Chapitre 7 : Connexions
Je m'assois devant mon ordinateur, une tasse de café à la main. L'heure très matinale me permet de profiter du calme du département quasiment vide. Mon regard se porte vers l'extérieur, où le blizzard fait rage. La chute des températures n'avait pas été prévu par le service météorologique d'Elysium. 2182, et prévoir le temps reste difficile... Mon Omnitech vibre. C'est Laura qui vient de se réveiller, et qui me remercie de lui avoir laissé la voiture. Elle doit aller voir ses parents qui habitent à plus de trois cents kilomètres d'Illyria, et les bus ne sortiront pas de la journée avec un temps pareil. La neige tombe si fort que l'hôtel de ville, situé à peine à cent mètres, est invisible.
J'allume mon écran et commence par consulter ma messagerie personnelle. Mon frère m'a répondu. Il rentre sur Palaven dans deux mois, et compte sur ma présence. Je souris. Voilà une bonne raison pour prendre des vacances. Je lui réponds rapidement, et passe à la boîte pro en soupirant. Seul le rapport préliminaire du légiste est arrivé, mais un message du dépôt m'informe que les enregistrements des caméras de l'hôtel m'attendent en salle vidéo. J'attrape donc une cafetière entière, et me dirige vers "l'aquarium" (on l'appelle comme ça car la salle est entièrement vitrée). Le légiste estime l'heure du décès entre vingt-trois heures samedi soir et trois heures dimanche matin. Je commence donc à visionner l'enregistrement du couloir à partir de vingt-et-une heures. Deux tasses de café plus tard, quelqu'un sort de la chambre. Le timecode indique vingt-deux heures quarante-trois. Plutôt grand, la quarantaine bien tassée, une calvitie naissante. La description de la réceptionniste est très éloignée de la vérité, mais ça ne me surprend pas. Les témoins sont souvent peu fiables. Je passe le visage au logiciel de reconnaissance faciale, et continue la lecture. Les choses deviennent vraiment très intéressantes à minuit quatorze. Deux individus en noir sortent de l'ascenseur : une Humaine et un Butarien. Là encore, la reconnaissance faciale est mise à contribution. Ils entrent dans la chambre pour en ressortir quatre minutes plus tard. Je termine la séance en continuant de regarder jusqu'à quatre heures, mais rien d'autre à signaler. Je retourne à mon bureau, où Patrick vient d'arriver.
- Quel foutu temps ! T'es là depuis combien de temps ? me demande-t'il en posant son manteau sur sa chaise.
- Déjà trop. Je viens de visionner les enregistrements de l'hôtel.
- Ah ? T'as une piste ?
- Le client est parti vers vingt-deux heures quarante-cinq. Mais deux individus sont entrés dans la chambre à minuit quinze, et sont restés moins de cinq minutes. J'ai passé les visages à la reconnaissance. J'ai un truc à te demander.
- Vas-y, me dit-il en s'asseyant.
- Tu peux appeler la famille de Rachel, s'il te plaît ? lui demande-je en soupirant.
- Bien sûr.
- Merci, le remercie-je en déposant un baiser sur son front.
Je retourne m'asseoir à mon bureau, où m'attendent les résultats de mes recherches. Le client s'appelle William Burnside. Quarante-sept ans, marié, trois enfants, domicilié au 345 Maple Lane. Banquier d'affaires, associé chez Champlin & Burnside, 2241 Churchill Avenue. L'Humaine s'appelle Janis Ingall. Vingt-quatre ans, et un casier de plusieurs pages. Condamnée notamment à quatre ans de prison pour complicité de proxénétisme et agression. Considérée comme un membre important de Magnis Anguis, un des plus grands réseaux de prostitution de la galaxie. Je passe enfin au Butarien ; Malak Varan. Actuellement en cavale, après s'être échappé lors de son transfert vers la prison d'Etat de Riverside. Recherché pour racket, trafic de drogue, trafic d'êtres vivants, meurtre et tentative de meurtre sur un officier de police. Travaille pour Magnis Anguis. Ce nom ne m'est pas inconnu : c'est le violeur d'Helena. Aussitôt, j'appelle le médecin légiste. Je lui demande de chercher sur le corps de la Turienne un tatouage de serpent. Surpris, il me promet de le faire avant d'autopsier Rachel. La piste commence à prendre forme.
