Comme promis, malgré le retard.
- " C’est bon, dit Ling - sa voix aiguë s’élevant au dessus du ronronnement lancinant des générateurs.- On est prêts à partir ? "
Gunnar, encore fasciné par l’énorme écran et la position qu’il affichait, mit plusieurs instants à réagir, puis, après un profond raclement de gorge, répliqua lentement :
- " Ça dépend… "
- " Quoi, tu te dégonfle ? "
- " Foutu bridé, dis même pas ça pour déconner ou je t’arrache la gueule ! Coca est peut-être arrivé, mais ça peut tout aussi bien être pour la réserve d’or du Commonwealth que pour un vieux stock de Nuka-cola… Ce mec est à coté de ses pompes, c’est pour ça que c’est le seul à avoir accepté d’y aller… "
- " Et t’as déjà vu du Nuka-Cola émettre un écho pareil ? Allez arrête de faire chier, tout ira bien. "
- " Si ce truc n’est pas une anomalie radar, ça veut dire qu’il à trouvé plus qu’il ne pourra ramener seul, mais si on amène d’autres frangins, faudra partager, et ça c’est hors de question !"
- " Ouais, j’y ai pensé aussi…Tu pense qu’a deux on à notre chance ? "
- " Si lui l’a fait, on peut dire sans prétention que rien ne nous en empêche… "
Il avait prononcé cette dernière phrase en fixant Ling du regard, mais sa voix était mal assurée, presque tremblante, et son interlocuteur le perçut. Il reprit toutefois :
" - Ok, dis à Sonny de garder le stock pendant qu’on sera pas la, moi je vais chercher mon sac et une brahmine dans le corral commun "
- " Vérifie quand même la caisse avant…Tu pourrais avoir des surprises en revenant…Et te fais pas refiler une brahmine boiteuse, il va falloir qu’elle encaisse le voyage aller et retour "
L’écho de la balise s’était affiché vers 4h du matin, et les rues jonchées d’ordures étaient encore vides de toute présence, hormis celles des camés, qui, affalés contre les murs dans leurs déjections, rejoignaient doucement leur irrésistible condition de cadavre.
Des abats pour les chiens sauvages d’Elko, tel serait leur sort et celui de tous ceux ne pouvant pourvoir à une sépulture. Efflanqués, et rendus dépendant pour s’être trop baffrés de la chair viciée des addicts au Jet et au Med-X.
Ces limiers la ne formaient pas de meutes, ils se seraient entredévorés, et paraissaient toiser, comme tant de proies potentielles, tous les humains qu’ils venaient à croiser.
Coca avait mis plus de deux semaines à activer le récepteur, pour un voyage qui n’était sensé n’en prendre qu’une tout au plus. Indéniablement, il avait du s’adapter. C’était déjà surprenant qu’il ait pu parvenir si loin dans les terres sauvages.
Après avoir chargé de rations, d’objets de trocs et de leurs propres paquetages une charrette constituée de la partie arrière d’une Chryslus, les deux hommes y attelèrent le bovin dégénéré à deux têtes, et se dirigèrent vers la sortie sud, éclairés seulement par le point du jour naissant.
L’allure était lente, en partie à cause d’une mitrailleuse lourde sur affût qui avait été adjointe par soudure à la carcasse de tôle.
Aucun d’entre eux ne considéra cependant la précaution superflue ; La tornade d’acier qu’ils pourraient libérer en tiendrait plus d’un en respect.
Ling semblait heureux de pouvoir enfin quitter Elko, la première fois depuis une éternité, d’autant plus pour des régions moins désolées. Le sud était plus verdoyant disait on, ou du moins plus préservé, du fait de l’éloignement relatif de toute base militaire. Ce ne serait sûrement pas une promenade de santé, mais quoi que le nain puisse penser de lui, Coca n’aurait pas activé cette balise sans qu’un bon paquet de capsules ne soit au bout.
Gunnar, lui, paraissait déjà entièrement focalisé sur leur objectif, non sans une tension interne mal dissimulée. Il sentait ses tripes se tordre d’angoisse, conscient qu’il était des dangers potentiels qui pourraient s’abattre sur eux, pour ne les avoir que trop fuit. Les rênes se tendaient par soubresauts, comme pour l’extirper des sombres pensées dans lesquelles il se laissait sombrer.
Etait-ce vraiment Coca qui avait activé la balise ? N’était-ce, comme plusieurs fois par le passé, qu’un gaspillage de temps et de moyens ? La mort serait elle une compagne dans leur périple, une passagère, ou leur fléau inéluctable dans une quête sans but ?
Il ne pouvait s’y résoudre, non pas par l’éventuelle confiance qu’il pouvait accorder à son frère d’Anarchie, mais par l’intensité incomparable de cet écho.
Pur, persistant, attirant sur lui toute l’attention, jusqu’à en expulser chacun des autres lieux de la carte, et en laisser l’observateur en contemplation. Il ne s’agissait plus ici d’un plan d’action fondé sur de seules rumeurs, ou de l’exploration d’une ruine déjà maintes fois pillée, il en était convaincu.
L’attelage dévalait péniblement la colline sur laquelle avait été bâtie la ville, en offrant à leur vue un panorama apocalyptique, illuminé par le lever de soleil qui faisait luire les roches couleurs d’ocre et les éclats de sable vitrifié qui pavaient les sols.
La vallée d’Austin, autrefois couverte de vergers et de champs, était maintenant désolée, désertique, comme consumée jusqu’à la racine par le feu maudit. Mais passée outre son atmosphère oppressante, elle se révèlerait sûrement être le seul lieu pacifié qu’il leur serait donné de traverser.
Le lit maintenant asséché de l’ancienne rivière Humboldt, clairsemé de plusieurs cratères de mortier, marquait la limite des terres sous la protection des fils de l’Anarchie. Des guetteurs disséminés, invisibles et infatigables, harcelaient sans relâche tout raider ou esclavagiste assez cupide ou inconscient pour s’exposer sur cette plaine mise à nue.
Les guetteurs justement, malgré la faible luminosité ambiante, semblaient leur accorder une attention toute particulière. Les deux voyageurs avaient déjà été éblouis plusieurs fois par le reflet teinté des lunettes de précision, seul indice concédé délibérément par les sentinelles, perplexes d’assister à un départ si matinal sur un route de commerce peu fréquentée.
Tant les observateurs que les observés se virent ainsi placés à égalité. L’inconnue des espoirs d’une telle caravane.
Et ce ne fut que lorsque l’équipée disparut de leurs réticules qu’ils cessèrent de les épier, pour reprendre dans les postes de tirs leur veille impitoyable.
Les derniers signes d’une humanité qu’ils s’apprêtaient à quitter.
Alors? =)