-5-
Une dizaine de masques blancs, aux sourires grimaçants. Leurs yeux noirs et vides sont tous tournés vers moi. Ils portaient de longues et amples toges ténébreuses à l’opposé de la mascarade qui substituait leurs visages véritables. Leurs aspects ne parvenaient pas à me tromper. Ces créatures étaient trop grandes, trop fines pour être des êtres humains. Sous leur regard attentif, je me mis à avancer de quelques pas. Ils restèrent impassibles, mais pourtant, un doux murmure emplit cette grande salle, semblable aux grésillements d’une radio. Je pouvais les voir plus distinctement. Leurs habits recouvraient leurs bras gauches, mais laissaient le droit de libre. Ainsi, la vision de leurs avant-bras m’était offerte.
Le radius et le cubitus formaient un exosquelette. Les os étaient d’une couleur rouge sombre et semblaient être d’une forte consistance. Derrière deux artères pulsaient, faisant circuler un liquide noirâtre à l’intérieur de muscles épais. Puis, au plus profond, se trouvait un amas gluant d’un produit jaunâtre qui grouillait et s’agitait perpétuellement comme s’il était en ébullition. Des doigts, on ne voyait que ce squelette extérieur et ce liquide qui suintait entre les phalanges comme s’il désirait les huiler.
« Tu rôdes autour d´un paradis qui n´est plus. »
Une voix grinçante et caverneuse, porteuse d’un avertissement austère. Elle se répercuta en écho dans cette salle obscure dont le plafond m’était indiscernable. Les légères lueurs de lumières me permettant d’observer ces créatures masquées provenaient des flammes vacillantes de torches qui menaçaient de s’éteindre au moindre souffle. Il devait pourtant y avoir une ouverture quelque part, au dessus de moi, puisque c’était précisément de là que j’ai chuté, bien que je n’en avais gardé aucun souvenir. Hormis la mémoire des ténèbres qui semblaient m’étrangler à mesure que je tombais.
« Les tentacules de la peur t’envelopperont. »
La même intonation de voix qui s’éleva de nouveau dans les airs et se répéta, se confondant ainsi avec le premier avertissement qui résonnait toujours. Il y avait une porte derrière ce tas de créatures. Elle était énorme, forgée dans un fer noirâtre et une grande arcade décorée par des motifs méticuleusement sculptés la surplombait. Tellement majestueuse qu’elle disparaissait, elle aussi, dans la nuit au dessus de ma tête.
« Ton espérance est vaine. »
Et une troisième réplique qui vient se mélanger dans un chœur de menaces. Qu’importe ce que ces monstres pouvaient me dire. Je n’avais plus le choix désormais, il m’était impossible de faire demi-tour. Je fis un nouveau pas, déterminé à ne pas me laisser impressionner.
« La mort serait plus douce. »
Ce mélange de paroles commençait à me vriller les tympans. D’autant plus que contrairement aux échos classiques, ceux-ci s’amplifiaient au fur et à mesure de leurs répétitions. Il me fallait désormais en finir avec cette confrontation. J’ai progressé d’une foulée ferme en direction de la porte, prêt à combattre si les monstres osaient se dresser contre moi. Et c’est ce qu’ils avaient l’intention de faire…
Ils se regroupèrent pour former une barrière solide de toges noires et de masques blancs. J’ai serré les poings et augmenté la cadence de ma marche. Lentement, ils portèrent leurs mains décharnée vers ce qui recouvrait leurs visages. Et à l’instant où ils allaient se découvrir, un souffle froid envahit la pièce, me faisant dresser l’échine, et éteignant les flambeaux. Je me suis retrouvé plongé dans une obscurité glaciale. Les intimidations firent place à un hurlement aigu et acéré. Pris de panique, totalement aveugle, je me mis à courir vers l’endroit où la porte devait logiquement me trouver. Mon corps rentrait par instant en contact avec des matières visqueuses, des raclements gutturaux s’élevèrent et des pointes s’enfonçaient dans ma chair.
J’ai finalement heurté le robuste acier constituant mon unique issue. Mes mains se sont mises à la tâtonner pour trouver la poignée salvatrice. Derrière moi, je pouvais sentir l’haleine morbide des créatures et leurs mains qui s’agrippaient fermement à mes habits tandis que les piqûres s’intensifièrent…