Télécom Paris défend le peer-to-peer
Arnaud Devillard, 01net., le 06/05/2004 à 19h39
L´école d´ingénieurs critique l´idée d´une taxation de l´upload pour dédommager les ayants droit lésés par le partage de fichiers. Mais elle ne propose pas d´autre modèle.
Le peer-to-peer n´en finit pas d´alimenter le débat. En marge des menaces des maisons de disques , de leurs démêlés avec les fournisseurs d´accès à Internet ou des lois en cours d´adoption, les écoles d´ingénieurs ont aussi un avis.
En réponse au rapport du Cerna ( un laboratoire de l´école des Mines de Paris), proposant de faire payer à l´internaute le trafic remontant ( l´ upload ) dans le but de limiter la mise à disposition de fichiers protégés, un groupe de chercheurs de l´Ecole nationale supérieure de télécommunications de Paris ( ENST) et du Conservatoire national des arts et métiers ( Cnam) vient de rendre une sorte de contre-rapport, contestant les objectifs et l´argumentaire du précédent document. Pour les auteurs, la piste explorée par le Cerna est tout simplement dangereuse pour Internet.
P U B L I C I T É
« L´idée du Cerna, résume Michel Gensollen, membre du département économie, gestion, sciences sociales et humaines de Télécom Paris, c´est de dire qu´il faut faire quelque chose parce que les réseaux peer-to-peer nuisent à la vente des supports physiques. Déjà, ça, c´est discutable, mais même si c´était vrai, ce ne serait pas une raison pour taxer l´ upload. » Car cette solution serait révélatrice d´une crispation sur les anciens modèles économiques et, au fond, d´un refus du progrès technique apporté par le numérique, dont la copie, l´échange, la personnalisation, le « bricolage » des contenus font justement l´intérêt.
Une solution nuisible à tout le monde
Pour les chercheurs de l´ENST et du Cnam, la taxation de l´ upload nuira finalement à tout le monde ou presque. Aux éditeurs, parce qu´elle « diminuera la demande de fichiers musicaux et réduira donc la rentabilité d´éventuelles plate-formes payantes, même fournissant des fichiers non-protégés ». Aux FAI, parce qu´elle implique « l´obligation de vérifier le caractère plus ou moins licites des trafics ( les trafics illicites étant fortement taxés, les trafics licites l´étant peu ou pas du tout) » . Aux pouvoirs publics, parce que cette proposition est en contradiction avec leurs efforts pour promouvoir Internet et parce qu´elle « ne cache pas qu´elle est faite contre les consommateurs, sans aucun souci de leur bien-être, sans aucune référence à leurs aspirations » .
Sans compter que toute une série d´applications seraient menacées : jeux en réseau, télé-enseignement, travail à domicile, travaux d´impression de photos numériques, transmission de fichiers personnels... C´est finalement Internet lui-même qui se retrouverait handicapé.
Dernier argument : seuls les internautes français seraient concernés par cette mesure. Impossible en effet d´aller taxer, chez lui, un internaute américain. Donc, plus aucun artiste français ne serait proposé dans les réseaux peer-to-peer .
Le haut-débit accusé à tort
Les fondements économiques de l´étude du Cerna seraient également sujets à caution. Le parallèle entre développement du haut-débit et crise du marché du disque ne serait qu´une corrélation, la « relation causale » n´ayant jamais été prouvée. « Le marché du disque n´a pas subi récemment de crise majeure, affirme même le document de l´ENST. La réduction des ventes en volume [dans le monde, NDLR] est significative, mais régulière et limitée : elle est de l´ordre de 10 % par an sur la période 1999-2002. » La fin du remplacement des vinyles par les CD sur les étagères des consommateurs serait une explication. En tout cas, l´échange de fichiers n´aurait qu´une part réduite dans la chute des ventes.
Mais, note Michel Gensollen, il est une donnée qui n´est jamais prise en compte par les chercheurs des Mines de Paris : « Aux Etats-Unis, toutes les études citent qu´il y a un surplus de consommation avec le peer-to-peer ». A l´industrie de trouver comment en tirer parti. Alors que l´artiste lui-même ne serait pas aussi pénalisé qu´on le dit : « Le théorème généralement invoqué est qu´il faut payer la création , explique Michel Gensollen. Mais ce que reçoit l´auteur, c´est très peu de chose sur l´ensemble de la filière. C´est la filière qui coûte cher et la promotion. »
Il reste que l´ENST et le Cnam se gardent bien de lancer quelques pistes pour de nouveaux modèles économiques. Ils se contentent de rappeler que « la distribution physique, obsolète, va être remplacée par la distribution en ligne de fichiers » ou que « la distribution de fichiers numériques modifiera les rapports entre les éditeurs et les auteurs. » Mais cela devrait suffire à agacer un peu plus l´industrie du disque.