Elounet, t´es jaloux ?
Chapitre IV
Warren tombe. Une chute vertigineuse et sans fin qui le mène droit à la mort. Personne pour lui venir en aide. Rien à quoi se raccrocher. Son corps flotte dans les airs. Ses cris se perdent dans le vide. Ses yeux affolés ne voient plus que le trottoir en contrebas qui se rapproche à une vitesse affolante, inexorablement, jusqu’à ce qu’il ne fasse plus qu’un avec lui…
Le jeune homme se redresse sur son matelas haletant. Son front est couvert de sueur. Son cœur bats aussi rapidement que s’il venait de faire un footing dans Central Park.
La gorge sèche, il se passe une main sur le visage. Tout ceci n’était qu’un rêve ou plutôt un cauchemar. Le suicide du jeune junky l’a apparemment profondément marqué. Un fort sentiment de culpabilité est encore bien présent en lui. Son esprit n’a sans doute pas fini de le torturer avec ça…
Un coup d’œil à la fenêtre de sa chambre lui apprend que le jour s’est déjà levé. Tant mieux. Il a bien assez dormi comme ça.
Il s’extirpe lentement de la chaleur des draps pour traîner les pieds jusqu’à la salle de bain. Un frisson lui parcourt le bas du dos. Le fond de l’air est plutôt frais. Bizarre. Il est pourtant persuadé d’avoir ouvert les radiateurs avant de se mettre au pieux.
Oubliant ce détail, il fait sa toilette directement au lavabo. Le souvenir de la douche glacée de la veille est encore trop ancré dans sa mémoire pour qu’il renouvelle de si tôt une telle expérience. Se lavant rapidement, il enfile des vêtements chauds. Direction la cuisine. Un bon petit déj ne peut que lui faire du bien.
Warren ouvre la porte du réfrigérateur. Alors qu’il cherche du regard la bouteille de lait, un autre détail retient son attention. La lampe du frigo ne s’est pas allumée.
« Bof ! … L’ampoule doit être grillée… »
Il prend la bouteille, et ferme la porte d’un coup de rein.
Il n’y a plus de bol de propre dans le placard. Tant pis, il en attrape un qui traîne dans l’évier et le rince en quatrième vitesse, pour préserver ses doigts de l’eau glacée.
Le bol, remplit au trois quart de lait, fini sa course dans le micro-onde. Warren règle la minuterie sur 1mm. Rien ne se passe. L’appareil ne s’allume pas. Il essaye à nouveau sans plus de succès.
- Merde. C’est quoi ces conneries ?
Une foule de détails se bouscule alors dans sa tête : pas de chauffage, pas de lumière dans le frigo, pas de micro-onde. Ayant peur d’avoir compris, il se précipite sur un interrupteur et l’allume d’un léger coup de poing. Rien. Il en essaye un autre. Même résultat. En désespoir de cause, il court vers le compteur situé sur le palier. Mais il ne fait que découvrir ce qu’il savait déjà inconsciemment. Les plombs n’ont pas sautés. Tout à l’air normal. Le courant est simplement coupé. Il n’y a plus de jus dans l’immeuble.
- Génial, manqué plus que ça…
La table de la cuisine est submergé de denrées en tout genre. Warren a sortit tout ce qu’il y avait dans le frigo et le placard pour dresser une liste précise des denrées comestibles dont il dispose. L’électricité faisant défaut, une bonne partie de cette bouffe sera bientôt bonne pour la poubelle. Un vrai gâchis.
Heureusement, sa petite escapade au centre commerciale lui a permis de récupérer une quantité raisonnable de boîtes de conserves. De quoi tenir une petite semaine. Encore faut-il qu’il réussisse à choper un réchaud quelque part.
Warren pousse un soupir. Dorénavant, il va être difficile de faire la fine bouche. Tout comme il sera difficile d’y voir quelque chose dans le noir. Il va devoir sérieusement pensé à dénicher d’autres sources de lumière.