Je demande à Pat de m'accompagner, j'ai quelques questions à poser au client. Nous prenons sa voiture, une Toyota Helios vieille de dix ans. J'ai horreur de ce tas de boue, je préférerais prendre une voiture de patrouille... Mais je ne dis rien, et m'attache à mon siège. La météo annonce que le vent a encore forci, atteignant quatre-vingts kilomètres par heure en moyenne, avec des rafales à plus de cent. Quarante centimètres de neige sont déjà tombés en quelques heures, et entre quarante et soixante autres devraient s'ajouter d'ici midi. Je soupire. Vivement les vacances sur Palaven... Dehors, c'est l'apocalypse : la visibilité est réduite à vingt mètres, et les rafales secouent violemment la voiture. Il est dix heures, mais on pourrait être en pleine nuit tellement il fait sombre. Je ne pense pas qu'un banquier risquerait sa vie pour aller travailler... Direction Maple Lane, une banlieue riche d'Illyria. Pat est concentré sur la conduite, j'en profite pour faire une sieste. Il me semble s'être passé une seconde quand Patrick me réveille. Je jette un coup d'oeil à ma montre : une heure pour faire dix kilomètres. Magnifique. Mais j'ai eu une bonne intuition : deux voitures hors de prix sont garées dans l'allée, recouvertes de près de quatre-vingts-dix centimètres de neige. Je prends mon courage à deux mains, et ouvre la portière. Difficile de marcher dans près d'un mètre de neige, surtout avec un vent pareil... Finalement, nous atteignons la porte d'entrée. Je frappe trois coups secs, et prépare ma carte. Une voix masculine se fait entendre de l'autre côté, se demandant sûrement qui peut être assez fou pour braver une telle tempête.
- Monsieur Burnside ? Police d'Illyria. Pouvons-nous entrer ? demande-je en montrant ma plaque.
- Euh... C'est à quel sujet ?
- A propos de... euh... ce que vous avez fait samedi soir.
- Ah... C'est que... ma femme est ici et..., me répond-il en baissant la voix.
- Nous pouvons aller au poste si vous préférez, lui indique mon coéquipier d'un ton sarcastique.
- N... Non, venez. On va aller dans mon bureau. Suivez-moi, dit-il en ouvrant la porte en grand.
Nous entrons dans un grand hall baroque, avec des tableaux de maître accrochés aux murs. Nous montons à l'étage, pour nous installer dans un bureau cossu. Une bibliothèque est remplie de textes de droit bancaire, de dossiers de clients et de récompenses en tout genre. Le mur opposé est constellé de dizaines d'écrans, réglés sur les chaînes d'informations des principales planètes de la galaxie et sur les cours des places boursières majeures de l'espace concilien. La grande baie vitrée offre une vue imprenable sur le parc arboré... Du moins, en temps normal, car je ne vois pas au-delà du balcon. M. Burnside s'installe derrière son bureau et nous invite à nous asseoir.
- Que... hum... que puis-je pour vous, inspecteur ? demande-t'il, l'air visiblement mal à l'aise.
- Où étiez-vous hier soir entre vingt heures et vingt-trois heures, monsieur Burnside ? commence-je.
- Hum... Et bien... J'étais à l'hôtel Majestic.
- Et qu'y faisiez-vous ?
- J'étais... hum... pardonnez-moi. J'étais avec une prostituée, répond-il rapidement, tout en rougissant jusqu'aux oreilles.
- Est-ce cette jeune femme, demande Patrick en montrant une photo de Rachel.
- Ou... Oui. Mais puis-je savoir la raison de votre visite ? Ce n'est pas un crime à ce que je sache.
- Aller aux putes, non. Mais les tuer, en revanche... lui réponds-je.
- Qu... Vous... Elle est morte ?
- Oui.
- Mon Dieu... Et vous pensez que c'est MOI qui l'ait TUEE ?
- C'est une hypothèse.
- Non... Non... J'ai des défauts, mais tuer...
- Expliquez-nous alors.
- très bien. Cela fait maintenant six mois que je... fréquent...ais Rachel. Tous les samedis soirs, et les mardis midis. Ma femme... n'est absolument pas au courant. Je prétexte des rendez-vous professionnels pour rentrer plus tard.
- Je vois. Donc samedi soir, vous êtes allé au Majestic, comme tous les samedis soirs depuis six mois. A quel heure êtes-vous arrivé ? lui demande-je.
- Vers huit heures moins dix, je crois. Après avoir fait... la chose, je lui ai laissé quinze mille crédits en liquide, et je suis parti. Il veait être onze heures moins le quart, je suis arrivé ici à onze heures.
- Pas de drogue ?
- Non ! me repond-il d'un air offusqué.
- Pouvons-nous prendre vos empreintes digitales, ainsi que votre ADN ?
- Bien sûr, tout ce que vous voudrez !
Je procède aux prélèvements et remercie le banquier de sa collaboration. Celui-ci nous raccompagne jusqu'à la porte d'entrée, où je l'informe qu'il devra se présenter au poste demain pour faire une déposition, et qu'il ne doit pas quitter la ville sans en prévenir la police. Il fait signe de comprendre, et nous voilà repartis au commissariat sous le vent violent.
- Tu en penses quoi ? Pas vraiment le profil d'un tueur, dis-je à mon partenaire.
- Pas vraiment. Et il est parti un peu trop tôt pour l'avoir tuée, me répond-il.
Mon Omnitech vibre. Le légiste nous attend. Pat veut s'arrêter manger, je l'en dissuade. Entrer dans la morgue juste après avoir mangé, c'est pas conseillé.