Raclure m’a demandé une interprétation de The Suffering, après laquelle il m’a gentiment expliqué que ca servait à rien et que ce n’était qu’un jeu de prison, mais bon.
Pour commencer, je dois avouer que je n´ai pas le jeu et que je n´y ai pas joué ( on peut pas tout faire), mais je peux me baser sur les screenshots et ce que je connaîs du scénar pour baliser quelques pistes de réflexion.
1- Pour commencer le titre: " The Suffering". En anglais il peut s´agir soit d´un substantif ( un nom, si tu préfères) soit d´un qualifiant. En clair ca peut se traduire soit par " LA souffrance" soit par " LE souffrant". La phrase d´ouverture de JV.com " il s´agit d´une incarnation personnelle de la souffrance"" me paraît extrêment pertinente. Le choix de l´ambigüité est aussi pertinent, car comment aborder autrement la souffrance que par la souffrance de quelqu´un. Pour avoir une existence, elle doit être ressentie par quelqu´un, elle est indisociable de la sensibilité individuelle. Pour résumer, l´idée abstraite de " souffrance" n´a jamais fait souffrir personne.
Le jeu est donc, tout entier, une métaphore ou plutôt une allégorie ( incarnation d´une idée abstraite) du concept de souffrance. ( je partitionne mes post pour que ce soit plus léger à lire...)
2- Le nom de Torque est aussi intéressant. Le torque est un collier sans fermoir que les guerriers barbares avaient autour du cou. C´est également le début du nom du grand Inquisiteur espagnol Torquemada. On trouve donc les deux facettes de la violence et de la souffrance qu´elle engendre: la barbarie et la violence institutionnelle " civilisée" ( l´Inquisition était un tribunal écclésiastique dont l´unique sanction était la peine de mort... penses-y avant d´écrire des conneries). Un nom comme Torque est une invitation sourde à penser la violence comme une partie intégrante de l´homme qui relativise la distinction Barbarie/civilisation. Attila et les Huns étaient des rigolos en comparaison des système d´extermination concentrationnaires et raisonnés ( Allemagne hitlerienne et URSS) du XXème siècle.
Torque est une représentation de la violence intérieure à chacun. Il me semble qu´il a tué sa femme et ses gosses, non? Si c´est le cas, il fait écho au mythe d´Hercule qui, dans un accès de folie, a fait exactement la même chose. Or Hercule est précisément l´incarnation de l´âme grecque qui postule la raison contre la barbarie, de l´homme contre la bête qui sommeille. C´est le sens de ses combats contre le sanglier d´Erymanthe ou l´Hydre de l´Herne. Or Hercule avait accumulé tant de " juste violence" ( contre les monstres) qu´il n´a pas pu s´en purger et qu´elle s´est retournée contre ses prochesJe pense, dès lors, que le jeu est une continuation et une métaphorisation de sa folie. Une sorte d´introspection en acte et en image.
3- C´est pour moi, la raison du choix du décor: la prison. La prison est moins celle dans laquelle on l´a mis après son crime qu´une représentation physique de la prison mentale dans laquelle il est prisonnier dans sa folie. Car commettre un meurtre, qu´est d´autre que de renier à l´Autre le droit d´exister? La prison est donc l´image psychique adéquate à la représentation psychique d´un homme qui, ne voyant pas l´Autre reste enfermé en lui-même.
4- Parlons des autres, justement. Les autres sont, dans le jeu, des créatures sado-masochistes mi-homme mi-métal qui hurlent leur douleur et semblent pratiquement dépourvus d´humanité. Ce qui est important, pour eux aussi, c´est l´ambiguïté et une certaine ressemblance avec le héros. Qu´est-ce que le métal? C´est, symboliquement, la matière la moins vivante qui soit. En chimie, c´est celle dont l´agencement moléculaire est le plus rectiligne, le plus dénué de hasard. Même le plastique se construit autour de l´élément Carbone, présent dans le bois ou... chez l´homme!
C´est, encore une fois, la part raisonnée, symbole de la maîtrise de l´homme sur la nature ( l´âge de fer est la dernière étape qui mène à l´homo sapiens sapiens) et qui est venue appuyer toutes les horreurs depuis l´aube de la civilisation ( épee, balles, obus...). Les " adversaires" de Torque sont donc autant de représentation de sa folie meurtrière et pourtant très humaine, sauf que eux n´ont plus aucune conscience.
Remarque: Les zombies ( hommes déshumanisés) ont toujours provoqué plus de répulsion et de fascination que les aliens ( mot à mot " étrangers, radicalement autres), car ils nous ressemblent davantage. ( cf. La nuit des mort vivant ou la série des Resident Evil où on nous fait lire des notes écrites par des hommes qui se zombifient peu à peu à cause du virus-T)
5- Dernier point, sans doute le plus important. J´ai lu que dans le jeu on rencontrait son double à plusieurs reprises. Le double est une aberration logique ( 1=2, A=non A) et la représentation la plus insupportable qui soit de la perte d´identité. C´est un indice de plus du fait que nous sommes dans un monde irrationnel, mais ca on commencait à ne plus en douter.
C´est surtout, sans doute, la cause du déchaînement de souffrance et de violence. Dans les mythologies germaniques, le double est annonciateur de mort. D´une manière générale, les frères et en pariculiers les jumeaux sont dans la mythologie toujours ennemis, et finissent toujours par s´entretuer ( Cain et Abel, Rémus et Romulus, Eteocle et Polinyce etc...) Au passage, je vous signale que le grand ennemi dans le prochain Devil May Cry ne sera autre que le frère de Dante, Virgil ( Virgile etant l´auteur guide de Dante dans le livre La Divine Comédie...). Mais revenons à notre sujet. Si les doubles s´entretuent symboliquement, c´est qu´ils représentent ce qu´il peut advenir de pire dans une société, la perte de l´identité de ses membres et donc de leur place dans la hiérarchie. Si le pouvoir, le droit n´appartient à personne, il appartient à tout le monde: c´est la loi de la jungle, le Chaos. C´est elle qui génère la violence. A la source de cette violence il y a un sentiment très simple: la jalousie et l´envie. Je désire ce que l´autre désire, ou ce que l´autre possède. Passez une demi heure avec des enfants vous verrez par vous même. Dès lors, en plus d´être un obstacle entre moi et l´objet de mon désir, il est un spoliateur qui veux me voler mon identité personnelle, il faut l´éliminer. On voit la crainte de cette violence originelle dans le décalogue ( les 10 commandements): " tu ne convoiteras pas les biens et la femme de ton voisin." C´est le commandement qui contient, en fait, tous les autres et c´est la raison pour laquelle on cadenasse les femmes dans toutes les religions de peur qu´un litige entre les hommes provoque des cycles de vengeance comme on en trouve par exemple en Corse.
La folie meurtrière de Torque, sa souffrance, provient donc de sa perte d´identité, matérialisée par la rencontre avec son double.