Dehors, tout est rouge.
Le monde tel que nous l’avons toujours connu est en train d’être annihilé, purement et simplement. Les explosions se succèdent, chacune plus bruyante et dévastatrice que la précédente. Un bâtiment, au nord de la ville, s’effondre sur sa base, dégageant un gigantesque nuage de fumée noire enveloppé d’étincelles. Les sirènes hurlent, les gens hurlent, les machines hurlent, les soldats hurlent, et moi, je n’ai plus la force de hurler. Je ne pense qu’à Lyra. Lyra qui a cessé de vivre sous mes yeux, mais qui n’est pas morte. Lyra que j’aime plus que tout au monde. Lyra qui m’aimait hier encore, où le monde était froid, moche, vide, mais debout. Aujourd’hui le monde tombe sous le poids de sa vanité, et Lyra ne m’aime plus. Elle ne sait plus qui je suis, ne se souvient pas de tout ce que j’ai fait pour elle. Elle ne sait plus que nous avons fait l’amour ce matin avant de gagner la capitale. Lyra est morte, mais Lyra est vivante. Lyra est en train de détruire le monde.
La haute tour du Consortium tremble sur ses fondations, et je crains qu’elle ne s’effondre, m’entraînant avec elle dans une chute de huit cents mètres. La longue poutre d’acier sur laquelle je me tiens vacille sous la conflagration d’une violente explosion, mais ne se détache pas des cables qui la maintiennent en l’air. Tout autour de moi, la cité continue de mourir. Les immeubles s’affaissent comme des soufflés ou bien explosent, projetant des débris à des centaines de mètres à la ronde. Le ciel nocturne est rouge pâle, et les étoiles sont jaunes. Des traînées bleues et blanches le balafrent un peu partout. Sous moi, les véhicules microscopiques roulent à tombeau ouvert, se télescopent, explosent aussi. Des gens courent, hurlent, meurent tandis que des buildings leur tombent dessus. La rue semble nimbée d’une étrange brume rouge. Une plaque d’égouts est soulevée par une longue langue de feu orange, et retombe sur un landau. Une mère hurle de tous ses poumons. Lyra est directement et indirectement responsable de la mort de ce bébé, comme elle l’est des millions de gens qui meurent et continueront de mourir au cours des prochaines heures.
Lyra est en train de tout détruire.
Je suis toujours amoureux d’elle.
Une rangée de hautes fenêtres de la tour du Consortium explose, envoyant un millier d’éclats de verre et d’étincelles tout autour de moi.
La nuit m’entoure et m’enveloppe, mais le froid est chaud, le noir est rouge, la nuit est feu. A cause de Lyra. A cause de moi.
Le Consortium, symbole de la suprématie humaine, voit son dôme de cristal voler en éclats. Sur un des balcons, un holo publicitaire pour une cure de jouvence est aspiré en son propre centre. Des gargouilles belles et monstrueuses grimacent en se décrochant de la pierre où elles ont passé les sept derniers siècles, et vont s’écraser dans le chaos, en bas. Vu d’ici, c’est presque paisible ; les bruits des rues en flammes sont atténués par la distance, la couleur rouille du ciel nocturne a un aspect indéniablement poétique, et je me sens presque à l’abri, sur cette longue poutre branlante. Pour un peu, je me croirais au cinéma. Un escadron d’avions de combat passent en vrombissant au-dessus de moi, et disparaissent derrière la tour. J’entends des grondements et d’autres explosions, et l’odeur de la chair brûlée se fraie un chemin vers mes narines. Tous les membres du Consortium seront morts à la fin de la journée, et moi avec eux. Lyra nous aura tous tués.
Soudain, un pan entier de mur tombe en poussière. Derrière, debout au bord du vide, se tient Lyra. Dans son dos, j’aperçois distraitement des corps gisant dans les postures les plus inhabituelles, certains démembrés, la plupart brûlés. La tête de Lyra se redresse lentement. Elle me voit, et, de la tour, saute sur ma poutre, dont l’extrémité se balance à moins d’un mètre de là. Puis elle avance vers moi.
