courais, j'étouffais.
Mon coeur battait à la chamade dans ma poitrine. J'étais dépourvu de forces. J'étais mort de peur. Je n'osais pas aller plus loin.
Un nouvel hurlement -le même que celui des silhouettes m'ayant pourchassé- déchira le silence épais.
Pris de panique, je courus à grandes enjambées jusqu'à chez moi, manquant de briser la vieille lampe à huile, qui était ma seule protection. Soudain, il se mit à pleuvoir. Je m'étais trop éloigné de chez moi. Un éclair perça les ténèbres, et je distinguai plus d'une vingtaine de silhouettes derrière moi. Je restai immobile, foudroyé. Mes membres ne répondaient plus, j'étais paralysé. Ils couraient vers moi alors que j'étais incapable de faire un seul mouvement. Un nouvel éclair me sortit de cette
stase alors que la pluie continuait de tomber avec une densité rare.
Je me retournai et commençai à courir, pour la deuxième fois de la nuit, devant ces hostiles poursuivants. Le gravier était glissant et humide. La boue coulait entre mes pieds et je ne voyais pas plus loin que trois mètres. Malgré ça, je ne m'arrêtais pas. Je ne pouvais pas abandonner. Je DEVAIS retrouver ma mère. Impossible de la laisser.
Malgré que la peur m'empêchait tout acte réfléchi, je courais. Je ne savais pas où aller, ni que faire, mais je devais leur échapper. J'étais terrifié de ce qu'ils me voulaient. L'ignorance et l'incompréhension me trahissaient. Les haies que je longeais me coupaient, m'écorchaient, me griffaient les bras et jambes. La pluie glacée me gelait jusqu'aux os. Je glissai sur du gravier humide et tombai droit dans un dénivelé d'une dizaine de mètres. Je roulai, glissé, tombai sur le talus, qui, heureusement, était en pente. Au fil de mes roulades et de ma chute, je m'étais coupé sur des vieux débris de verre, qu'un idiot avait certainement laissés là. Je saignais, et j'étais couvert de boue. Mes bras et jambes étaient ankylosés et endoloris. J'étais coupé, griffé, couvert de coups et de sang dus à ma chute. Je souffrais le martyr.
Je repris mes esprits malgré la douleur et regardai autour de moi. J'étais tombé du talus à un bon kilomètre de chez moi, talus précédant un réseau ferroviaire. Comment ais-je pu passer par cet endroit, sans même remarquer la voie ferrée ?
La peur me contrôlait donc, j'avais cédé. Je ne maîtrisais plus.
La folie m'envahissait.
Un cri dément me sortit de mes pensées, je compris qu'ils me pourchassaient toujours.
Je repris ma course, encore plus difficilement que la dernière fois.
J'arrivai enfin chez moi. Je rentrai et fermai la porte, puis poussai l'armoire près de l'entrée contre celle-ci. Je m'enfermai dans ma salle de bains, seule pièce isolée de la maison, armé d'une couverture, de café et de ma machine à écrire. Je m'installai en vérifiant la barricade et le volet de la fenêtre, et me mis à écrire.
« Je m'appelle Gabriel, et il est arrivé quelque chose de grave. Je sais pas ce qu'il se passe, je comprends rien putain. Il fait nuit depuis au moins trente heures, pas un seul rayon de soleil, et aucun signe de ma famille, ni des voisins, ni de qui que ce soit ! Pas d'électricité. RIEN.
Je sais pas quoi faire, j'suis terrorisé. Je sais même pas pourquoi j'parle à une machine à écrire pourrie. Si j'trouve pas de solution rapidement, j'ai bien peur de devoir en finir. J'en peux déjà plus, je comprends rien à ce qui nous arrive. Ni ce qu'on a pas encore vu. »