Sa conclusion :" L'opinion entretenue par la classe ouvrière, selon laquelle l'emploi des machines est fréquemment préjudiciable à ses intérêts, n'est pas fondée sur le préjugé et l'erreur, mais est conforme aux principes corrects de l'économie politique. " Source : " " Des principes de l'économie politique et de l'impôt ", 1821, extrait du chapitre 31.
Conclusion inattendue de la part d'un auteur régulièrement dépeint comme le champion des intérêts de la bourgeoisie industrielle; Au delà d'opposer leurs solutions à celles des mercantilistes, il s'agit pour les classiques de construire une science de l'économie sur le modèle des sciences de la nature alors en plein développement. Les principia de Newton ont été écrits en 1687 et les découvertes de Lavoisier datent des années 1770. Les lois naturelles des classiques sont des propositions visant à expliquer le fonctionnement de l'économie de marché dans un contexte de libre concurrence. Si une telle économie apparait naturelle à Smith, c'est parce que le marché est selon lui l'expression directe d'un trait caractéristique de la nature humaine : la propension à l'échange. A l'intérieur du courant classique, Stuart Mill cherche à limiter le champ d'application de la notion de loi naturelle en établissant une distinction entre le domaine de la production et celui de la répartition. Selon lui, si le premier domaine est soumis à des lois naturelles, il n'en va pas de même du second : les règles régissant la répartition des richesses entre les individus sont le fruit de conventions sociales et comme telles, peuvent être modifiées. La critique émanant de l'école historique allemande es veut plus radicale. Les membres de cette école ( Knies, Roscher, Hidebrand à, rejettent complètement l'idée qu'il est possible de construire une science de 'économie sur le modèle des sciences de la nature car ils considèrent que l'étude de l'économie ne peut reposer que sur l'étude des faits historiques et non sur des modèles abstraits et prétendument universels comme ceux qu'élaborent les classiques.
Histoire des idées économiques Tome 1.
Accumulation, débouchés, commerce extérieur.
La priorité donnée par les classiques à l'étude des tendances longues se manifeste particulièrement dans l'importance qu'ils accordent au processus d'accumulation du capital, c'est à dire l'élargissement progressif du stock de ressources productives dont dispose l'économie. La théorie de l'accumulation constitue un point d'appui majeur de leurs convictions libérales; c'est en effet à leurs yeux son aptitude particulière à promouvoir la croissance de la " richesse des nations " qui désigne le libéralisme comme le meilleur système économique. Pourtant, loin d'être vue comme un trait permanent des sociétés industrielles, la croissance est considérée par ces économistes comme un phénomène transitoire, dont la dynamique est condamnée à s'essouffler progressivement pour déboucher sur un état stationnaire; plus d'un siècle et demi avant la publication du rapport du Club de Rome sur " les limites de la croissance ", cette analyse fait des classiques les pionniers des travaux sur la " croissance 0 ". En liaison avec le phénomène de l'accumulation, le commerce extérieur fait l'objet d'une analyse approfondie, qui jette les bases d'une théorie de la division internationale du travail dont les débats actuels soulignent l'importance. 1. Epargne et débouchés. L'accumulation du capital se fait à l'occasion que la terminologie économique moderne qualifie d'investissements. Le financement de ces opérations est assuré par un flux d'épargne, qui traduit la renonciation à la consommation immédiate d'une partie de leurs revenus par certains agents économiques. Pour les classiques c'est essentiellement la classe capitaliste qui dégage cette épargne. En effet la classe des salariés perçoit un revenu qui en moyenne suffit tout juste à assurer sa subsistance, et la classe des propriétaires fonciers est supposée dépenser en consommation improductive l'essentielle de ce qu'elle perçoit. L'épargne des capitalistes est donc la condition nécessaire du processus de la croissance économique.
