Chapitre 2
Shouby se précipita hors du collège, s’engouffra dans la rue et ne s’arrêta de courir qu’après avoir atteint les premières collines qui dominaient la ville. Il jeta son sac au pied d’un menhir fendu par la foudre, s’assit par terre et, fixant l’océan qui scintillait plus bas, laissa libre cours à son chagrin.
Shouby avait eu douze ans à l’équinoxe d’automne.
C’était un chien solide et résistant, malgré une apparence chétive. Il n’était pas très grand pour son âge, et cela l’ennuyait surtout parce qu’il ne pouvait pas se défendre comme il l’avait voulu contre ceux qui prenaient un malin plaisir à le tourmenter. Ses problèmes avec Milly avaient commencé dès la rentrée. Non pas parce qu’il était bon en classe ; ses résultats scolaires restant volontiers dans la moyenne ; mais parce qu’il avait commis l’imprudence de venir au secours d’un petit de sixième que la bande de Milly terrorisait.
Depuis, il était devenu leur souffre-douleur favori. C’était plus fort que lui : il se fourrait toujours dans des situations désagréables ! Arriverait-il, un jour, à maîtriser ce réflexe idiot, qui, malgré sa timidité, le poussait à se mêler de ce qui ne le regardait pas ?
Shouby repoussa la mèche de poil qui lui tombait sur le front.
Ses poils toujours en bataille cachaient en partie ses oreilles, et mangeaient son visage fin et rêveur éclairé par des yeux verts lumineux.
Il ramassa un caillou et, de rage, le lança sur la route.
Est-ce que c’était de sa faute si son père avait décidé, peu avant sa naissance, de quitter le pays d’Ysnogs pour vivre en France, devenant ainsi un renonçant et le condamnant à ne jamais le connaître ? Et Milly, qui venait de lui prendre le précieux pendentif, l’unique héritage que cet homme avait laissé pour lui à sa mère !
« Que les Korrigans l’enlèvent et la fassent danser jusqu’à la fin des temps ! » jura Shouby.
Il respira profondément l’odeur d’iode qu’u petit vent apportait de la mer ; parce qu’il avait un tempérament volontaire, et surtout parce que Milly aurait été trop contente de le savoir malheureux, il s’efforça d’oublier ses ennuis.
Son regard se perdit sur les toits en ardoise gris pâle des maisons de Dashtikazar, qui s’appuyaient les unes contre les autres pour surplomber, du haut de quatre ou cinq étages, des rues étroites et sinueuses. La cité de granit clair avait fêté ses mille ans l’année passée. Dashtikazar la Fière… Comme il aimait cette ville pleine de surprises, couchée contre la montagne et ouverte sur la mer ! C’était la capitale, le cœur battant du fier pays d’Ysnogs !
Le pays d’Ysnogs, comme Shouby l’avait appris en cours d’histoire et de géographie, avait été, huit siècles plus tôt, un petit morceau des côtes françaises qui s’était détaché au cours d’une effroyable tempête. Ysnogs avait alors dérivé vers le large, puis des vents contraires l’avaient ramené vers les terres, où il avait repris sa place. Mais une place particulière : car le pays, transformé en île, ne figurait pas su les cartes, et les habitants de France ignoraient son existence. Ysnogs s’était ancré quelque part entre le monde Certain, auquel il appartenait avant, et le monde Incertain, étrange et fantastique. Une porte permettait de rejoindre le premier et une autre le second. Les deux portes étaient à sens unique, sauf, de temps en temps, quand le conseil du Prévost estimait qu’Ysnogs manquait de produits essentiels- comme du Nutella ou des bobines de films récents ! Cette précaution était le seul moyen de préserver Ysnogs de l’un et l’autre des deux mondes.
On ne connaissait du monde Incertain que peu de chose, sinon qu’il était vaste et qu’il recelait bien des dangers. Le monde Certain, c’était différent ! Au pays d’Ysnogs, on captait, en effectuant un tri dans les programmations, les radios et télévisions françaises, et le programme scolaire était, à quelques détails près, celui de l’Hexagone. De plus, parmi les dirigeants français, certains initiés connaissent l’existence du pays d’Ysnogs : sur certains documents secrets, il figurait sous le nom de « Quatre-vingt-dix-septième département métropolitain ». C’était par l’intermédiaire de ces personnes dans la confidence que les habitants d’Ysnogs voulaient vivre ailleurs et autrement obtenaient les papiers et l’aide indispensable à leur installation définitive en France, en Europe ou ailleurs ; c’était pour la plupart des condamnés à l’errance, la peine maximale que l’on infligeait à Ysnogs, des individus avides de richesse ou attirés par l’inconnu, ou bien vraiment désespérés. Tout ceux-là devenaient des Errants.
Ceux qui restaient à Ysnogs, quant à eux, vivaient sur une grande île chaude l’été et froide l’hiver, montagneuse, couverte de forêts profondes et de landes immenses, parsemée de petites villes, villages, hameaux, en tout point semblable à un département du monde Certain ! Mais là aussi, à quelques détails près.