Chapitre 19 : Incompréhension
Lorsque Jane se leva, tôt dans la matinée, elle fut surprise de voir que Link s’était réveillé bien avant elle. La femme le trouva assis sur une caisse de bois, observant la construction des balistes.
-Tu t’es levé tôt, dis donc!
Link remarqua qu’avec le temps, elle avait commencé à le tutoyer.
-En fait, je n’ai pas beaucoup dormi. Toi, tu n’es pas fatiguée du tout?
-Non, j’ai dormi toute la nuit, mentit-elle.
-Ah…
Il restèrent silencieux et immobiles un moment; Link les yeux perdus vers les structures de bois; Jane debout, les bras le long du corps, étrangement mal à l’aise.
-Au fait, je crois que Mohas s’entraîne par là, en ce moment, tu veux venir le voir?
-Pourquoi? demanda le jeune homme pour la piéger.
-Eh bien, il se défend très bien avec un marteau. Ça paraît stupide, un anodin marteau, mais c’est pourtant le seul à savoir le manier si bien autant sur un champ de construction qu’un champ de bataille.
-Oui…c’est intéressant, mais n’allons-nous pas être en retard?
-J’avais prévu partir un peu plus tard. Sauf si tu crois bon d’y aller maintenant, bien sûr!
-Non, allons le voir, je n’ai jamais vu quelqu’un combattre avec un outil de charpentier.
Arrivé sur les lieux, Jane fît un clin d’œil complice à son ami villageois, qui compris qu’il devrait mettre le paquet pour impressionner le Héros du Temps. Son adversaire avait été présélectionné pour bien paraître en le vainquant : Une grosse brute, tout en muscle et en gras, s’avançait. Il s’agissait d’un des criminels condamnés aux jeux. Mohas était non seulement un villageois, mais il était aussi un des gladiateurs les plus populaires de Mornanra. Le condamné bénéficiait pourtant d’une cote de mailles, un petit bouclier rattaché au bras ainsi que d’un javelot. Ses grosses bottes firent vibrer le sol. Quand Mohas se révéla au public, les habitués l’encouragèrent, mais les autres furent bouche-bées : Il ne portait qu’un pantalon court et une chemise. Pieds nus, il brandit fièrement son marteau d’une main et un grand bouclier ovale de l’autre. Aucune autre protection n’était visible.
-C’est truqué, n’est-ce pas? questionna Link, sachant que Mohas tentait de l’impressionner pour voyager avec eux.
-Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est une lutte déloyale, mais aucunement organisée. Tous les coups sont permis, et même la mort est régulière. Ça ne cadre pas avec l’harmonie de Mornanra, c’est son seul défaut. Mais ça la rend original, en même temps. Attention, le combat commence.
Ils étaient aux premières loges de l’arène découverte. Un gong résonna. Mohas prit tout de suite une position défensive en se penchant derrière son bouclier. Le géant avança vers lui en brandissant son javelot vers l’avant. Mohas fit des pas de côté afin d’éviter ses attaques. Un peu agacé, le grand gaillard frappa plus fort, égratignant légèrement le bouclier du villageois. Ce dernier sentit qu’il était temps de sortir le grand jeu. Il se défit de son bouclier et sauta au côté de son adversaire. Prit par la surprise, celui-ci se fit administrer un grand coup de marteau sur les doigts, le faisant lâcher son arme.
-WAAAAAAHHHH!!!!!! Crevure, j’vais t’montrer moi!!!
Il sauta à la gorge de son assaillant, mais ses bras ne rencontrèrent que du vide. Son attaque manquée fut suivie d’un craquement sinistre et une lancinante douleur au genou gauche. Mohas, accroupi entre les jambes de l’ennemi, pivota sur lui même, l’envoyant au tapis grâce à sa jambe. Il grimpa agilement sur le torse de l’homme renversé et leva son marteau, victorieux. Mais le géant, malgré son genou douloureux, lui fit traverser l’arène d’un coup de pied. La victime retomba sur ses pattes et chargea. Le béhémoth se protégea avec son bouclier, mais une fraction de seconde plus tard, il volait en éclats. Puis l’arme de Mohas tournoya rapidement dans ses mains pour s’écraser à divers endroits sur le corps de son adversaire. À la fin du combat, le condamné s’en tira de justesse avec une épaule disloquée, une jambe totalement hors d’usage, les débris d’une main fracturée uniquement retenus par l’enveloppe charnelle et sa santé mentale fonctionnant plus ou moins à toutes capacités.