Sans elle pas d'accumulation du capital et donc pas d'accroissement de la richesse des nations. L'épargne est vue comme non seulement nécessaire mais aussi suffisante pour la croissance. L'investissement est aux yeux des classiques une conséquences automatique de l'épargne, et donc si les capitalistes épargnent régulièrement une partie de leurs profits, l'accumulation du capital se réalise, Smith a évoqué cette idée là justement : " Ainsi, toute augmentation ou diminution dans la masse des capitaux tendent naturellement à augmenter ou à diminuer la quantité réelle de l'activité, le nombre de gens productifs et par conséquent la valeur échangeable du produit annuel des terres et du travail du pays. La richesse et le revenu réel de tous ses habitants. Les capitaux augmentent par l'économie et diminuent par la prodigalité et la mauvaise conduire. Tout ce qu'une personne épargne sur son revenu, elle l'ajoute à son capital, et soit elle l'emploie elle même à entretenir un nombre additionnel de travailleurs productifs, doit elle permet à quelqu'un d'autre d'en faire autant, en lui prêtant ce capital moyennant un intérêt, c'est à dire une partie des profits. Comme le revenu annuel d'un individu ne peut augmenter que par l'épargne qu'il réalise sur son revenu annuel ou ses gains annuels, le capital d'une société, qui n'est autre chose que celui de tous les individus qui la composent, ne peut augmenter que de la même manière. C'est l'économie ( parsimony ) et non l'activité ( industry ), qu'est la cause immédiate de l'augmentation du capital. L'activité, en vérité, fournit la manière que l'économie accumule. Mais quel que puisse être le produit de l'activité, s'il n'était épargné et amassé par l'économie, le capital n'augmenterait jamais. Source : Adam Smith " Recherches sur la nature et la richesse des nations " Livre II, extrait du chapitre 3.
Ce n'est pas évident pour tout le monde car l'acte d'épargne est en soi une simple abstention de consommation. Sauf dans le cas où l'épargnant et l'investisseur sont une seule et même personne ( autofinancement ), il n'est dès lors pas garanti a priori la volonté d'épargner de certains correspond, chez d'autres, une volonté équivalente d'investir. Bien au contraire, différents auteurs ont soutenu que le désir d'épargner peut être socialement nuisible car il diminue les débouchés offerts à la production. Une telle objection est balayée par Smith qui, s'appuyant sur un raisonnement plutôt confus, affirme que " ce qui est annuellement épargné est aussi régulièrement consommé que ce qui est annuellement dépense ". C'est sur une base plus cohérente que ses successeurs défendent la thèse selon laquelle l'épargne constitue la condition nécessaire et suffisante de l'accumulation. La pièce maîtresse du raisonnement classique en la matière est, à partir du début du XIXème siècle la " loi des débouchés. " Cette loi formulée par Jean Baptiste Say en 1803 connait un grand succès : reprise à son compte par l'école classique, surtout par Ricardo, pourtant critique à d'autres égards vis à vis de Say. Elle l'est aussi à la fin du XIXème siècle, par l'école néoclassique. Keynes regroupera tous les auteurs adhérant à la loi des débouchés sous l'étiquette classique. Jusqu'à la publication de sa " Théorie Générale " en 1936, les économistes contestant la validité scientifique de cette loi resteront très minoritaires.
Say disait au sujet ce cette loi : " Il est bon de remarquer qu'un produit créé offre, dès cet instant, un débouché à d'autres produits pour tout le montant de sa valeur. En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre, pour que la valeur de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n'est pas moins empressé de se défaire de l'argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l'argent ne chôme pas non plus. Or, on ne peut se défaite de son argent qu'en demandant à acheter un produit quelconque. On voit donc que le fait seul de la formation d'un produit ouvre, dès l'instant même, un débouché à d'autres produits. Cela étant, d'où vient, dira t on, cette prodigieuse difficulté qu'on éprouve, surtout quand la situation des affaires générales est peu prospère, pour l'écoulement des produits de l'industrie, d'où il résulte qu'on en tire alors un parti peu avantageux? Je me bornerai à faire remarquer ici qu'un défaut d'écoulement d'un produit, ou même d'un grand nombre de produits, n'est que le résultat d'un engorgement dans un ou plusieurs canaux de l'industrie; qu'il se trouve alors dans ces canaux une plus grande quantité de ces produits que n'en réclament les besoins généraux, et que c'est toujours parce que d'autres canaux, loin d'être engorgés, sont au contraire dépourvus de produits qui, en raison de leur rareté, sont aussi recherchés que les premiers le sont peu. "
" Aussi, l'ont peut remarquer que les temps où certaines denrées ne se vendent pas bien sont précisément ceux où d'autres denrées montent à des prix excessifs; et comme ces prix élevés seraient des motifs pour en favoriser la production, il faut que des causes majeures ou des moyens violents, comme des désastres naturels ou politiques, l'avidité ou l'impéritie des gouvernements, maintiennent forcément cette pénurie d'un côté, qui cause un engorgement de l'autre. Cette cause de maladie politique vient elle à cesser, les moyens de production se portent vers les canaux vacants, et le produit de ceux ci absorbe le trop plein des autres; l'équilibre se rétablit, et cesserait rarement d'exister, si les moyens de production étaient toujours laissés à leur entière liberté. " Source : Jean Baptiste Say " Traité d'économie politique " Livre I, extrait du chapitre 15.
