) Ce qu´il se cache derrière la porte
" Ne te prends pas pour un oiseau, Kratos. Tu as des ailes, mais elles ne sont pas faites pour voler vers la liberté. Tôt ou tard, tu reviendras près de moi."
Ce furent les dernières paroles de Mithos, reflet d´Yggdrasill, juste avant que Kratos ne décide de fuir. De fuir loin, juste assez loin pour tourner le dos aux plans de son ancien compagnon de route. Un compagnon qu´il avait connu, il y a de cela plus de quatre-mille ans.
Le point sur l´horizon là-bas ; il n´était pas près de venir. Kratos ne serait jamais assez loin pour fuir la réalité, et surtout pas Yggdrasill qui mijotait lentement, à petit feu, un projet qui lui décernerait à coup sûr le prix de Fou.
" Tôt ou tard tu reviendras près de moi."
Kratos baissa la tête. Avait-il bien fait de partir ? Non ! S´il pensait cela, les paroles d´Yggdrasill seraient confirmées. Il avait fait un choix ; il en assumait les conséquences, même si elles s´avéraient désastreuses.
" Tu as des ailes, mais elles ne sont pas faites pour voler vers la liberté."
Kratos serra les dents. Cette phrase lui bourdonnait aux oreilles depuis déjà tant de temps qu’il en avait la nausée.
" Tôt ou tard, tu reviendras près de moi."
- Ca suffit !
Il n´en pouvait plus ! Pourquoi ces phrases lui revenaient-elles sans cesse dans sa mémoire pour venir le hanter ? Yggdrasill ne l´avait pas attaqué de colère lorsque Kratos s´en était allé sur Sylvarant, pourtant il avait l´impression que ces sermons le blessaient bien plus qu´une lésion.
C´était le jour, il faisait beau en cette saison d´automne, pourtant tout était noir-cendre en Kratos.
- Tu as peur ? ...
Kratos releva la tête. Flottant à un mètre du sol, un homme aux longs cheveux bleus, vêtu d´une cape ondulant au vent se présenta à lui. Derrière son dos, une paire d´ailes aux différents tons bleus et scintillants comme les étoiles, brassaient délicatement l’air.
- Yuan.
L´autre atterrit tranquillement au sol et croisa les bras, le visage dur. Ses ailes disparurent comme de la fumée.
- J´ai eu vent de tes histoires, tu sais ? Il y a du grabuge sur Derris-Kharlan. Cependant, malgré ton départ, Mithos n´a pas bronché.
" Tôt ou tard, tu reviendras près de moi."
Kratos serra le poing aussi fort qu´il le put pour se retenir de libérer son angoisse.
- Tu as de la chance. Mithos n’a pas l’air de t’en vouloir... Alors c’est maintenant ou jamais ! Reviens vers lui avant qu’il ne pique une crise !
- Pas question.
- Kratos ! Tu as l’opportunité de pouvoir revenir vers lui sans dégâts ! C’est déjà de la trahi...
Yuan baissa la tête sans achever sa phrase. Kratos ne répliqua rien.
- De la trahison ? Désolé mais lorsque l’on sait ce qu’il se cache derrière la porte on a tout de suite envie de la refermer. Malheureusement la porte reste ouverte. La vérité a été dévoilée. Il est hors de question que je serve quelqu’un, même un ancien ami, qui souhaite un âge d’êtres sans vie ! Maintenant laisse-moi...
Yuan l’avait laissé partir sans rechigner, au grand étonnement de Kratos.
Il avait vraiment besoin d’être seul. Non seulement parce qu’il avait soutenu sans le savoir un fou comme Yggdrasill qui préparait des plans noirs, mais aussi parce qu’il avait un certain remord à avoir agi ainsi. Mais c’était son choc qui l’avait obligé à se révolter. Durant tout ce temps, Yggdrasill avait toujours affirmé que ces actes étaient uniquement pour le bien de sa sœur défunte : Martel. La ressusciter ? Quelle bêtise maintenant que Kratos y pensait. On devrait toujours laisser les morts en paix. La résurrection est un violemment des lois de la vie.