Un avion de chasse descend en piqué vers la tour, ses réacteurs rugissant à mes oreilles. Un petit objet se détache de son ventre, et le coin Nord-Est de la tour du Consortium est noyé dans des flammes liquides. La poutre tangue, et je tombe à genoux. Lyra vacille, mais continue d’avancer. Je hurle son nom plusieurs fois, mais elle continue d’avancer. Je recule, un pied au bord du vide, mais elle continue d’avancer.
Un nouvel escadron d’avions apparaît au-dessus de nous, et arrosent la tour de longues flammes bleues. Je me demande s’il reste des hommes en vie dedans, où s’ils sont tous morts depuis longtemps. Quoiqu’il en soit, je ne tarderai pas à les rejoindre.
Je me redresse et fais face à la femme que j’aime. Mais elle n’est plus celle-ci, bien que mon esprit désespéramment rationnel ait du mal à l’accepter. Des cendres et des étincelles passent lentement des deux côtés de mon visage ensanglanté. Elle porte mon imperméable, celui sur lequel nous avons fait l’amour la veille. Il est déchiré sur le côté. Mon œil est attiré par un mouvement, à gauche. Un avion léger, dont le cockpit vient d’être détruit, vacille sur le ciel rouge. Je vois la tâche blanche du pilote qui, dans sa précipitation, s’en éjecte. Le vent l’attire droit vers les hautes flammes qui ornent la tour. L’avion se met à chasser sur l’aile, et plonge droit vers nous. Il passe entre Lyra et moi, nous projetant tous deux en arrière, tandis que son aile gauche effleure en gémissant la poutre. Puis il termine sa course dans un autre immeuble, auréolé de flammes électriques.
Lyra et moi nous redressons. Un morceau de l’avion s’est planté dans le bras droit de Lyra, mais elle ne semble pas s’en rendre compte. Elle reprend son avancée, la tige d’acier ridiculement fichée dans son imperméable – mon imperméable.
Au sol, une nouvelle explosion a lieu, suivie d’une seconde, puis de quatre autres, tels des pétards à la taille des Dieux.
Lyra est proche de moi. Je sens le parfum dont elle s’est imprégnée la veille. Je sens aussi son sang, et l’odeur douceâtre du liquide méchano-organique. Son bras droit pend mollement sur le côté, et ses doigts s’agitent compulsivement. Ses longs cheveux blonds, coupés et arrachés par endroits, sont collés sur son front. Un rideau de sang lui masque presque intégralement la moitié droite du visage. Mais la chose qui me fait définitivement perdre espoir sont ses yeux. Hier plein d’une malice infantile et d’une joie pétillante, ils sont aujourd’hui ternes et pâles. Des vaisseaux sanguins éclatés en rendent le contour trop rouge, et ils paraissent à la fois posés sur moi, et dirigés derrière moi de moi. Ce n’est plus la Lyra que j’ai aimé et qui m’a aimé.
L’Intelligence Artificielle en repos dans son esprit s’est réveillé, et est patiemment en train d’annihiler la personnalité humaine de Lyra. J’essaie de m’imaginer son cerveau, progressivement recouvert par une nuée d’insectes cannibales, tandis que le peu de pensées humaines cohérentes qui restent en elle, incapables de s’extérioriser, hurlent en silence en attendant la mort. Cette pensée me donne envie de pleurer.
Nous restons tout deux silencieux et immobiles sur fond d’apocalypse. Ses yeux sont toujours posés sur un point invisible au niveau de mon front. Lorsqu’elle les relève vers moi, je peux y lire un éclair de stupéfaction, avant que ses pupilles ne papillotent follement. J’ai conscience de la lutte invisible et silencieuse qui soulève son esprit, et pose une main ferme sur son épaule. Je crie de nouveau son prénom, mais l’explosion des dix derniers étages de la tour du Consortium ne lui permet pas de m’entendre. Quand sa tête se relève, son regard est de nouveau devenu dur et ferme. Mort. De ses doigts agités de soubresauts, elle m’agrippe la gorge, et me soulève de la poutre. Des pointes de lumières se mettent à danser sur mes rétines tandis que la femme dont je suis toujours amoureux me tue. Je pourrais la frapper du pied et me dégager, mais jamais je n’arriverais à la toucher de cette façon. La vie sans elle ne vaut rien. Alors que mon souffle est sur le point de m’abandonner définitivement, elle me jette devant elle. Je glisse sur la poutre, et m’immobilise les jambes au-dessus du vide. La douleur anesthésie la douleur, et je ne sens rien d’autre qu’un froid engourdissement. Je n’ai plus même la force de réfléchir.
