Bon, les carthaginois, toujours… Hier j´ai réussi à me brouiller avec les Séleucides et le Pont, ça a donné lieu à quelques batailles plutôt sympathiques. mais, du coup, laquelle choisir pour vous ?
Quelqu´un me secoue, je manque de lui trancher la gorge en dégainant mon épée. Il me regarde, étonné, puis comprend. Il me désigne un point au loin, et tout d´abord, je ne distingue rien, embrumé par le sommeil auquel j´aspire à retourner. Enfin, je distingue la poussière, mais je ne comprends toujours pas. Nos éclaireurs ne sont pas aussi nombreux… Puis, on me fait signe de m´armer et de prendre la tête de mon unité d´infanterie royale. Nous marchons pesamment et des cris retentissent. On m´ordonne de prendre le centre de la plaine et de le tenir. Baillant encore un peu, je m´exécute. Le commandant en chef des armées d´Orient m´adresse un geste d´encouragement et je me prends à tenter de compter ceux qui s´approchent. A quelques murmures courant dans les lignes, j´apprends que nos éclaireurs sont revenus il y a deux heures, réduits de moitié, ayant crevé leurs bêtes pour nous atteindre avant l´aube. Apparemment, les ennemis nous surpassent deux ou trois fois en nombre, peut-être même en valeur. Les piques se baissent les unes après les autres, et j´imite mes hommes.
Pauvre type à qui je demande de tenir mon centre ! Moi, qui ai tous pouvoirs dans cette armée disciplinée, j´ai hésité à lui demander. L´armée ennemie au complet va l´assaillir, et je la laisserais s´engager avant d´intervenir. son sacrifice est essentiel pour prendre les autres au piège, sans quoi la bataille tournerait à notre désavantage. Et je devrais de plus couvrir fortemlent mes ailes, ce qui le laissera à peu près sans soutien pendant de longues minutes. Qui sait qui en sortira vivant ? Le remords m´étreint, mais je n´ai pas le droit de douter, ou tout courage s´évanouira. Ma monture renâcle, comme si elle percevait ma tension, je l´apaise du mieux que je peux, mais sa nervosité se communique à toutes les bêtes. Maudits soit le conseil de ne pas m´avoir accordé les éléphants promis en temps et en heure ! Maudits soient les généraux du Pont d´avoir soutenu leurs alliés séleucides dans cette guerre ! Et maudit soient les descendants de Nikator, les traîtres ! Mon père, l´empereur, a perdu la vie dans une de leur embuscade, avec toute sa famille, sauf moi, trop jeune pour entreprendre le voyage. Plus à hésiter. Si je dois sacrifier une phalange pour venir à bout de cet armée, je le ferais.
Il a envoyé sciemment une phalange à la mort ! quelles peuvent être ses raisons ? je n´ai pas à m´interroger, mais je suis pris d´un doute sur ses capacités malgré ses victoires innombrables. Peut-être qu´elles l´ont rendu trop sûr de lui-même, ou bien peut-être qu´il pense que les modes de batailles sont les mêmes en Orient qu´au Ponant. Il risque d´être surpris. Dois-je l´avertir ?
Je tiens la position, comme cela m´a été ordonné. il semble que le gros des forces séleucides convergent vers mon unité. J´ai vu bien des combats, et la perspective d´un rude engagement ne m´effraie pas. Je m´élancerais bien à leur rencontre mais je dois obéir; le choc est très violent. Je suis assailli de toutes parts, je me défends à grand peine. Je suis fier, car aucun de mes hommes n´est encore tombé, alors que les corps des ennemis s´entassent déjà par dizaines face à nous. leurs tentatives d´encerclement échouent les unes après les autres, en partie grâce à des archers.
Tout se passe comme prévu. Les forces du Pont qui devait venir en renfort ont été anéantis par des mercenaires que j´avais levé et qui leur ont tendu une embuscade dans un des innombrables cols d´Anatolie. Ma phalange supporte les assauts vague après vague avec une constance qui me stupéfie moi-même. Ils frappent avec régularité et touchent à chaque fois.
c´est de la folie ! je suis un général, j´ai le droit d´empêcher ce massacre ! Je vais faire charger ma garde, pour laisser un peu d´air à cette phalange héroïque. au son de mon cor, mes cavaliers s´élancent.
Ah, du soutien, enfin ! Malgré toute leur valeur, certains de mes hommes sont tombés et ma phalange se fait de moins en moins profonde. Il était grand temps qu´on vienne nous appuyer, sans quoi c´en était fait de nous !
Mais que fait cet imbécile ? Non, grande Tanit, ce n´est pas possible ? ! il les charge avant que le piège se soit refermé ! Beaucoup vont s´enfuir et m´échapper, se réorganiser ! Il faut que cela cesse. Non, il est maintenant trop tard. Je n´ai d´autre choix que de faire donner toute ma puissance. Les archers enflamment leurs projectiles et font un épouvantable carnage chez l´ennemi. Même mon cœur se serre à cette vue.
Je n´ai compris le plan du commandant en chef que trop tard, en pleine mêlée. A notre pluie de feu, les séleucides ripostent par un orage de fer et d´acier. Ma garde s´effrite, a un moment de flottement et fuit. En vain, je tente de les rallier. Il ne me reste qu´à les suivre, en espérant pouvoir les raisonner et les faire revenir au combat.
Mes hommes ont pour la plupart abandonné leurs lances et tiré leurs épées hors de leurs fourreaux. La mêlée est rude, je ne compte plus qu´une quarantaine de soldats sous mes ordres. Mais nous devons tenir ! coûte que coûte !
Cette attaque ridicule a précipité leur sort. Les chars ennemis leur sont tombés dessus quand ils ont dû lacher leurs longues piques. Ils font maintenant un carnage chez eux, mais mes archers parviennent à effrayer les chevaux, à enflammer les caissons qui soutiennent les auriges. La victoire est acquise, reste à savoir jusqu´où je pourrais l´exploiter. Le général fou s´est enfui. S´il revient, je le ferais chasser de l´armée pour l´exemple, et je le mettrais dans une des garnisons les plus sordides de l´empire.
Tout en galopant à la poursuite de ma garde, je n´ai pas remarqué les quelques chars qui fuient; leur route coupe la mienne, des flèches volent… Je suis touché, mais je parviens à talonner mon cheval. Trop tard, hélas, pour éviter la volée de projectiles qui m´atteignent. Les chars continuent leur retraite et me roulent sur la face…
Mon unité a été détruite. je suis le seul survivant et ma fatigue me reprend. Je tombe sur le sol et je m´endors.
Victoire ! Le cri sort de toutes nos bouches et résonne sur le champ de bataille vide d´ennemis. Je cherche des survivants de la phalange que j´ai envoyée à la mort, et le remords me ronge. Soudain, j´entends un ronflement paisible. il est là, le seul à avoir triomphé, et il dort !
Quelqu´un me secoue, je manque de lui trancher la gorge en dégainant mon épée. Il me regarde, étonné, puis comprend. Il me désigne un point au loin, et tout d´abord, je ne distingue rien, embrumé par le sommeil auquel j´aspire à retourner. Je me rends alors compte du succès que nous venons de remporter. Qu´importe celui qui m´a réveillé, je me retourne et je dors enfin d´un sommeil sans rêves.