Chorus vous interpelle, chère habituée.
Je n´emploierai pas les chemins de traverse et me fixerai une fin immédiate : l´autre en soi, madame, n´existe pas. Un trublion, inconnu de vous, me demandait ce matin, avec toute la désinvolture des individus de son espèce, ce qu´était un étranger. Je lui ai répondu qu´on pouvait envisager artificiellement la question et considérer que le territoire détermine l´appartenance nationale de l´individu - réponse abjecte bien sûr -. Le trublion s´en est amusé; je décidai de le mieux divertir. Aussi, je lui répondais une seconde fois que la notion d´étranger était somme toute relative au point de vue d´un jugeur.
Cela me rappelle le turbulent esprit de Monsieur Devos. Voyez-vous, Raymond racontait qu´un de ses amis ne pouvait supporter les étrangers, leur vouant une haine viscérale. A un point tel qu´en vacances dans d´autres pays que le sien, il ne pouvait pas se supporter lui-même. L´anecdote m´a diverti; mon trublion méritait de l´être également. Je lui ai donc raconté l´histoire de ce bon Raymond. Il a ri. Encore une fois.
Mais enfin quoi! lui dis-je. Voulez-vous me signifier qu´en tout état de cause, eh bien oui, l´étranger est d´abord celui qui est en nous, celui dont on a peur. Non pas parce qu´il est radicalement différent de nous, mais parce que sa ressemblance dans la différence, nous obsède. D´où vient cette haine ? De la peur. D´où vient la peur ? De l´inconnaissance. Oui, madame, connaissons pour mieux admettre qu´en effet je suis homme et que par conséquent rien de ce qui est humain ne m´est étranger. Chrémès, ce bougre moralisateur, avait le mot juste pour ce maso de Ménédème. L´étranger est l´inconnu qui sommeille en moi, et moi, ô sinistre et de mauvaise foi, je projette mon inconnu intérieur sur l´inconnu d´un autre.
Mais qui est l´autre si ce n´est un concept qui vient d´un moi ? Madame, je le répète et le redirai : l´autre en soi n´existe pas. Il n´y a qu´une communauté de moi. Car si dans une communication intersubjective, l´une des deux parties considère la seconde comme son "alter ego", un tiers observateur ne pourra bien observer que deux ego.
Quand bien même nous définirions essentiellement l´autre comme le différent, on n´en deumeurerait pas moins dans une situation de relativité. Relativité d´un point de vu. L´autre, absolument, n´existe pas. Il n´y a que des choses et des sujets dans le réel en soi. L´objet est déjà une projection du sujet.
En conséquence, Eratô, je réfute Albert. Il n´y a pas d´étrangers parce qu´il n´y a pas d´autre. Il n´y a que nous.
Piquée ?