On va d'abord séparer le contenu de nos sujets de discussion, cela donnera un exposé plus clair.
Il y a d'une part, l'existence, l'ensemble qui désigne ce qui existe, et l'inexistence, l'ensemble qui désigne ce qui n'existe pas. L'ensemble de ce qui existe a pour action d'exister, et, l'ensemble de ce qui n'existe pas a pour action de ne pas exister, sinon il y aura contradiction. C'est entendu.
En ce qui concerne l'ensemble de l'existence qu'on nomme généralement la réalité, il peut en théorie exister au moins de deux façons : de façon absolue ou de façon relative. Soit, il existe de façon indépendante un contenant qui serait toujours là telle une scène de représentation dans laquelle apparaissent des choses qui existent. Dans un tel cadre de pensée, la réalité est infinie et contient autant de choses que de possibles. Soit, la réalité existe de façon relative, c'est-à-dire qu'il n'existerait pas en soi la réalité mais que celle-ci pourrait être déduites seulement à partir des choses qui, elles seules, existent. Il y aurait d'abord des choses qui existent, qui peuvent être considérées comme un ensemble abstrait qui serait la réalité. À la différence de la conception absolue de la réalité, plus il y a de choses qui existent, plus la réalité est vaste.
Dans tous les cas, nous avons en nous une idée de la réalité, nous avons conscience d'un ensemble abstrait qui désigne tout ce qui existe. Nous y rangeons tout ce qui est certain, ce qui est probable, ce qui vit et qui fonctionne. Cette idée nous permet de façonner chacun à sa manière une conception du monde même si nous ne savons pas ce que le monde est exactement ni s'il existe en tant que tel. Cette idée nous permet de donner un cadre de pensée à notre vie.
Pour Kant, l'ensemble des connaissances intégrales du monde n'équivaut pas à une connaissance totale et absolue du monde. Le monde, la réalité, l'univers ne peut pour lui être réduit à une connaissance, même si la connaissance humaine le recouvrait dans son intégralité car pour Kant cet ensemble de ce qui existe n'est pas une chose en soi mais une idée. Mais ce n'est pas une idée comme les autres, c'est une idée fondamentale de l'esprit, c'est l'idée-même de l'ensemble qui est présente aussi bien dans l'ensemble de ce qui existe que dans l'ensemble de ce qui n'existe pas. Dans les cas, les choses qui existent et celles qui n'existent pas sont posés mentalement quelque part. L'idée de monde est une idée a priori qui est nécessaire à toute activité de l'esprit. Elle est présente, même à titre d'idée probable, aussi bien dans nos raisonnements de connaissance que dans nos raisonnements pratiques. Kant offre une place particulière à cette idée dans l'activité de connaissance de l'esprit. Dans la mesure où une connaissance absolue est impossible, ce qui amène l'homme à réajuster indéfiniment ses connaissances, l'idée de monde ou de réalité est présente au sein de l'esprit humain pour réguler son activité de connaissance, elle donne un but à sa recherche.
En ce qui concerne l'ensemble de ce qui n'existe pas qu'on peut appeler le néant (ne-ens, aucun être, aucune chose), cet ensemble désigne tout ce qui n'existe pas de façon effective. Mais cet ensemble en tant qu'abstraction (abstrait : ce qui n'est pas donné dans les conditions d'apparitions) existe néanmoins en tant qu'idée dans notre esprit. Et si Kant a su donner une place à l'idée de réalité dans l'activité cognitive de l'esprit, c'est à Sartre qu'il faut reconnaître cet effort de pensée en attribuant un rôle à l'idée de néant au sein de l'activité d'imagination de l'esprit et par concomitance dans la capacité de la conscience d'apparaître à elle-même.
Si l'idée de néant ne désigne rien de réel et semble être un non-sens qui pollue notre vie mentale, elle permet en fait à l'esprit de se donner à voir des images, et ainsi de se doter d'une image de soi ou encore d'imaginer des alternatives possibles à l'endroit de la réalité nécessaire.
Une image mentale exprime un objet visible. Mais une perception oculaire exprime aussi un objet visible. Comment l'esprit distingue implicitement une image qui apparaît dans le champ de notre perception alors que les deux contenus sont de l'ordre du visuel ? Nous savons distinguer de façon implicite une image d'une perception car l'image se constitue par actes spécifiques de conscience : quand une image nous apparaît, on la désigne implicitement comme n'existant pas c'est-à-dire comme un néant et non comme un réel. Cette capacité de néantiser les objets de conscience n'est possible seulement si on a une idée du néant en nous.
L'idée de néant n'est donc pas inutile à l'esprit, c'est ce qui nous permet d'imaginer, voire est probablement à l'origine de la conscience de soi (comment prendre conscience de soi si on n'est pas capable de se représenter ?).
"[...]ce que mon intention vise, c'est Pierre dans sa corporéité, ce Pierre que je peux voir, toucher, entendre, en tant que je puis le voir, l'entendre, le toucher. C'est un corps qui est nécessairement une certaine position par rapport à moi. Seulement, voilà : ce Pierre que je puis toucher, je pose en même temps que je le ne touche pas. Mon image de lui, c'est une certaine manière de ne pas n'etoucher, de ne pas le voir, une façon qu'il a de "ne pas être" (Catsoldier : en italique dans le texte) à telle distance, dans telle position.[...] En ce sens, on peut dire que l'image enveloppe un certain néant. Son objet n'est pas un portrait, il s'affirme : mais en s'affirmant, il se détruit. Si vive, si touchante, si forte que soit une image, elle donne son objet comme n'étant pas." (L'Imaginaire, Jean-Paul Sartre, 1940)