II) La rencontre du destin
Durant environ un bon mois, Yggdrasill dut se contenter de l’absence de Kratos, mais bien que le Séraphin démis de ses fonctions n’était plus à ses côtés, il attendait patiemment le jour où il reviendrait. Sur ce point, Yggdrasill avait entièrement confiance au futur : Kratos reviendrait. Il ne pouvait pas rester seul en pleine Nature suffisamment longtemps pour pouvoir jouir d’une certaine liberté. Car tôt ou tard, des bribes du passé lui reviendraient. Kratos était connecté à trop de gens qui côtoyaient le plus puissant des Séraphins. Beaucoup trop pour que l’une de ces connections ne lui oblige pas à reprendre la route qui lui avait été tracée lorsque Kratos avait arrêté son horloge interne.
Et en effet...
Kratos était fatigué. Pendant plus de trois semaines il avait marché, cherchant une réponse à sa question : « Ai-je fait une erreur depuis le départ, depuis que tout a commencé ? »
Il était vrai que sans Yggdrasill, Kratos ne valait plus grand chose. Ses anciens amis n’étaient plus réellement présents. Mithos avait été « tué » par Yggdrasill ; Yuan l’avait rejoint, à moitié contraint de devoir se plier aux ordres du fou, et Martel n’était plus de ce monde : elle vivait dans ses souvenirs. Après ça, il n’y avait plus rien. Plus d’amis comme autrefois, plus de proches...
Durant tout ce temps passé seul, il n’avait toujours pas trouvé une réponse. Jusqu’à ce que ses pas le conduisent à une petite ville, au nord de Sylvarant.
Il n’y resterait pas longtemps. Juste une nuit pour se reposer et reprendre sa route sans destination précise.
A l’entrée de cette petite cité, un panneau en bois indiquait d’une jolie couleur rosée :
« Luin, la cité de l’espoir »
De l’espoir ? Si seulement cela pouvait être vrai...
Dans la grande rue qui s’offrait à lui, une rangée de maisons bien alignées bordaient l’avenue principale. De petits enfants jouaient à trappe-trappe ou à cache-cache, gaiement. Des femmes, un panier de linges propres sous le bras, bavassaient à tue-tête avec des voisines. Des hommes partaient au travail joyeusement ou en ronchonnant. La vie quotidienne.
Toutefois, Kratos les ignora tous, même quand des gens se retournèrent sur son passage en se posant des questions sur la provenance de cet étranger.
L’auberge fut facile à trouver. La bâtisse en bois était accueillante. Le tavernier aussi qui accepta le sourire aux lèvres de lui réserver une chambre.
L‘après-midi n‘était pas trop avancée et le temps était instable. Le soleil, timide, se refusait à se montrer. Le ciel était couvert de nuages gris aux légers tons bleus.
Pourtant, bien que la lumière du jour n’égalait pas celle que l’on pouvait trouver en été, un rayon lumineux éblouit l’oeil droit de Kratos et attira son attention. Lorsqu’il se retourna, il constata que la seule personne susceptible de l’avoir dérangé dans ses pensées était un individu capé et encapuchonné, assis sur un banc, tête baissée. L’étincelle de lumière provenait d’un bijou que ce personnage portait sur le dos de sa main blanche. Un bracelet sans aucun doute...
Toutefois, le joyau lui semblait familier. Instinctivement, il passa un regard sur son exsphère qu’il portait. La silhouette de sa pierre était identique à celle que possédait l’être à quelques mètres de lui. Seule la couleur différait.
« Une exsphère ? Il y a une ferme humaine près de Luin. Serait-ce un évadé ? »
Alors Kratos, poussé par sa curiosité, s’approcha de l’individu vautré sur son banc et vêtu à la manière d’une faucheuse. Quand soudain, la tête du soi-disant évadé se releva brusquement et un bras pâle émergea soudainement de sa cape noire, brandissant un poignard.
Les réflexes de Kratos suscitèrent une esquive rapide, mais c’était inutile : l’étrange personnage ne faisait que le menacer de son couteau. Il ne l’avait pas attaqué.
- Attention... Ne m’approchez pas... souffla l’individu comme époumoné.
Kratos encore surpris ne répondit rien. Il fut encore plus retourné lorsqu’il constata que l’être en question était une femme au visage blême et aux yeux noisettes cernés. On aurait dit une malade. Sa voix était faible et son bras pâle tremblait comme si elle était à bout de force. Toutefois, elle s’obstina à menacer Kratos de sa lame aiguisée.
- Je... Je vous préviens que si vous m’approchez... je n’hésiterai pas... à vous...
Elle n’acheva pas sa phrase. Au lieu de cela, Kratos la vit s’effondrer lourdement à terre, comme assommée.