Frédéric a la scierie sur la route d´Avers. Il y succède à son père, à son grand-père, à son arrière-grand-père, à tous les Frédéric.
[...]
Il n´est pas possible qu´il y ait, dans un autre hêtre, où qu´il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d´éternelle jeunesse : Apollon exactement, c´est ce qu´on se dit dès qu´on le voit et c´est ce qu´on se redit inlassablement, quand on le regarde. Le plus extraordinaire est qu´il puisse être si beau et rester si simple. Il est hors de doute qu´il se connaît et qu´il se juge. Comment tant de justice pourrait-elle être inconsciente ? Quand il suffit d´un frisson de bise, d´une mauvaise utilisation de la lumière du soir, d´un porte-à-faux dans l´inclinaison des feuilles pour que la beauté, renversée, ne soit plus du tout étonnante.
[...] On n´y va pas, on va ailleur, on va à Clelles. ( ...) On irait, on y ferait quoi ? On ferait quoi à Chichiliane ? Rien. C´est comme ici.
[...] Le versant du Diois sur lequel on débouche alors, c´est un chaos de vagues monstrueuses bleu baleine, de giclements noirs qui font fuser des sapins à des, je ne sais pas moi, là-haut ; des glacis de roches d´un mauvais rose ou de ce gris sournois des gros mollusques, enfin, en terre, l´entrechoquement de ces immenses trappes d´eau sombre qui s´ouvrent sur huit mille mètres de fond dans le barratement des cyclones. C´est pourquoi je dis, Sylvie, là, c´est assez drôle.
[...] Méfiez-vous de la vérité, dit le procureur. Elle est vraie pour tout le monde.
[...] Où suis-je ? Qu´est-ce qui m´arrive ?
( ...) Son feuillage était d´un dru, d´une épaisseur, d´une densité de pierre, et sa charpente ( dont on ne pouvait rien voir, tant elle était couverte et recouverte de rameaux plus opaques les uns que les autres) devait être d´une force et d´une beauté rares pour porter avec tant d´élégance tant de poids accumulé. ( ...)
Il était surtout pétri d´oiseaux et de mouches ; il contenait autant d´oiseaux et de mouches que de feuilles. Il était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d´essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges ; il fumait de bergeronnettes et d´abeilles ; il soufflait des faucons et des taons ; il jonglait avec des balles multicolores de pinsons, de roitelets, de rouges-gorges, de pluviers et de guêpes. C´était autour de lui une ronde sans fin d´oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l´air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d´embruns.
Serpents verdâtres, feuillages d´or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d´oiseau, des poussières de cristal, il n´était pas vraiment un arbre. ( ...) il crépitait comme un brasier. ( ...)
Cette virtuosité de beauté hypnotisait comme l´oeil des serpents ou le sang des oies sauvages sur la neige. Et s´alignait la procession des érables ensanglantés comme des bouchers.
[Extraits choisis de " Un Roi Sans Divertissement" de Jean Giono]