Il me semble qu´il y´a une difficulté dans votre position, par rapport au sujet.
On peut dire qu´une oeuvre d´art est une construction sociale, ou historique. En tous cas, que son statut d´oeuvre d´art, lui est donné par une conception de ce qu´est le beau, qui se déploie dans une totalité culturelle, celle des bourgeois, ou de la classe dirigeante pour être général.
Mais justement, l´exemple de Van Gogh (ou des poètes "maudits", ou autre artiste méprisé de sa génération, et que l´on "redécouvre" plus tard, ou sur la fin de sa vie) ne semble-t´il pas montrer que justement, l´oeuvre d´art n´est pas nécessairement objet de luxe. Que l´oeuvre d´art ne correspond pas aux canons du gout d´une époque, et que par là même, elle est vouée à ne pas devenir un objet de luxe. Et si elle le devient, c´est qu´on aura changé la superstructure, pour rester dans votre idée.
Il me semble d´ailleurs que vous passez bien vite sur les concepts qui composent le sujet.
Le luxe est un entre deux. Le luxe, ce ne fait ni partie des besoins, mais n´est quand même pas d´un inutile complet.
Dira-t´on d´un gadget qu´il est luxueux ? Non bien sur. Se payer quantité de gadget n´est pas luxueux.
Et luxe est présenté ici comme un produit. Pour moi, un produit n´est issu que d´une composition qui ne peut pas échouer. Une production infaillible, et complètement désincarnée. Derrière le produit, je vois la production et la consommation. Derrière le produit, je vois la standardisation, nottament.
Or l´oeuvre d´art, par définition est forcément unique. Il y´a peut être un gout latent d´un certain type d´art. Mais il n´y a pas de gout universellement partagé pour une oeuvre d´art particulière. Celà répond d´ailleurs, il me semble, à une ambivalence de l´art, qui associe monde de l´esprit et monde sensible.
L´oeuvre d´art étant unique, comment peut-elle être un produit de luxe ?
Le second problème que je vois, me semble plus pertinent que celui là. Le produit suppose une destination. N´a t´on pas vu émerger le marketing de classe, et son echec, avec le "produit" Ford T ? Le produit me semble être destiné à des gens. Et les produits de luxe sont destinés à "ceux qui ont le luxe" de pouvoir se les payer : les riches. Si je reste dans votre schéma, ceux qui controlent l´appareil de production économique aussi bien qu´idéologique. Ceux, donc, qui définissent les idéaux de luxe et de beau. Comment expliquer alors qu´une oeuvre d´art ne trouve pas son public ? Comment expliquer la volonté révolutionnaire de certains courants ? Comment expliquer la rédécouverte d´une oeuvre ?
Comment expliquer tout cela, si ce n´est en supposant une indétermination première de l´oeuvre d´art. Oeuvre qui n´obéit qu´à l´artiste; le dépasse d´ailleurs (un homme n´épuise pas le potentiel de signification d´une oeuvre par exemple : il y´a autant de façon de lire et d´expliquer Proust qu´il y´a d´homme, son auteur compris. Et ces explications seront toutes justes. Et du fait de ce renouvellement permanent, cette oeuvre d´art vit encore. Ainsi, on se penche toujours sur des textes vieux de plusieurs siècles, voir millénaires).
En dernier acte, si l´oeuvre d´art est saisie par une élite quelconque, qui y voit les canons du gout, cela ne remet pas en cause ce que j´ai dit. Et même mieux, cela tend à comprendre une oeuvre de façon réductrice, en n´y voyant qu´un problème social et non plus esthétique.
Ainsi, par exemple, le retours de la mode all´antica, et aux philosophes grecs (Ethique à Nicomaque d´Aristote nottament) pendant le Quattrocento Italien, peut être lue comme une justification idéologique du capitalisme naissant. Mais, est-ce le sens total et définitif qu´on peut donner à une oeuvre ? Surement pas, on peut les interprêter de nombreuses manières, autres que sociales.
De là, il me semble assez dur de dire qu´une oeuvre d´art est un "produit de luxe". La preuve en est, qu´à l´origine, les oeuvres d´art ne sont pas privées, et ne peuvent donc pas constituer un luxe; mais publiques. Les premières oeuvres d´art apparaissent au moment ou les artistes apparaissent. Et les commanditaires des oeuvres, s´attachent à les exhiber. Quels qu´ils soient : commanditaires publics (la ville, l´église, mais c´est la même chose), ou bien privés (un Cosme de Médicis qui ouvre sa maison toutes semaines pour qu´on puisse y voir ses oeuvres, et manifester sa magnificence).
Et si l´on remonte plus loin encore, à l´époque où les oeuvres d´art n´existent pas encore, chez les grecs : le Parthénon, les statues chryséléphantines, sont vues par tous, et sont destinées à tous...