« Et merde, un problème après l’autre… »
Il consulte sa montre. Bientôt 11 heures . La matinée a filé comme une flèche. Il est grand temps de partir pour le rendez-vous. Le studio est sans dessus-dessous, mais qu’importe, il a beaucoup plus important à faire que le ménage.
Une légère brise lui caresse la nuque alors qu’il quitte l’appartement. Warren remonte la fermeture de son anorak jusqu’en haut de son cou.
La clé du studio tourne avec un bruit sourd dans la serrure. Il ne sait même pas pourquoi il prend la peine de verrouiller la porte. Un vieux réflexe sans doute, à moins que ce ne soit autre chose…
Le Beretta glissé dans la ceinture de son jean, un vieux sac de sport jeté sur ses épaules, il se dirige d’un pas lent vers les escaliers. Alors qu’il dévale les étages, il en profite pour dresser une nouvelle fois mentalement la liste de ce qu’il lui faudra trouver avant la nuit :
« Des lampes torches, des piles, des bougies, un réchaud… »
- HE HO ? Y’A QUELQU’UN ?
Les rues désertes s’enchaînent les unes après les autres. Froides et sans vie.
- Y’A QUELQU’UN ICI ? REPONDEZ-MOI, JE VAIS PAS VOUS BOUFFER !
Warren marche en beuglant depuis un bon quart d’heure. Personne ne lui a encore répondu. Personne ne le fera sans doute jamais.
Ses pas le conduisent devant une quincaillerie. Une rapide descente à l’intérieur lui permet de récupérer plusieurs torches électriques, un petit stock de piles, un réchaud maxi-modèle et deux cartouches de gaz de rechange. Inutile d’en prendre plus maintenant qu’il sait où il peut en trouver. Il n’aurait qu’à y revenir plus tard.
Warren sort du magasin aussi rapidement qu’il n’y était entré, et reprend sa bruyante marche vers l’ouest.
- Y’A PERSONNE DANS CETTE FOUTUE VILLE ?
Il ne lui reste plus qu’un bloc à couvrir avant d’atteindre Central Park. Autant dire qu’il sera largement à l’heure pour le rendez-vous. Si toutefois Neve décide de se montrer…
« Arrête tes conneries, elle va venir. Il le faut. »
Il s’arrête devant l’Alessandro. La façade entièrement vitrée du bâtiment évoque le style des grands restaurants européens. Ses parents étaient des habitués des lieux. Ils avaient même une table qui leurs étaient réservés en permanence. Il éprouve soudain une étrange attirance pour ce restaurant. Il lui manque toujours des bougies. Quel meilleur endroit pour en trouver qu’un restaurant romantique ?
La cloche de la porte d’entrée tinte alors qu’il pousse le battant.
Mini flash-back.
Tiffany et lui franchissent cette même porte. Cela se passe dix-huit mois plus tôt. Leur premier rendez-vous.
Chassant cette pensée et le cafard qui commence à l’envahir, il lâche la porte et s’engouffre dans le bâtiment. Il n’y a plus de courant à l’intérieur. Tout comme dans la quincaillerie de tout à l’heure. On dirait que New York toute entière est maintenant privée de jus.
« Si la ville est plongée dans le noir total cette nuit, vaudra mieux pas traîner dehors… »
La grande salle est plongée dans le désordre, mais brille par son absence de cadavre. Il y a bien quelques vêtements de soirées éparpillés à droite et à gauche, mais pas de corps.
On dirait qu’une fête c’est déroulée ici. Des cotillons et des serpentins jonchent le sol et recouvrent la plupart des tables. Malheureusement, les bougies présentent sur ces dernières se sont toutes consumées entièrement. Warren décide de pousser ses investigations dans la cuisine et l’arrière salle.
Il a à peine fait quatre pas que son pied bute contre quelque chose de solide : un caméscope numérique.
