Mardi 16 mai, 09:58 am
Nate se retourna, en prenant cette fois garde à ne pas heurter son épaule contre le siège. Il n’y avait personne sur la banquette arrière, comme il s’y attendait. Et pourtant, lorsqu’il fit de nouveau face au volant, Charlene était revenue hanter le coin droit de son champ de vision.
Il inclina le rétroviseur vers lui, de façon à la voir en entier. Elle était immobile, son regard las posé sur lui. Elle paraissait attendre qu’il fasse quelque chose, qu’il dise quoi que ce soit. Et elle était le portrait craché de Molly.
Il fit une nouvelle fois face à la banquette, pivotant rapidement sur son siège. Personne. Dans le rétroviseur, elle. A la fois absente et présente. Présente derrière son épaule, réduite à vingt centimètres de verre réfléchissant, se dérobant à son regard direct. De toute façon, n’en allait-il pas toujours ainsi avec les hallucinations ? Elles étaient là, en retrait, mais suffisamment présentes pour qu’on les sachent. Mais dès qu’on devenait assez lucide pour leur faire face, elles disparaissaient simplement.
« Tu es une hallucination », articula Nate à l’égard du rétroviseur, à la fois amusé et effrayé. Il ne fut pas vraiment surpris de l’entendre répondre. Molly était infirmière, et il avait appris avec elle pléthore de choses concernant le domaine de la médecine comme celui de la psychologie. Entre autres, que les hallucinations pouvaient être à la fois visuelles et auditives. Et il savait aussi que s’adresser à une femme qui n’était pas assise à l’arrière de sa voiture faisait de lui un cas d’étude intéressant dans le domaine de la schizophrénie.
« Peut-être , convint-elle, et sa voix venait bel et bien de derrière lui.
- Tu ne peux pas être là, insista Nate. C’est impossible.
- Peut-être, répéta celle qui n’était ni Charlene ni Molly et qui pouvait être les deux. Mais tu me vois. »
Il se retourna une nouvelle fois, s’appuyant sur l’appui-tête. Les commissures de ses lèvres s’écartèrent brièvement en un ersatz de sourire lorsque ses yeux se posèrent directement sur la vitre arrière, et il lâcha un bref soupir. Cependant, il était persuadé qu’elle serait de nouveau assise ici lorsqu’il ferait de nouveau face au tableau de bord, avec son air perdu et expectatif. Et sur ce point, il avait raison. Sans la quitter des yeux, il tourna la clé de contact, et démarra. En quittant le parking du commissariat, comme elle était toujours là, il lança : « Et bien, on n’a qu’a se tenir compagnie». Elle ne répondit pas.
Elle était toujours là lorsqu’il se gara face au Havana Café. Bien que se répétant sans cesse qu’il ne pouvait s’agir que d’une illusion, que les fantômes n’existaient pas, il avait espéré durant tout le trajet qu’elle se mette à lui parler. Peu importe de quoi, mais entendre sa voix, si douloureusement proche de celle de Molly, l’aurait apaisé. Mais ses mâchoires ne s’étaient pas desserrées une seule fois. Il la fixa un long moment avant de se décider à sortir de la Plymouth. Il se dirigea à pas rapides vers la porte vitrée du Havana Café, et son cœur rata un battement lorsqu’il la vit encore, debout derrière son épaule droite, son reflet lui masquant une partie de la rue.
Il fit encore volte-face, s’attendant presque à voir la portière arrière ouverte, et Charlene/Molly debout face à lui, un sourire aux lèvres, les bras grand ouverts.
Toutes les portières de la voiture étaient closes, et la rue était déserte. Cependant, lorsqu’il poussa la porte, elle était revenue derrière lui.
« Café ? proposa la serveuse, à peine se fut-il approché du comptoir.
- Non merci », fit-il en s’asseyant sur un tabouret et en posant la photo de Charlene Maters sur le comptoir. « Police, vous connaissez cette femme » ? reprit-il en montrant son insigne.
Elle n’eut pas besoin de regarder la photographie bien longtemps pour répondre :
« Bien sûr, c’est Charlene. Elle travaille ici. Elle a des problèmes ?
- A vous de me le dire. Elle a disparu.
- Ca alors… murmura la serveuse.
- Ouais. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
- Eh bien… Samedi. On travaillait toutes les deux ce jour-là. Dimanche, elle travaillait pas, et hier c’était mon jour off. Normalement, elle aurait du travailler demain.
- Est ce que vous la connaissiez bien ? »
La serveuse (Debby, selon son badge) s’assit de son côté du comptoir, et se mit à tordre nerveusement une serviette en papier.
« Pas vraiment, répondit-elle. Personne la connaissait bien, à vrai dire. Elle était du genre timide et réservée, vous voyez ? Gentille, même adorable, mais timide. Elle parlait rarement d’elle, et tout. »
Nate garda le silence un moment.
« Vous savez si elle avait des problèmes ? Un petit copain un peu trop pressant, manque d’argent, peur de quelqu’un (hochement de tête négatif)… Vous l’avez déjà surprise à se servir dans la caisse ? » (regard outré)
Est ce qu’un client s’étai montré particulièrement insistant ? Non.
Est ce que quelqu’un l’accompagnait ou venait la chercher ? Non plus.
Avait-elle déjà présenté des bleus ou des marques de coup ? Non, toujours pas.
En somme, rien. Le genre de fille qui disparaissait tous les jours et qui n’inquiétait jamais grand monde. Un fantôme, errant entre les vivants sans jamais parvenir à se faire voir d’eux. Une Jane Doe parmi des milliers de Jane Doe. Le genre d’enquête dont on avait rapidement conscience que le tampon « classé » ne s’abattrait pas sur la couverture du dossier. Mais celle-là, l’inspecteur Nate Chambers refusait de l’abandonner.
Après s’être enquis de l’existence d’une famille, et avoir appris sans surprise que Debby n’en avait pas la moindre idée, il quitta le café. Toujours suivi de Charlene/Molly.
Frustré de n’avoir rien appris, sinon eu confirmation de la discrétion de Charlene, il envisagea de se rendre au club de strip-tease où travaillait cette dernière. Cependant, il se dit qu’il aurait plus de chances de rencontrer quelqu’un susceptible de le mettre sur une piste à une heure d’affluence, c’est à dire le soir. Comme il ne souhaitait pas retourner entre temps supporter les regards chargés de pitié des autres flics de Detroit, il décida de rentrer tuer le temps chez lui.
Durant tout le trajet, elle était assise sur la banquette arrière.
Chez lui, elle était encore là, et parla la première.