Le 19 février 2016 à 16:54:41 ComeOnChelsea a écrit :
Faut quand même pas exagérer, une fois qu'on a saisi les bases des changements syntaxiques, pas si complexes que ça, et les quelques archaïsmes du type thou et compagnie ça reste très lisible. Un peu de vocabulaire à chercher à la limite, et encore. Le problème c'est surtout que les gens ont tendance à faire de la traduction, même passivement, en faisant du mot à mot et pas de l'analyse grammaticale.
Mais tout à fait ; je crois que le drame de cette époque tient à ce que les Français (a fortiori notre génération) n'ont presque plus aucune compréhension scientifique et technique de leur propre langue, qu'ils ne maîtrisent qu'intuitivement. Pour parler sa langue maternelle, bien sûr, la connaissance intuitive suffit ; mais quand il s'agit d'en apprendre une autre, là c'est le chaos. Une fois, j'ai entendu un MCF de droit privé (un universitaire donc, l'élite n'est-ce pas) faire une blagounette sur un "fût", dans le Code civil, qu'il a publiquement pris pour un passé simple. Passons sur sa cacographie, vénielle à la rigueur, une petite histoire de circonflexe, d'ailleurs purement pédagogique ici, ok ; mais croire qu'un texte de loi puisse recourir au passé simple, c'est juste ne rien entendre du tout au passé simple. Je crois que j'ai perdu foi ce jour-là. 
Non, l'anglais moderne naissant est clairement inaccessible pour la plupart des non-anglophones (et pour une part importante des anglophones eux-mêmes). Tu es littéraire et linguiste et la chose te paraît sans doute simple ; mais considère par exemple ce passage (célèbre) de Macbeth :
... thou wouldst be great,
Art not without ambition, but without
The illness should attend it : what thou wouldst highly,
That wouldst thou holily ; wouldst not play false,
And yet wouldst wrongly win : thou'ldst have, great Glamis,
That which cries "Thus thou must do, if thou have it",
And that which rather thou dost fear to do
Than wishest should be undone.
Bon déjà, pour 99% des gens would (et je passe sur les désinences archaïques), n'est qu'un modal, et l'on ne l'utilise presque plus que dans l'apodose d'un système conditionnel ; à peu près tout le monde a oublié sa valeur volitive originelle, en tant que subjonctif du verbe archaïque will (l'allemand aiderait, mais bon comme les 2/3 des élèves prennent espagnol...
). Pareil pour should, qui n'a plus guère aujourd'hui qu'une valeur soit déontique soit épistémique, comme disent ces pédants de linguistes ; peu de Français sauront reconnaître un simple subjonctif ici à la fin du texte. Les contre-sens se feront à la pelle. On pourrait encore relever la propension qu'a Shakespeare à élider complètement certains relatifs ("without the illness [that] should attend it"), ce qui peut vite susciter l'incompréhension pour un lecteur non habitué qui se retrouverait à la recherche du sujet perdu.
On pourrait encore évoquer l'emploi de l'auxiliaire do dans une proposition affirmative, sans aucune valeur d'insistance mais simplement pour faire du mètre. Enfin bon, des archaïsmes, syntaxiques et lexicaux, il y en a beaucoup. La difficulté n'est d'ailleurs pas tant dans un lexique propre que dans les sens ou fonctionnements désuets de mots par ailleurs usuels, ce qui est plus sournois encore (typiquement, un mot comme fair en anglais shakespearien ; ou même but, dont la plupart des non-anglophones ne connaissent que le fonctionnement en conjonction de coordination).
D'ailleurs, pour relever la perspective à une hauteur plus politique et plus intéressante, on pourrait aisément arguer, pour sa préservation, des bienfaits du latin pour la lecture des élisabéthains.
Par exemple, ce passage (troisième sonnet) :
Now is the time that face should form another,
Whose fresh repair if now thou not renewest,
Thou dost beguile the world, unbless some mother.
Le deuxième vers est absolument remarquable (et linguistiquement assez audacieux, même chez Shakespeare), puisque la proposition relative est une conditionnelle avec if, tour tout à fait impossible (et donc intraduisible, soit dit en passant ; traduttore traditore comme toujours) en français. Un lecteur profane a toute les chances, je pense, de ne pas saisir la construction syntaxique de cette phrase. Tout au plus comprendra-t-il grosso modo ce que Shakespeare veut dire, un peu à tâtons. Mais un latiniste/helléniste, lui, ne sera pas gêné ; il connaît déjà ce tour comme sa poche
Bon j'ai écrit un roman mais qui sait, si Najat traîne ici je lui aurai peut-être fait changer d'avis concernant l'opportunité de sauver humanités classiques ?