Au cours des jours suivants, Ron eut l´impression qu´il y avait un mieux dans l´attitude de Harry. Ce dernier passait moins de temps à broyer du noir dans sa chambre et semblait désormais capable de se concentrer sur un livre ou accomplir de menus travaux dans la maison. Il s´était également mis à se promener dans les environs.
Au début, Molly s´était demandé si cela ne posait pas un problème de sécurité. Mais quand un membre de l´Ordre s´était présenté pour l´accompagner, Harry était tout bonnement remonté dans sa chambre. Considérant que peu de Mangemorts étaient désormais en liberté, et que les plus dangereux d´entre eux étaient désormais morts ou sous les verrous, il avait été décidé de le laisser tranquille. Après tout, il avait suivi un entraînement en duel exceptionnel et était parfaitement capable de se défendre tout seul si besoin était. Evidemment, personne ne pouvait prédire, vu l´état de passivité du jeune homme, s´il considérerait utile de le faire.
Par ailleurs, Ron avait l´impression que son ami était plus à l´aise avec Molly. Sans doute que les soins attentifs dont elle l´entourait lui semblaient moins pesants, maintenant qu´il la savait au courant de son implication dans le décès de son mari.
Vers le début du mois de décembre, il remarqua que Harry semblait attendre les lettres hebdomadaires de Ginny. C´était un grand progrès car jusque là il n´était en effet pas rare qu´il abandonne son courrier sur la table du petit déjeuner sans même l´ouvrir.
A cette époque, Abelforth leur annonça qu´il interrompait les séances de legilimencie. Le jeune homme lui opposait maintenant une solide défense. Selon le legilimens, le fait que son patient se soucie de protéger ses pensées intimes était en soi un progrès et démontrait qu´il n´avait plus besoin d´une thérapie aussi intrusive.
C´est avec un mélange d´impatience et d´appréhension que Ginny reprend le Poudlard Express le 20 décembre au matin pour passer les fêtes en famille. Elle a plusieurs sujets d´inquiétude. Tout d´abord, ce sera le premier Noël qu´ils passeront ensemble depuis la disparition de Charlie et de son père. Ensuite, même si Harry va mieux, elle sait qu´il n´est pas encore redevenu comme avant et elle se demande si elle aura la force de supporter les relations relâchées que cela implique.
Enfin, une grande soirée est prévue au Ministère pour le réveillon de la nouvelle année, au cours de laquelle l´Ordre de Merlin sera remis en mains propres ou à titre posthume à tous les participants de la Bataille. Et, clou de la soirée, une récompense spéciale sera remise au Survivant. Elle n´est pas sûre qu´Harry soit en état de supporter une telle mise en vedette. Elle se promet d´avoir une discussion sérieuse à ce sujet avec Sylvia.
C´est par contre avec un bonheur sans mélange qu´elle serre sa mère dans ses bras. Avec un grand sourire, cette dernière lui suggère de ne pas s´attarder. Tout le monde l´attend. Elle la suit donc rapidement vers la cheminée magique la plus proche. Elle est pressée de retrouver ses frères et Hermione.
Mais quand elles émergent dans le vestibule, elle oublie toute sa famille. Harry vient de surgir de la cuisine pour l´accueillir et l´a prise dans ses bras.
Elle s´y attend si peu, elle s´est tellement préparée à subir son indifférence que, dans un premier temps, elle n´a même pas la présence d´esprit de lui rendre son étreinte. Mais revenue de sa surprise, elle s´accroche à lui. Elle se gorge de sa chaleur, de son odeur. Oh, Merlin, qu´il lui a manqué. Que ses cheveux sont doux sous ses doigts, elle retrouve le grain de sa peau sous ses lèvres. Elle sent les muscles de son dos jouer le long de ses bras à travers le tee-shirt de coton. Elle avait oublié combien c´était bon. Et combien elle se sent entière et accomplie quand il la serre contre lui.
Quand il se détache d´elle pour la contempler, elle le boit des yeux. Qu´il est beau. Si elle n´était pas déjà irrémédiablement folle de lui, elle tomberait amoureuse aussitôt.
"Tu m´as manqué, lui dit-elle.
- Toi aussi", répond-il.
Des voix moqueuses les font redescendre sur terre.
"Eh, Potter ! On voudrait bien embrasser notre sœur, nous aussi !
- Ouais, et puis on a faim. On vit d´autre chose que d´amour et d´eau fraîche !"
Fred et George ont fait leur apparition sur le seuil de la cuisine. Souriants comme des enfants pris en faute, les amoureux rejoignent le reste de la famille. Ginny salue avec joie ses frères et ses futures belles-sœurs. C´est fantastique de retrouver l´atmosphère familiale, de s´installer sous les plaisanteries de jumeaux, d´entendre Percy pontifier malgré les commentaires sarcastiques de Ron, de se réchauffer au sourire protecteur de Bill, de voir sa mère couver d´un œil heureux toute sa couvée.
