Reprenons ce débat hélas abandonné.
Ta critique d´une approche systématique de l´existence revient, ce me semble, à une critique raisonnée des fondements idéologiques du structuralisme et plus globalement de tous les domaines qui entendent expliquer l´homme, autrement dit les "sciences" dites "humaines". Ma proposition est simple : on cherche très tôt, dans l´histoire de la pensée, à relever ce qui constitue le propre de l´homme, comme si l´homme pouvait détenir en lui quelque chose qui le distingue fondamentalement d´un ensemble plus global d´individus qu´on appellera grossièrement "les animaux". Voilà que les philosophes émettent des réponses diverses ; le propre de l´homme c´est tantôt le rire, tantôt le désir, tantôt le langage, tantôt la raison, etc. comme s´il était possible d´admettre l´ensemble de ces facultés, ou notions, comme un "propre" à part entière de la notion d´homme, ce qui rentre directement en contradiction avec le singularisant même qu´implique la notion de "propre". Qu´est-ce qui est spécifiquement et uniquement inhérent à l´être-même homme ? Quel est le dénominateur commun qui pourrait, hiérarchiquement, résumer tout son être, donc implicitement son essence ?
Premier débat : faut-il parler de nature ou de condition humaine (débat de l´existentialisme).
Question : Le "propre" de l´existence n´est-elle pas d´être humaine ? Si l´animal est, l´homme existe. Car l´animal vit sans le savoir, contrairement à l´homme.
De fait : qu´entend-t-on par essence de l´homme ? Nature ou condition ? Qu´est-ce qui définit l´homme ? L´existence, car celle-ci implique sa conscience. Qu´implique sa conscience ? Une faculté de raisonner et de décomposer le monde, c´est-à-dire ce tout qui m´entoure, ce tout perçu par la sensibilité, l´imagination, et la connaissance. Et cette faculté de décomposer fait oublier à l´homme l´impression de totalité, la synthèse première à laquelle sa perception, puis sa conception (= faculté de concevoir) est soumise.
Nous en arrivons à ce que j´appellerais une aberration contre-naturelle (au sens de la Nature comme tout ordonnant les choses dans leur unité et leur cohérence) : les fonctions humaines définies par le structuralisme, donnant lieu à la spécification des sciences dites humaines. Ainsi on décompose l´homme en fonctions : la fonction reproductrice, la fonction économique, etc etc...
Artifices et calembredaines !
L´homme est un et indivisible. L´esprit l´oublie. Même les philosophes dans cette volonté de faire d´innombrables distinctions dans l´homme : désir, volonté, besoin, vertu, intuition, raison, etc... en oublient le tout humain qu´ils traitent initialement. Systématiser l´existence de l´humain c´est artificiellement le décomposer, le séparer en parties qu´il n´est pas. Systématiser l´existence, c´est se rassurer par la représentation méthodique de ce qui ne l´est pas a priori.
La raison veut trop organiser. Ainsi les psychanalystes entendent-ils diviser l´homme en un conscient et un inconscient formé d´un "moi" lui-même formé d´un "ça" et d´un "surmoi", bref on schématise, on imagine, on suppose, on cherche encore et toujours à vouloir expliquer ce qui à première vue est un tout incohérent dans lequel la raison cherche une cohérence.
Mais en même temps, comment se passer de l´analyse, que présuppose une organisation systématique de la pensée ? C´est l´analyse de la synthèse première qui permet de reconstituer cette synthèse. Le fait est que, reconstituée, cette synthèse de l´existence est toujours faussée par rapport à la première, incompréhensible, inappréhendable, au premier coup d´oeil, et qui plus est, à l´oeil nu.
Voilà peut-être un frein majeur dans l´ensemble des méthodes qui visent à expliquer le monde et ce qu´on appelle ses composantes.