La loi des débouchés, dans sa version originale, affirme que ' c'est la production qui ouvre des débouchés aux produits ". Cette proposition, à première vue déconcertante, concerne l'ensemble de l'économie et non une entreprise ou une branche particulière. Say n'affirme donc pas qu'une entreprise n'a jamais de problème pour écouler ses marchandises, mais que l'offre globale de produits ne peut jamais excéder la demande globale des produits, car celle ci découle de celle là. Le raisonnement soutenant cette affirmation repose sur une conception particulière des fonctions économiques de la monnaie, largement empruntée à Smith. Celle ci est considérée comme un simple intermédiaire des échanges. Elle n'est pas recherchée pour elle même mais pour les biens et services qu'elle leur permet de se procurer. C'est pourquoi, dit Say, dès qu'un individu a vendu un produit " il n'est pas moins empressé de se défaite de l'argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l'argent ne chôme pas non plus. " Et la demande qu'il manifeste à cette occasion crée pour d'autres produits un débouché d'une valeur égale à celle du produit qu'il a vendu. Dans cette optique, l'épargne ne risque pas de créer un déficit de la demande par rapport à la production. En effet, quand elle ne sert pas à autofinancer les investissements des épargnants, elle ne peut manquer d'être prêtée à d'autres agents économiques qui l'utiliseront pour financer des dépenses d'investissement; si les épargnants renonçaient à prêter leur épargne, ils se priveraient du même coup des revenus qui lui sont attachés ( les intérêts ). Par un raisonnement quelque peu différent, Say rejoint donc la conclusion de Smith selon laquelle l'épargne conditionne l'investissement.
L'idée que la monnaie n'est pas recherchée pour elle même mais pour les produits qu'elle permet d'acquérir est cohérente avec la thèse des physiocrates et et Smith, selon laquelle la monnaie n'est pas la vraie richesse mais seulement le moyen de la faire circuler : l'utilisation de la monnaie s'expliquer par le fait que l'échange monétaire est techniquement supérieur au troc mais en fait, même dans une économie monétaire " les produits s'échangeant contre des produits ", affirme Say. Cependant, les agents économiques détiennent à tout moment une certaine réserve de monnaie. Pour Say et les économistes adoptant son analyse, celle ci a pour seul objet d'assurer la continuité des transactions, la cadence des encaissements ne correspondent pas toujours à celle des décaissements ( un salariés par exemple reçoit son salaire tous les mois mais effectue des dépenses quotidiennes ). L'existence de cette réserve, appelée de nos jours " encaisse transaction ", ne contredit pas la loi de Say, dans la mesure où son niveau moyen, proportionnel à la valeur des transactions, n'est pas susceptibles de créer de " fuites " dans le circuit production - revenu - demande. L'analyse monétaire qui sous tend la loi des débouchés rend celle ci tout à fait compatible avec une analyse beaucoup plus ancienne, la théorie quantitative de la monnaie. Selon cette théorie, ce sont les variations de la masse monétaire qui expliquent les variations du niveau général des prix. Or selon la loi des débouchés, la " demande de monnaie " des agents ( c'est à dire le stock de monnaie qu'ils souhaitent, en moyenne, détenir en réserve ), se limite à leurs encaisses - transactions. Par conséquent, si la masse monétaire s'accroît, ils chercheront à utiliser le surplus de monnaie dont ils disposent en augmentant leurs dépenses.