Au cours du dîner, elle apprend les dernières nouvelles familiales. Elle observe Harry aussi. Oui, il a fait d´énormes progrès. Mais il reste encore en retrait. Sourit simplement quand les autres rient franchement, parle peu, semble manquer d´attention parfois. Mais il est à côté d´elle et lui sourit tendrement quand leurs yeux se rencontrent. Que demander de plus ?
Les jours suivants passent à la vitesse de l´éclair. Tous les Weasley ont pris quelques jours de vacances pour profiter les uns des autres. Mais ce n´est que le soir du réveillon de Noël que Bill et Fleur leur délivrent la bonne nouvelle : Fleur attend un heureux événement pour l´été suivant. Tout le monde félicite les heureux parents et s´empresse autour de Molly qui sanglote comme une madeleine.
Une fois remise de ses émotions, la future grand-mère s´enquiert de la date de leur mariage. Alors que Fleur paraît transportée d´aise en entendant la question, Bill répond fermement qu´il ne voit pas l´intérêt d´une telle cérémonie.
"Tu ne vois pas l´intérêt, s´indigne Molly sous le regard extasié de Fleur. Tu mets cette jeune fille enceinte, et tu ne vois pas l´intérêt de l´épouser ! Ce n´est pas comme ça que ton père et moi t´avons élevé !
- J´ai pas dit que nous n´allions pas nous marier, mais rien ne presse et...
- Rien ne presse ! Ton enfant va naître dans six mois et rien ne presse ! Il est hors de question que mon premier petit enfant ne porte pas le nom de Weasley. Ah ça non ! Et crois-moi que ton père ne l´aurait pas laissé faire !"
Bill, constatant l´expression indignée des membres féminins de l´assemblée et comprenant aux regards goguenards de ses frères qu´il ne peut attendre d´eux aucun secours, grommelle qu´il va songer à la question. Deux heures plus tard, la façon dont des réjouissances se dérouleront, le genre de robe que portera la mariée et la date des festivités sont décidés.
Quand les jumeaux demandent à Percy et Pénélope s´ils ont, eux aussi, l´intention de convoler, ce dernier répond que le moment ne leur parait pas adéquat. Ginny comprend que son frère prévoit d´utiliser cet événement pour faire avancer sa carrière et que le moment choisi sera sans doute lié au calendrier électoral. La conversation dévie alors sur la soirée officielle qui les attend quelques jours plus tard.
Harry, Bill, les jumeaux, Ron, Hermione y sont conviés, ainsi que Molly qui représentera d´Arthur. Percy y sera également en tant que représentant du Ministère. Chacun des invités ayant la possibilité de se faire accompagner, il n´y aura aucun problème pour faire venir Ginny. Une discussion s´engage cependant sur la pertinence de la présenter comme cavalière officielle du célèbrissime Harry Potter.
Finalement on convient, près de longs débats auxquels le principal intéressé s´abstient de participer, que la benjamine des Weasley accompagnera l´un de ses frères. Ron, George et Fred se disputent alors ce privilège, à l´aide d´arguments plus cocasses les uns que les autres. Sommée de faire son choix, la jeune fille hilare, s´y refuse sagement.
A minuit, ils ouvrent les cadeaux qui les attendent au pied du sapin. Une fois les paquets piégés explosés, les présents loufoques déballés, ils passent aux choses sérieuses. Ginny reçoit un grand paquet oblong cadeau collectif de toute sa famille et d´Hermione. Estomaquée, elle découvre un Foudre de Guerre, le plus récent modèle de balai. Mais c´est pas possible, il coûte trop cher ! Elle lève les yeux vers les siens qui contemplent, satisfaits, son ébahissement.
"C´est trop beau, balbutie-t-elle
- Tu n´as jamais eu de balai à toi, ma chérie, lui répond sa mère. Et puis tu es le capitaine de l´équipe maintenant. Il te faut un balai digne de ce nom, pas une antiquité.
- Sans Harry et moi, ça va pas être de la tarte de gagner le tournoi cette année, ajoute Ron. Il faut bien compenser l´immense perte que cela représente pour Gryffondor.
- On gagne bien notre vie, la tranquillise gentiment Bill. Et on profite de ne pas encore avoir de famille à nourrir pour gâter notre petite sœur adorée."
Ravie, elle se jette dans leurs bras pour les remercier. Quand elle arrive devant Harry, ce dernier se récrie. Il ne lui a pas encore offert son cadeau. Si elle tient malgré cela à l´embrasser, il ne se sent pas de taille à s´y opposer, mais il faut qu´elle promette de recommencer quand il lui aura remis son présent, sinon, il le garde pour lui. Elle couvre sa figure de baisers, sous les protestations indignées de ses frères qui crient au favoritisme.