« Et si … ? »
Il se penche pour le ramasser. Le cadran LCD de l’appareil s’est fissuré pendant la chute, mais il peut encore fonctionner. Du moins l’espère-t-il. Lorsqu’il le met en marche, le voyant vire au vert. L’écran s’allume sur de la neige.
Warren rembobine pendant quelques secondes la cassette. Son doigt tremblant d’excitation presse de nouveau le bouton Play.
Cette fois l’image apparaît comme par magie. Le cadran diffuse une scène de fête tout ce qu’il y a de plus banale. Le petit bandeau incrusté en bas de l’image indique : 12.02.04 04:04:18 A.M. Cela a été enregistré hier matin ! Il va peut-être enfin pouvoir comprendre ce qui s’est passé !
- Oui !
Sur l’écran, les gens s’amusent. Rient. Boivent plus que de raison en tortillant du popotin. Le son ne fonctionne pas, mais ce n’est pas le plus important, Warren se contentera de l’image. Soudain les visages des convives se figent en une expression d’horreur. Tous les doigts se pointent dans une seul et même direction. Les gens pris de panique se mettent à courir dans tous les sens. Une vive lumière a envahie le restaurant. On se croirait en plein jour.
La caméra pivote vers l‘origine de l’onde lumineuse. L’objectif est submergé par une lumière si vive et si intense que le filtre du caméscope n’arrive pas à la retranscrire correctement. Quelqu’un bouscule le caméraman au moment ou il est happé par « la chose » . La caméra tombe et finie sa course sur le sol. L’écran se brouille. 04:05:56 A.M. La bande ne va pas plus loin.
Warren est si troublé par ce qu’il vient de voir qu’il se repasse la cassette quatre fois de suite. Au lieu de lui fournir des réponses, celle-ci n’a fait que rajouter davantage de questions dans son esprit. Que pouvait bien être cette lumière ? Que sont devenus les fêtards sur la bande ? Ont-ils étaient pulvérisés par cette onde mystérieuse ou sont-ils tous simplement encore en fuite ? Ou sont passé leurs corps ? Pourquoi n’en reste-t-il aucun ? Et pourquoi diable leurs vêtements sont éparpillés un peu partout ?
Un léger malaise s’empare de lui. Il faut qu’il fiche le camp d’ici, le restaurant lui fiche tout à coup la trouille. Tant pis pour les bougies. Il quitte précipitamment la salle en prenant soin d’emporter avec lui la caméra.
Il effectue le reste du trajet jusqu’à Central Park en silence. Warren se poste devant l’entrée Ouest de l’immense jardin public. Il pose son sac sur le trottoir et se laisse choir sur un banc pour réfléchir. Les images de la cassette hantent sont esprit. Pour un peu, il en oublierai presque celles du suicide de l’ado.
15 heures.
Warren a toujours le cul rivé sur son banc. Trois plombes qu’il attend. Neve n’est toujours pas arrivée. Les mains dans les poches. Le corps frigorifié, il attend patiemment qu’elle se décide à pointer le bout de son nez. Son estomac crie famine. Il crève la dalle. C’est vrai qu’il n’a rien avalé depuis ce matin.
« Putain mais qu’est-ce qu’elle fout ? Je suis gelé moi ! »
Warren se lève et dandine d’un pied sur l’autre pour tenter de se réchauffer. Le temps est toujours aussi frisquet.
« Si elle est pas là dans cinq minutes je me barre. Non j’ai pas la droit… Je dois rester ici pour l’attendre, elle va sûrement arriver bientôt. Mais si elle ne venait pas ? Non elle va venir, c’est sûr… Ouais elle va arriver… »
Une voie féminine, aussi soudaine qu’inattendue coupe court à ses pensées :
- T’as une clope ?
Warren sursaute comme un gamin pris en flag. Il se retourne et se retrouve en face d’une jolie brunette de son âge. Pris de court, il ne parvient qu’à répondre un faible gargouillis.
- … Gargff…
La fille sourit.
- Ca veut dire non ?
A SUIVRE...