Je me disais que ces histoires, vraisemblablement très exagérées, n’avaient rien qui me concerne de près ou de loin. Si cette «Démone» s’approchait de moi, elle se prendrait une balle dans la tête.
Dans un bar miteux d’un lieu trop misérable pour être appelé colonie, un individu louche prit contact avec moi. J’avais l’habitude de ça. En général, les commanditaires d’assassinats agissaient ainsi, comme s’ils craignaient que le tueur à gages qu’ils s’apprêtaient à engager allait leur sauter à la gorge. Comme prévu, l’homme me proposa une somme des plus intéressantes pour l’élimination d’une seule personne. Ça, c’était inhabituel, car pour autant de capsules, j’aurais accepté d’éradiquer tout un commando de mercenaires. Je l'avais déjà fait.
Lorsqu’il me montra une photo de la cible, tirée d’un document que mon œil averti repéra comme un fichier officiel de Vault-Tec, je vis une jeune femme d’une très grande beauté, dans le début de la vingtaine, aux cheveux d’un blond très pâle et dont le nez s’ornait de lunettes rondes. Le commanditaire l’appela «Karianna» et m’avertit que cette image datait de quelques années. De plus, il paraissait que cette petite bonne femme savait se défendre.
Elle se trouvait présentement aux alentours de La Nouvelle-Orléans. C’est dans les ruines elles-mêmes, proche du lac cratère, que je l’ai confronté. Il faut que je vous raconte plus en détail.
Je savais qu’elle était tout près, après une longue traque. Puis, j’ai entendu un cliquètement que mon oreille associait aux armes énergétiques, juste derrière mon dos. Je me retournai prestement pour pointer l’extrémité de mon arme de précision directement contre la tempe de ma cible, tandis qu’elle brandissait une curieuse arme blanche et bleu vers mon estomac. En effet, elle avait vieilli un peu depuis que la photo que j’avais vue, et la poussière distinctive des longs voyages recouvrait ses traits, mais elle restait très reconnaissable. Elle me sourit et loucha vers mon arme.
-Impressionnant, dit-elle. Arme de précision en fibre de carbone, silencieux intégré et lunette de vision nocturne. Bien entretenue, et sans doute très efficace.
-Tu connais les armes, ma jolie? répondis-je, l’index tremblant sur la gâchette. Par contre, je ne reconnais pas le petit jouet que tu tiens dans tes mains.
-Arme alien, dit-elle le plus sérieusement du monde. Très rare à trouver, et capable de te réduire en un petit tas de poussière sur une simple pression de la gâchette.
-Ce n’est pas aussi propre, rétorquai-je, mais mon propre flingue ferait éclater ton crâne comme un fruit trop mûr en une seconde, ce qui amènerait le même résultat.
Elle rit et hocha de la tête. Puis, toujours sans bouger, elle se présenta.
-Karianna Gordon. Ravie de te rencontrer.
-Isaac Peterson, fis-je de même. J’ai été engagé pour te tuer.
-Un porte-flingue, donc?
-Je préfère le terme «mercenaire». Si ça paye bien, je le fais.
-Même tuer d’innocentes jeunes femmes? fit-elle avec une moue.
-Pour le prix qu’on m’a offert, j’en aurais tué une dizaine. La seule personne qui compte à mes yeux, c’est moi.
-Belle philosophie, approuva Karianna. Les notions d’altruisme et de sacrifice sont surfaites je trouve. Dans le Wasteland, seule la survie du plus fort importe.
-Et je suppose que tu te considères la plus forte?
-Évidemment.
Sa franchise et son absence d’hésitation me surprirent. Quelque chose me disait qu’elle n’avait pas tort.
Au final, nous convînmes que nous avions fait un match nul. Elle me proposa même de faire croire à mon commanditaire que j’avais accompli le travail, afin de récupérer la récompense et de le tuer. Je gardais les capsules, et elle avait la certitude qu’un type assez motivé pour lui envoyer des tueurs professionnels disparaîtrait du paysage. Je ne vis aucune raison de refuser, et ce fut avec facilité que nous mîmes le plan à exécution.
J’ai fait un bout de chemin avec cette femme. Elle aussi était née dans un abri et avait appris à la dure que sa seule survie valait la peine de se battre. Nous avions beaucoup de traits communs, et ce qui était au début une simple compagne de voyage devint rapidement une amante. Ensemble, nous avons traversé les horreurs de l’abri 111, où des expériences atroces avaient été menées dans le but échoué de surpasser les capacités naturelles d’un humain normal par l’imposition de lourds stress physiques et mentaux. De la torture, quoi. Des goules vaseuses avaient investi les lieux et maîtrisé les techniques pour le plaisir. Inutile de préciser que l’abri était désert à nouveau à notre sortie.
Karianna avait été déçue de cette expédition. Elle cherchait quelque chose, et depuis quelque temps, marmonnait à propos d’un plan pour faire renaître le monde. C’était ambitieux, mais l’idée générale avait du bon. Un soir, elle me demanda ce que je savais sur la technologie baptisée Jardin d’Eden en Kit. Le JEK.
J’admis que mon abri de naissance en possédait un quand j’étais parti, et elle me demanda si je pouvais l’y conduire. Quelque chose en moi s’y refusa. Malgré toutes ces années, j’avais encore un vague attachement envers cet endroit qui m’avait vu naître. Je refusais de partager cet endroit avec qui que ce soit de l’extérieur, même elle. Furieuse, Karianna rassembla ses affaires et disparues comme elle l’avait fait quelques fois. Elle était imprévisible et capricieuse, mais revenait toujours.