Finalement, Harry lui tend une grande boite, dans laquelle elle découvre une cage qui contient une chouette de belle prestance, d´un noir jais. "C´est un mâle, précise-t-il. C´est Hedwige qui l´a repéré, dès que nous sommes entrés dans la volière. Elle m´a bien fait comprendre qui si j´en choisissais un autre, je n´avais plus qu´à me trouver quelqu´un d´autre pour porter mes messages. J´espère que tu t´entendras bien avec lui".
Mais déjà, elle a fait venir le superbe rapace sur son bras, et il lui mordille affectueusement l´oreille.
"Pas de chance, dit George à Harry, feignant la compassion, il semble que tu aies un rival, maintenant.
- Visiblement Hedwige a bon goût, mon pauvre vieux, insiste Fred. C´est en compagnie d´un beau mâle que Ginny va retourner à Poudlard."
Alors que le reste de la famille continue l´échange de cadeaux, Ginny va embrasser, comme promis, son généreux donateur, mais avec beaucoup moins d´impétuosité qu´auparavant, pour ne pas indisposer son nouvel ami. Harry propose d´ailleurs assez vite de l´installer près d´Hedwidge, qui doit se sentir bien seule, prétend-il. Amusée de voir Harry jaloux d´un volatile, Ginny s´exécute, en prenant au passage un reste des délicieux cookies de Molly qu´elle présente au bec crochu qui s´est maintenant pris dans ses cheveux.
Alors qu´ils redescendent vers le salon, après avoir réuni les amoureux, Harry demande timidement à sa compagne :
"Tu continueras à m´écrire ? Je sais que je ne t´ai jamais répondu, mais j´ai apprécié.
- Bien sûr, répond Ginny qui comprend alors ce qui a dicté le choix du jeune homme. Hedwidge en aurait le cœur brisé si je ne lui envoyais pas régulièrement Hadès.
- Hadès ?
- Tu as une meilleure idée pour nommer ce beau brun ténébreux ?
- Non, c´est très bien choisi."
Ils reviennent juste à temps pour voir Molly ouvrir son cadeau. C´est une somptueuse robe de soirée noire, avec étole en soie verte, un superbe sac à main et une paire de chaussures assortie. Ses enfants, ses belles filles et Harry lui ont offert une tenue digne de ce nom pour se rendre à la soirée du Ministère. Alors qu´elle se récrie sur l´inutilité d´une telle dépense, Bill coupe court à toute protestation : "Papa aurait été content et fier de te voir là-dedans", affirme-t-il fermement. Les jumeaux quant à eux regrettent qu´on n´ait pas suivi leur avis : ils avaient repéré une superbe robe bleue à pois jaunes, qui "lui aurait donné une allure folle" affirment-ils. Mais ils se font huer par Hermione, Pénélope et Fleur qui ont procédé au choix.
Ils se quittèrent finalement vers une heure du matin, sans effusion particulière. Exceptée Hermione qui allait passer quelques jours chez ses parents, ils devaient se revoir le lendemain en début d´après-midi. Ils avaient en effet décidé d´aller rendre visite en famille aux sépultures d´Arthur et de Charlie, le jour de Noël. Molly, Ginny et Ron ont précisé à Harry qu´il était cordialement invité à venir avec eux, mais que s´il préférait s´abstenir, ils le comprendraient. Ce dernier ne leur avait toujours pas fait part de sa décision.
Ce n´est qu´au moment du départ, alors que les habitants du Siège se réunissaient autour de la cheminée récemment remise en état par Ron, qu´Harry, comme sous l´effet d´une impulsion, se joignit à eux.
"Couvre-toi bien, mon chéri, il fait froid", fit simplement remarquer Mrs Weasley.
Une fois sur place, ils retrouvèrent le reste de la famille et se dirigèrent en silence vers la tombe des Weasley. Molly y plaça sans mot dire les fleurs enchantées qu´elle avait amenées, puis se recula et ils communièrent en silence avec ceux qui les avaient quittés. Peu à peu, ceux qui avaient fini leurs dévotions s´éloignèrent discrètement, se rassemblant un peu plus loin. Finalement, seul Harry resta devant la pierre tombale, ne semblant pouvoir mettre fin à son dialogue muet avec les absents.
Molly en profita pour entraîner sa progéniture vers la tombe de leurs grands-parents Prewett. Une fois que le Survivant les eut enfin rejoints, ils allèrent saluer leurs autres amis tombés au champ d´honneur : Albus Dumbledore, Remus Lupin, et Hagrid, dont on n´avait jamais retrouvé le corps, mais pour lequel le professeur McGonagall avait commandée une pierre commémorative.
Ils rentrèrent ensemble pour boire une tasse de chocolat chaud. Fred, George et Ron eurent tôt fait de dérider un peu l´atmosphère, mais Ginny vit avec inquiétude Harry retomber dans l´attitude qu´il avait trois mois auparavant : manque d´intérêt total pour la conversation, mutisme, visage figé.