-Bravo, Mo’! cria Jane.
-C’était un beau combat, admit Link. Nous y allons, maintenant?
-Allons réveiller Skrilf, je suis sûr qu’il sera si content de partir qu’il ne sera pas fâché de ne pas manger.
Le jeune héros se demandait pourquoi elle retardait l’heure à laquelle elle devrait lui demander de prendre Mohas avec eux. Peut-être qu’elle espérait qu’il remarque par lui même son talent.
-On s’en va, c’est vrai? OUAIS!!!! Allez, on y va! Quoi? Vous n’avez pas encore sellé les chevaux? Allez, allez, grouillez vous, notre mission ne devrait pas attendre, des vies sont en jeu!!!
-Tu vois, je te l’avais dit qu’il serait content, dit la jeune femme avec un sourire.
-Il n’a pas tort, nous devrions nous dépêcher. Crois-tu que Mohas viendra nous saluer?
-Peut-être… mais il risque d’être occupé à s’entraîner dans l’arène avec les autres gladiateurs. Nous n’avons pas de minutes à perdre, il nous reste un village à visiter, près du Mont du Péril.
-…
-Quoi?
-Tu es vraiment pressée de partir, n’est-ce pas?
-Bien sûr, nous avons tout trois une mission à remplir et…
-Pourquoi tant d’agitation? Ne me ment pas, s’il te plait.
-Je n’ai pas à me justifier, se renfrogna-t-elle.
Puis elle quitta la pièce.
-J’suis pas expert en relation humaine, mais je dirais qu’elle t’en veut. Mais je ne comprends pas, c’est une réaction quelque peu exagérée pour ce que tu as…
-C’est une fille, y’a rien à comprendre, grouilles-toi un peu, répliqua-t-il sèchement.
Il sortit à son tour de la chambre du reptile.
-Décidemment, les humains sont tous fous, murmura ce dernier pour lui-même.
Lorsque les rayons du soleil frappèrent les yeux de Link, il les ferma momentanément, aveuglé. Étrangement, les trois montures-la troisième, effrayée lors de l’arrivée, était revenue d’elle même et attaché par un palefrenier- restaient près de la porte. Jane n’était donc pas partie s’occuper des chevaux. Le jeune homme commença à équiper les destriers seul, outré par l’attitude de la femme.
Mohas terminait de polir son bouclier éraflé lorsque Jane arriva.
-Alors, tu lui as demandé? Il a trouvé que j’avais bien combattu?
-Oui, il a apprécié le duel.
-Et…? Est-il d’accord pour que je vienne avec vous?
-Non…
-Mais… pourquoi?
L’étonnement se peignit sur le visage du gladiateur-villageois.
-Tu manques de volonté. Tu as laissé la vie sauve à un criminel méritant la mort, il était prévu qu’il meurt. Tu as aussi manqué de prestige en ne l’achevant pas.
-Mais au contraire, la mort d’un innocent…
-Il n’était pas innocent, coupa Jane.
-Mais il était sans défense, ça aurait été de la lâcheté de…!
-Suffit! C’est Link qui m’a transmis ces mots, pas moi.
-Je ne comprends pas… mais je respecte sa décision.
Il se leva, déçu, et commença à marcher vers les casernes. À mi-chemin, il se retourna :
-Ne t’inquiète pas, je tiendrai ma promesse, je vais avertir le village de Heljar à ta place et participer à la réouverture de routes commerciales. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour l’aider, et vous pourrez m’écrire pour me tenir au courant des évènements.
La femme se sentit coupable :
-Je suis vraiment désolé Mo’…
-Ne sois pas désolé. Je suis déçu, c’est vrai, mais je suis honoré de servir le Héros du Temps, même s’il je le fait indirectement. Je ne suis pas fâché, ni contre toi, ni contre lui, ni même envers ce… ce Skrilf. Tu n’y es pour rien. Au revoir, Jane.
Ils s’étreignirent amicalement et repartir chacun de leur côté. Jane s’en voulait terriblement d’avoir mentit à son ami d’enfance, mais elle ne le laisserait pas se faire tuer par son dévouement à la cause. Il serait bien plus en sécurité dans le Désert du royaume de Fhevyut qu’à Hyrule, maintenant que l’ennemi principal avait été éradiqué. Elle alla rejoindre ses compagnons de voyage, camouflant ses yeux larmoyants sous son turban cachant son visage.