tard du bureau lundi dernier, je tombe sur mon épouse horrifiée par le film que diffuse la RTBF. J’ai regardé avec elle la dernière partie. Le sujet : la descente aux enfers d’un jeune toxicomane. Un film d’un réalisme insoutenable, qui ne vous épargne rien, avec une intention thérapeutique évidente. Du premier degré à l’américaine…, efficace et sans pudeur, qui gifle et blesse pour la bonne cause.
Le film servait d’introduction à un débat sur la dépénalisation de la drogue, avec les politiciens de service, un spécialiste compétent, un grand chef gendarme, des témoins touchants, un ou deux psy et quelques gauchistes inévitables.
Malgré une journée harassante, je me force à suivre le débat pour entendre les arguments des uns et des autres. (Je sais que je frôle le masochisme, mais on ne se refait pas.)
J’ai surtout entendu avec beaucoup d’attention les arguments de ceux contre lesquels j’avais un a priori instinctif : ceux qui défendent la dépénalisation. Et je suis content d’avoir écouté jusqu’au bout, parce qu’ils m’ont conforté dans mes positions. Ils m’ont convaincu de deux choses :
1°) Il faut maintenir les interdits légaux de tout commerce de drogue.
2°) Il faut revoir la pénalisation dans les limites de ce qui est pratiquement punissable dans les faits.
Ce qui veut dire qu’une loi pénale qui touche à la consommation anodine et à la simple détention privée de petites quantités de drogues « douces » ne devrait pas être maintenue. Elle ne devrait pas l’être pour la bonne raison qu’elle est parfaitement inapplicable d’une part, et qu’elle ne peut pas, d’autre part, être maintenue au nom d’un principe supérieur. Il est vrai que le danger est réel de sous-estimer les dégâts occasionnés par un usage régulier des herbes euphorisantes, mais il est tout aussi vrai qu’un usage occasionnel est une bêtise qui, dans la quasi totalité des cas, ne porte pas à conséquence. Une peccadille incontrôlable, même s’il ne faut pas l’approuver, ne doit pas encombrer le code pénal, au risque de nuire à l’ensemble de l’application de la loi.
Par contre, j’ai entendu le manque absolu d’arguments des défenseurs du laisser faire. J’ai entendu qu’ils étaient sans cesse en contradiction avec le bon sens généreux des témoins qui avaient vécu la drogue dans leur chair.
J’ai entendu cet amalgame insupportable qu’ils font entre toutes les formes de drogues, de médicaments ou d’accoutumances, en essayant de nier tout distinguo entre des calmants achetés en pharmacie, le tabac sous toutes ses formes, les boissons plus ou moins alcoolisées, les herbes qu’on dit « drogues douces », et les véritables produits criminellement dangereux qu’ils semblent vouloir banaliser.
J’ai même entendu une espèce de thérapeute fou, pérorant sur « la souffrance qui est toujours première », venir déclarer sans provoquer de tollé : « la drogue ne vient jamais vers le consommateur, c’est le consommateur qui cherche la drogue pour calmer sa douleur. » A croire qu’aucune des personnes présentes sur le plateau n’avait jamais entendu parler des gigantesques moyens mis en œuvre par les trafiquants de drogue pour y attirer les plus faibles et souvent, hélas, les plus jeunes.
J’ai entendu des psycho-sociologues répéter que l’interdit était en lui-même porteur d’une qualité indispensable à toute éducation et à toute société. L’interdit est structurant, il situe dans les esprits les limites des choses et des champs où peut s’exercer la liberté.
Comme c’est vrai ! Mais très curieusement, on en est resté là. Ce qui m’aura le plus frappé dans ce débat de plusieurs heures, sur un sujet aussi fort, c’est ce qu’on n’y a pas dit. C’est qu’à aucun moment, n’y est intervenue une dimension morale quelconque. Pas une fois je n’ai entendu dire « ceci est bien » ou « cela est mal ». Pas un seul intervenant n’a défini l’usage de drogue et surtout la promotion de l’usage de la drogue, comme une abjection morale.
Ne pensez-vous pas pourtant que c’est précisément cette absence de repère, cette absence de bien et de mal qui est à l’origine des fuites de la jeunesse vers des paradis artificiels qui lui feront bientôt vivre les pires des enfers ?
Je suis profondément convaincu qu’on aura beau mener tous les débats du monde sur les méfaits de la drogue, on aura beau l’autoriser ou l’interdire, on n’aura rien fait tant qu’on n’aura pas remis à sa place la dimension morale dans le comportement des gens.
Tant qu’on n’osera plus dire aux jeunes que ce qui est mal est mal, et bien ce qui est bien, et puis que la vertu, aussi démodée soit-elle dans les esprits progressistes, est indispensable à la société des hommes, on n’aura pas apporté de solution, ni à la drogue, ni à l’ensemble des horreurs dont l’homme est capable.
