Une petite bataille que j´ai faite aujourd´hui, que j´ai beaucoup aimé et dans laquelle rien n´était acquise.
Je joue les Grecs, contre les Macédoniens.
Aveuglement.
Je me protège de l´éblouissement avec la main. Mes troupes d´hoplites resplendissent au soleil, fiertés de la race hellénique. Ils ont fiers allure, ainsi, dans leurs armures brillantes, leurs boucliers bien ronds et leurs lances aussi longues que nos espoirs. Ils forment un mur infranchissable, terrifiant, et pourtant si beau... Derrière eux se massent deux lignes de pelastes, guettant l´horizon pour accrocher des yeux une cible qui ne devra pas revoir l´aube. A coté de moi, ma garde personnelle, vingt-deux hommes courageux et forts, chacun d´eux a versé son sang pour me protéger, même si j´ai moi-même sauvé la vie de quelques-uns. Ils valent pour moi plus que toute l´armée que la Grèce pourrait réunir. Sur nos flancs se tiennent deux compagnies de cavaliers armés de javelots. Je n´en connais aucun ; ils ont été formé à Corinthe et ne connaissent pas encore le frisson d´Arès.
Espoir.
Notre unique but, en quittant Sparte, était de réunifier la Grèce. Nous avions délivrer Corinthe du joug macédonien, puis écraser la force de soutien de plus de sept cent hommes à Athènes. Larissa fut libérée par la ville de Thermon, où nous avions fait une halte dans notre croisade réunificatrice. Mais nous avions subi le siège des Macédoniens, mené par un certain Aloeus, venant d´Apollonie. Nous nous en sommes tirés, ainsi qu´Aloesus. A présent, nous revoilà face à face devant la ville d´Apollon.
Assurance.
Nous ne pouvions perdre, en effet. Nous étions mille quatre cent fiers et nobles Hellènes contre mille cinq cent adversaires, toutefois séparés en deux armées, selon les rapports d´espionnage qui avaient précédés.
Ils arrivent, le grondement du sol annonce leur nombre impressionnant mais dérisoire façe à l´armée de Grèce. Je vois quelques-uns de mes hoplites s´énerver sur place, je décide alors d´improviser un discours, de vider tout mon patriotisme dans ces paroles. Je l´avais fait durer assez longtemps pour que les ennemis puissent approcher et frémir sous le fracas des lances frappés contre les boucliers, sous les hurlements des Grecs prêts au combat.
Hébêtement.
J´avoue avoir senti un frisson lorsque j´ai vu la charge de leur cavalerie sur les flancs, alors que mes hoplites étaient au contact contre les piquiers macédoniens. Les coups d´oeil furtif que je risquais vers ce combat me faisait regretter d´avoir détourné les yeux. Ainsi, j´ai pu voir Nalfron transperçer la gorge d´un ennemi, mais être immédiatement projeté dans les rangs adverses par la poussée de ses homologues, sans défense, puisque sa sarisse était encore plantée dans la trachée de l´ennemi. J´ai pu voir Penthylos empoigner son épée puis trancher la jugulaire d´un Macédonien et rire lorsque son sang aspergea son front. C´est avec ces images dans la tête que j´ai mené mes protecteurs et une de mes cohorte de javeliniers montés contre les cavaliers adverses.
Honte.
J´avais déjà forgé ma propre opinion sur la honte. Un homme qui trahit sa patrie, qui trompe sa femme, qui maltraite ses enfants, voila la honte comme je me l´imaginais.
Lorsque mes cavaliers ont foncé contre les adversaires, la charge porta ses fruits ; un bon tiers des ennemis était à terre.
Je risquais un coup d´oeil derrière mon épaule ; un groupe de cavaliers ennemi pourchassait une de mes unités de javeliniers, ceux-ci les entraînaient plus bas, en fond du vallon.
Mes hoplites avaient rempli leur office : les piquiers ennemis étaient en fuite. Un haut-le-coeur me vint lorsque je vis le tas de cadavres qui entouraient mes Grecs.
" Général ! "
Le cri d´un de mes protecteurs me vint comme un éclair lors d´une accalmie de tempête. Je tourna la tête pour constater avec horreur que trois compagnies, dont une composée d´Aloeus et de ses laquais, nous chargeait. J´hurlais à tous de se regrouper et de faire face.
Le choc vint peu après, terriblement puissant et incontrôlable. Six de mes hommes étaient à terre, et une mêlée sanglante s´engagea. Plusieurs corps tombèrent, plusieurs bras furent coupés, plusieurs têtes quittèrent leur socle. Mais la marée ennemie avançait de plus en plus. Je regarda vivement en arrière ; mes hoplites ne me seraient d´aucun secours, car trop loin. Je n´osais hurler à mes javeliniers de tirer sur notre masse, de peur de toucher mes hommes. J´hurlais autant que je pus, d´un cri profond de désespoir et d´impuissance. J´arrachais mon casque de ma tête, et le lança à un de mes cavaliers en lui criant :
" Montre-moi, Polybos, montre-toi ! Tu es le nouveau général ! "
Sur quoi, je fis faire volte-face à mon cheval et le fit monter au galop pour fuir ce carnage.
J´avais connu la honte.
Récits.
Le reste de cette bataille me fut narrer par un de mes soldats qui me retrouva après la bataille.
Alors que je fuyais, les piquiers ennemis reprient courage et chargèrent les hoplites qui tenaient fébrilement leur sarisse droit devant. Mes javeliniers n´avaient plus aucun javelot, et il participèrent à la mêlée sanglante qui suivit.
Les Parques furent priées à ce moment, et elles répondirent favorablement, car au point culminant de la bataille, là où tout semblait perdu pour la Grèce, Aloeus chuta.
Le reste des cavaliers s´enfuit, ce qui permit aux miens de contourner les piquiers qui faisaient face aux hoplites, et de former une charge destructrice. Toute l´armée ennemie s´enfuit alors, et la bataille aurait pu s´achever là, mais Polybos, qui s´était coiffé de mon casque, monta à l´avant des troupes, et les lança à la poursuite des fuyards.
Le décompte des cadavres après la bataille fut lourd : nous avions déployé mille trois cent quatre-vingt seize Grecs, et six cent vingt-six tombèrent. Les Macédoniens, selon le témoignage d´un des leurs capturés, avaient engagés mille cinq cent soixante-douze hommes, et en avaient perdu mille cinq cent vingt-cinq.
Apollonie fut délivrée et les Macédoniens se replièrent à Bylazora.
Je ne revins jamais devant les Grecs. Je m´exila au pied des racines du Mont Olympe, vivant de chasse et de cultures clairesemées.
La honte fut marquée au fer rouge sur mon front, même si les six cent vingt six Grecs que j´avais commandé jugèrent par Zeus que jamais ils ne divulgeraient cet épisode de ma vie.