Pour la première fois, cependant, il me prit l’envie de retourner là-bas, dans l’abri 8. Pour espérer trouver quoi, je l’ignorais. C’est pourquoi je repris ma route vers le bunker inondé. J’arrivai sur les lieux moins d’une semaine, et forçai le passage écroulé que j’avais jadis utilisé à coup de C4. Ce que j’ai trouvé au fond du trou…
L’abri 8 avait dégénéré en mon absence. Après la mort de mon père le superviseur, le jour même de mon départ précipité, la population s’est graduellement disloquée pour finalement former plusieurs clans tribaux ici et là. Des cultures de fortune ont poussé un peu partout, mais la famine ravageait les habitants encore plus que jamais, en plus de la violence des conflits internes.
Alors que je me disais que je n’aurais jamais dû revenir ici, une fusillade se déclencha. Je crus d’abord qu’un autre clan attaquait celui qui m’avait trouvé, puis constatai avec horreur que Karianna m’avait suivi jusqu’ici. C’était elle qui massacrait tous ceux qui se mettaient dans son chemin!
Je tentai de l’arrêter, mais elle profita de ma faiblesse pour me tirer une balle dans le ventre. À demi inconscient, je l’entendis murmurer que c’était toujours elle la plus forte.
C’est à ce moment que je compris. Cette femme qui avait partagé mon lit et dont j’avais naïvement cru être amoureux –peut-être l’étais-je?- n’était en fait qu’un monstre pire que moi. Némésis criait à la vengeance pour cette femme, je le sus plus tard, était la tristement célèbre Démone. Je survécus à ma blessure, et me lançai à sa recherche dans l’idée d’égaliser les scores pour m’avoir poignardé dans le dos.
Je n’étais animé que par la colère et le ressentiment. Jusqu’au jour où, après avoir accompli un contrat qui m’avait permis de m’acheter un peu de nourriture, je croisai une fillette décharnée par la malnutrition. Des enfants comme elle, on en croise à la pelletée, et ils ne survivent que rarement jusqu’à l’âge adulte. Je lui ai jeté sans y penser un morceau de pain. Aucune générosité de ma part, j’en avais juste rien à foutre. Mais cette petite s’est incrustée. Elle s’appelait Jillian. Malgré mes efforts pour la contredire, elle continuait d’affirmer que j’étais un homme bien.
Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Durant ma vie, j’ai volé, tué et ravagé, semé le chaos et uniquement vécu par égoïsme. Si je croyais à ces stupidités racontées dans la Bible, je serais sûr d’avoir une place réservée en Enfer. Mais pour la première fois depuis son apparition, je refusai de suivre les conseils de Némésis qui m’incitait à tuer cette gamine pour avoir la paix. Quelque chose en moi m’en empêchait, comme si une partie de mon âme souillée se refusait de commettre ce crime.
Jill sut me convaincre d’abandonner la traque de Karianna, qui avait de toute façon quitté la région. À la place, je commis un acte insensé : je décidai de prendre ma retraite de mercenaire et choisis de vivre avec la petite, de veiller sur elle. Ça a été un long processus, mais j’avais fini par réellement l’aimer.
Aujourd’hui, en ce mois de juillet 2288, j’ai atteint mes cinquante et un ans. Alors que j’enregistre ces mots, Jill est partie faire des achats dans la colonie proche de la cabane où nous habitons. C’est devenu une adolescente, maintenant, et ce sera un jour une splendide jeune femme.
Un fantôme est revenu me hanter. Karianna m’a contacté, a dit qu’elle avait une proposition à me faire. Jill n’en sait rien, mais je vais me rendre à ce rendez-vous. Pour tuer la Démone. Un homme ne se refait pas, et pour que je remette les choses en ordre dans ma vie, cette femme doit mourir.
Jillian, si tu écoutes ceci…tu as sans doute déjà entendu tout le reste du récit de mon existence. J’ai été un vrai salopard toute ma vie. Mais toi, tu es ma seule…ma seule bonne contribution à ce monde. Si j’avais pu avoir une fille, j’aurais aimé que ce soit toi.
Prends soin de toi, petite. Tu devrais avoir assez de capsules pour vivre confortablement durant des années. Je te lègue tout ce que je possède. Adieu.
***
Mon nom est Jillian Queen. J’ai quatorze ans, et aujourd’hui, je viens de voir celui que je considérais comme mon père mourir.
Il m’avait parlé de cette femme, la Démone. Je savais qu’elle l’obsédait, et je crois…je crois qu’il l’aimait. Une sorte d’amour tordu envers une femme qui l’a trahi et blessé. J’étais là lorsqu’il l’a rencontré. Ils ont parlé un moment, puis il a sorti un pistolet. Elle a réagi en dégainant sa propre arme et l’a abattue. Mais elle était blessée, la balle d’Isaac avait éraflé sa hanche. Tandis qu’il agonisait dans mes bras, il a admis avec un sourire qu’il avait tiré avec une cartouche spécialement modifiée pour contenir du poison. Une simple éraflure suffisait pour la contamination, même partielle. Et la toxine qu’Isaac avait utilisée était l’une des plus redoutables de la Louisiane. Si peu blessée, la Démone ne mourrait pas tout de suite. Mais elle aurait une agonie très lente qui pourrait durer des années.
Et il n’existait aucun antidote.
Je vais amener le corps de mon père ailleurs dans le Wasteland. Je ne crois pas qu’il aille voulu être enterré dans les marais où il a tant souffert. Je vais également cacher la plupart de ses possessions, ainsi que tous ses enregistrements, dans une capsule temporelle. Pour que quelqu’un, un jour, comprenne qui était Isaac Peterson. Un homme meurtri par le Wasteland. Une victime de plus de la Grande guerre.
Fin du dernier enregistrement