Beurk ! Quelle ignominie de voir parler d´antimatière ou de neutrons sur le thème du néant ! Un peu de poésie bon sang !
LE GOUT DU NEANT
Baudelaire
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L´Espoir, dont l´éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t´enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Résigne-toi, mon coeur ; dors ton sommeil de brute.
Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L´amour n´a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur !
Le Printemps adorable a perdu son odeur !
Et le Temps m´engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d´en haut le globe en sa rondeur
Et je n´y cherche plus l´abri d´une cahute.
Avalanche, veux-tu m´emporter dans ta chute ?
TRISTESSE D´ETE
Mallarmé
Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,
En l´or de tes cheveux chauffe un bain langoureux
Et, consumant l´encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.
De ce blanc flamboiement l´immuable accalmie
T´a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux
" Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l´antique désert et les palmiers heureux ! "
Mais la chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l´âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.
Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,
Pour voir s´il sait donner au coeur que tu frappas
L´insensibilité de l´azur et des pierres.
L´IMMORTALITE
Lamartine
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,
Sur nos fronts languissants à peine il jette encore
Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;
L´ombre croit, le jour meurt, tout s´efface et tout fuit !
Qu´un autre à cet aspect frissonne et s´attendrisse,
Qu´il recule en tremblant des bords du précipice,
Qu´il ne puisse de loin entendre sans frémir
Le triste chant des morts tout prêt à retentir,
Les soupirs étouffés d´une amante ou d´un frère
Suspendus sur les bords de son lit funéraire,
Ou l´airain gémissant, dont les sons éperdus
Annoncent aux mortels qu´un malheureux n´est plus !
Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,
Tu ne m´apparais point sous cet aspect funeste
Que t´a prêté longtemps l´épouvante ou l´erreur ;
Ton bras n´est point armé d´un glaive destructeur,
Ton front n´est point cruel, ton oeil n´est point perfide,
Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;
Tu n´anéantis pas, tu délivres! ta main,
Céleste messager, porte un flambeau divin ;
Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière,
Tu viens d´un jour plus pur inonder ma paupière ;
Et l´espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,
Appuyé sur la foi, m´ouvre un monde plus beau !
Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles,
Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes,
Que tardes-tu? Parais; que je m´élance enfin
Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !
Qui m´en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ?
Je meurs et ne sais pas ce que c´est que de naître.
Toi, qu´en vain j´interroge, esprit, hôte inconnu,
Avant de m´animer-, quel ciel habitais-tu ?
Quel pouvoir t´a jeté sur ce globe fragile ?
Quelle main t´enferma dans ta prison d´argile ?
Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports
Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?
Quel jour séparera l´âme de la matière ?
Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?
As-tu tout oublié? Par-delà le tombeau,
Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?
Vas-tu recommencer une semblable vie ?
Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,
Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?
Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !
C´est par lui que déjà mon âme raffermie
A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs
Se faner du printemps les brillantes couleurs.
C´est par lui que percé du trait qui me déchire,
Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,
Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux,
A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.
" Vain espoir ! " s´écriera le troupeau d´Epicure,
Et celui dont la main disséquant la nature,
Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,
Voit penser la matière et végéter l´esprit ;
Insensé ! diront-ils, que trop d´orgueil abuse,
Regarde autour de toi : tout commence et tout s´use,
Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;
Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;
Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe
Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l´herbe ;
Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;
Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;
Cet astre dont le temps a caché la naissance,
Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,
Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
Le chercheront un jour et ne le verront plus !
Tu vois autour de toi dans la nature entière
Les siècles entasser poussière sur poussière,
Et le temps, d´un seul pas confondant ton orgueil,
De tout ce qu´il produit devenir le cercueil.
Et l´homme, et l´homme seul, ô sublime folie !
Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,
Et dans le tourbillon au néant emporté.
Abattu par le temps, rêve l´éternité !
Qu´un autre vous réponde, ô sages de la terre !
Laissez-moi mon erreur : j´aime, il faut que j´espère ;
Notre faible raison se trouble et se confond.
Oui, la raison se tait : mais l´Instinct vous répond.
Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,
Les astres, s´écartant de leurs routes certaines,
Dans les champs de l´éther l´un par l´autre heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;
Quand j´entendrais gémir et se briser la terre ;
Quand je verrais son globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant l´homme détruit,
Se perdre dans les champs de l´éternelle nuit ;
Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,
Etre infaillible et bon, j´espérerais en toi,
Et, certain du retour de l´éternelle aurore,
Sur les mondes détruits, je t´attendrais encore !
Souvent, tu t´en souviens, dans cet heureux séjour
Où naquit d´un regard notre immortel amour,
Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,
Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
Sur l´aile du désir, loin du monde emportés,
Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
Les ombres à longs plis descendant des montagnes,
Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes
Mais bientôt s´avançant sans éclat et sans bruit
Le choeur mystérieux des astres de la nuit,
Nous rendant les objets voilés à notre vue,
De ses molles lueurs revêtait l´étendue ;
Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,
Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,
La lampe, répandant sa pieuse lumière,
D´un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,
Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;
Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !
L´esprit te voit partout quand notre oeil la contemple ;
De tes perfections, qu´il cherche à concevoir,
Ce monde est le reflet, l´image, le miroir;
Le jour est ton regard, la beauté ton sourire
Partout le coeur t´adore et l´âme te respire ;
Eternel, infini, tout-puissant et tout bon,
Ces vastes attributs n´achèvent pas ton nom ;
Et l´esprit, accablé sous ta sublime essence,
Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi,
Cet esprit abattu s´élance encore à toi,
Et sentant que l´amour est la fin de son être,
Impatient d´aimer, brûle de te connaître.
Tu disais : et nos coeurs unissaient leurs soupirs
Vers cet être inconnu qu´attestaient nos désirs ;
A genoux devant lui, l´aimant dans ses ouvrages,
Et l´aurore et le soir lui portaient nos hommages,
Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour
La terre notre exil, et le ciel son séjour.
Ah! si dans ces instants où l´âme fugitive
S´élance et veut briser le sein qui la captive,
Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,
D´un trait libérateur nous eût frappés tous deux !
Nos âmes, d´un seul bond remontant vers leur source,
Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course
A travers l´infini, sur l´aile de l´amour,
Elles auraient monté comme un rayon du jour,
Et, jusqu´à Dieu lui-même arrivant éperdues,
Se seraient dans son sein pour jamais confondues !
Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés,
Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?
Partageant le destin du corps qui la recèle,
Dans la nuit du tombeau l´âme s´engloutit-elle ?
Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s´envoler,
Comme un son qui n´est plus va-t-elle s´exhaler ?
Après un vain soupir, après l´adieu suprême
De tout ce qui t´aimait, n´est - il plus rien qui t´aime ?
Ah! sur ce grand secret n´interroge que toi !
Vois mourir ce qui t´aime, Elvire, et réponds-moi !