Cette hausse générale de la demande se traduira par une hausse générale du niveau des prix, ce qui rejoint exactement les conclusions de la théorie quantitative de la monnaie. Ce n'est donc pas surprenant que cette vieille théorie ait été intégrée à l'analyse classique puis à l'analyse néoclassique, elle aussi adepte de la loi de Say. Et il n'est pas davantage surprenant qu'au XXème siècle, Keynes prenne la loi des débouchés et la théorie quantitative comme cible commune quand il veut démontrer à l'encontre de ceux qu'il appelle " classiques " que l'offre ne crée pas sa propre demande. la loi des débouchés, en niant la possibilité d'une insuffisance globale de la demande, conforte la thèse classique selon laquelle l'épargne constitue la condition nécessaire et suffisante de l'accumulation du capital. Elle fournit aussi une clé d'interprétation des crises fréquentes qui marquent la période de la révolution industrielle. Ces crises, dans l'optique de la loi de Say, s'expliquent par des désajustements sectoriels et symétriques entre l'offre et la demande. En effet, poser qu'il ne peut y avoir d'excès global de l'offre revient à affirmer que si certaines productions se trouvent temporairement excédentaires, il y a nécessairement au même moment, un déficit pour d'autres productions. En d'autres termes, la crise de surproduction généralisée ( appelée " engorgement général " par les contemporaines de Say ) n'est pas compatible avec la représentation de l'économie fournie par la loi des débouchés, qui implique que la surproduction coexiste nécessairement avec la pénurie. S'interrogeant sur l'origine des désajustements sectoriels qui constituent pour lui l'essence même des crises, Say met en avant des causes extra économiques, comme les " désastres naturels ou politiques ".
Mais les causes peuvent venir du système économique lui même, les décisions ne peuvent se révéler trompeuses ( la loi des débouchés ne s'applique pas au niveau d'une entreprise ou même d'une branche ). Le fonctionnement d'une économie de marché repose sur un grand nombre de décisions décentralisées dont l'ajustement s'effectue par d'incessants " tâtonnements " et n'est donc pas à l'abri d'accidents concernant l'adéquation de la structure de l'offre à celle de la demande. Ainsi lorsque l'évolution des débouchés semble particulièrement prometteuse dans un secteur déterminé, il arrive fréquemment que l'afflux de capitaux suscité par cette perspective soit tel qu'il crée une situation de surcapacité dans ce secteur, ce qui est susceptible de créer des faillites et du chômage. Sectoriels, les désajustements entre l'offre et la demande sont également considérés comme passers - du moins si la logique de la concurrence n'est pas entravée par quelque intervention extérieure. Le raisonnement de Say sur ce point s'appuie directement sur la théorie de la gravitation de Smith, et débouche sur des conclusions parfaitement conformes au credo libéral : par le jeu même des forces du marché, les désajustements sectoriels entre offre et demande tendent à se combler spontanément. L'intervention de l'Etat est donc non seulement inutile, mais néfaste, car elle fausse les mécanismes correcteurs du marché.La confiance dont fait preuve Say quant aux vertus autorégulatrices du marché n'est pas partagée par les adversaires, peu nombreux à l'époque classique, de sa loi des débouchés. Les principaux sont Malthus et Sismondi.
Say disait sur les dangers de l'intervention de l'Etat : " Un gouvernement ou des particuliers bienfaisants avec légèreté auraient le regret de ne point voir leurs bienfaits répondre à leurs vues. Au lieu de prouver cela par un raisonnement, j'essaierai de le faire sentir par un exemple. Je suppose que dans un pays de vignobles, les tonneaux se trouvent si abondants, qu'il soit impossible de les employer tous. Une guerre ou bien une loi contraire à la production des vins ont déterminé plusieurs propriétaires de vignobles à changer la culture de leurs terres; telle est la cause durable de la surabondance du travail de tonnellerie mais en circulation. On ne tient pas compte de cette cause; on vient au secours des ouvriers tonneliers, soit en achetant sans besoin des tonneaux, soit en leur distribuant des secours équivalant à peu près aux profits qu'ils avaient coutume de faire. Mais des achats sans besoin, des secours, ne peuvent pas se perpétuer; et, au moment où ils viennent à cesser, les ouvriers se trouvent exactement dans la même position fâcheuse d'où on a voulu les tirer. On aura fait des sacrifices, des dépenses, sans aucun avantage, si ce n'est d'avoir différé un peu le désespoir de ces pauvres gens. Sans doute le gouvernement, lorsqu'il le peut, sans provoquer aucun désordre, sans blesser la liberté des transactions, doit protéger les intérêts des ouvriers, parce qu'ils sont moins que ceux des maîtres protégés par la nature des choses; mais, en même temps, si le gouvernement est éclairé, il se mêlera aussi peu que possible des affaires des particuliers, pour ne pas ajouter aux maux de la nature ceux qui viennent de l'administration. " Source : Jean Baptiste Say " Traité d'économie politique, Livre II, extrait du chapitre 7.