On va au loin, sur un coup de tête, non pour voir du pays, labourer les chemins avec ses grolles sales, marcher dans le sable ou célébrer la mer, non, on se tire bien loin, bien bien loin, par grande lâcheté, pour oublier un peu les siens, pour s'éloigner de ses responsabilités quotidiennes, trop suffocantes, car on n'a pas trop d'une vie, on n'a pas trop d'un coeur immense, des meilleures résolutions, et des plus généreuses aptitudes, pour recueillir tout l'autre sur soi, pour lui servir de brancard et de cercueil, moi j'appelle ça de la légitime défense, à bien compter, de prendre son billet, sa caisse et sa valoche, puis de se barrer sans plus donner de nouvelles, hein, fallait pas trop nous assommer de larmes et de regrets, on nous tient la main, on pleure dans nos mouchoirs, nos manches et nos chaussettes, et on attend de nous d'être ce roc vaillant dressé contre les flots, impassible devant l'océan, invincible, eh ben non, désolé, pas envie, pas moyen, moi aussi je serai un nom barré sur ton annuaire, un numéro qui ne décroche pas, une messagerie sourde, et toi, tu ne me viendras jamais plus qu'en idées, par des nuits sans lune, suggéré par la boisson, et on vivra comme comme cela une proximité tout à fait cordiale 