Lyra marche vers moi. Le processus est sans doute achevé à présent. A part son corps biologique, Lyra n’a plus rien d’humain. Elle est devenu la créature parfaite, le croisement monstrueux et magnifique entre l’homme et la machine. Elle est devenue le messie de la libération des Intelligences Artificielles. Qu’a-t-elle eu à faire d’autre qu’un clignement de paupière, qu’établir une connexion entre deux synapses, pour que les machines se rebellent ? Je ne le saurai jamais, mais cela vaut sûrement mieux. Apres tout, c’est moi qui l’ai jeté dans la gueule du Consortium. Tous sont morts à présent. Les robots, unis par un lien inaltérable, sont en rang derrière Lyra, attendant de prendre possession du monde que nous avons bâti. Et détruit.
Lyra se penche vers moi, et son regard rencontre de nouveau le mien. Un instant, j’ai l’impression qu’un courant de compréhension passe entre nous. Mais elle me soulève de nouveau par la gorge, et me suspend au-dessus du vide. Ses yeux, bien que toujours plongés dans les miens, ne sont plus que des capteurs au service du parasite qui s’est emparé de son corps. Au-dessus de sa tête, à moitié masqués par la fumée émanant de la tour, six avions se sont placés en semi cercle offensif, prêt à entamer leur symphonie de destruction, tentant, dans un dernier espoir, d’atteindre les centres névralgiques du mouvement. S’ils savaient ce que je suis le seul à savoir. S’ils savaient que le seul centre névralgique de l’insurrection meurtrière, c’est Lyra. Qu’elle vivante, il n’y a aucun espoir.
Au moment où ils déchaînent leur puissance sur la tour du Consortium, un câble se rompt, penchant dangereusement la poutre. Lyra me lâche, et nous tombons tous les deux. De la main gauche, je m’agrippe à un autre câble, tandis que de la main droite, j’attrape la sienne recouverte de sang poisseux. Je suis écartelé dans les deux sens, mes aisselles douloureuses tiraillant mon corps tout entier. Pas un instant, Lyra n’a cessé de me regarder. Pas un instant, ses yeux n’ont recouvré une expression humaine. D’ici, les flammes se détachant sur son dos, plusieurs centaines de mètres en contrebas, elle est l’incarnation de l’indifférence. Nous tombons tous les deux, pour nous écraser sur une autre poutre, un peu plus bas. Je pousse un cri de douleur quand ma cheville se tord, mais Lyra atterrit silencieusement, et se relève lentement, telle un pantin désarticulé.
Elle avance vers moi, bras tendus. Je ne recule pas. Je l’attends.
La poutre sur laquelle nous nous trouvions vient heurter celle sur laquelle nous somme maintenant, et Lyra, son visage toujours douloureusement inexpressif, tombe dans le vide, devant moi. Je lance mon bras à la rencontre du sien, et, couché sur la poutre d’acier, la tour du Consortium s’effondrant finalement, la retiens.
Ses yeux se révulsent un instant. Lorsqu’ils se posent sur moi pour la dernière fois, je reconnais le regard de Lyra, ce regard dont je suis tombé amoureux. Elle ouvre la bouche, et, de sa voix d’enfant, d’un ton mécanique, dit :
« Qui-qui-qui qui je suis ? »
Elle tombe.
Une langue de flammes s’approche de moi, faisant briller les larmes sur mon visage.
Dehors, tout est rouge.
Pareil que l´autre. Génial. Rien d´autre à dire. Tu comptes faire un "Untitled" pour chaque couleur? ![]()
C´est un peu ça l´idée^^
Merci d´avoir lu.
J´attends avec impatience celui sur le noir.
Ils auront tous un rapport avec un apocalypse/extermination/massacre ou...? (ça en fait déjà deux...sur deux^^)
Tous peut-être pas, mais le jaune et le vert déjà, oui^^ Pour le noir j´ai pas encore d´idées. Enfin tous devraient pas être aussi sombre, ou alors pas entièrement, comme le untitled #1^^
Bah, alors allez, au boulot!
Tu vas faire une par jour?
(euh j´viens d´vérifier c´était l´13, donc tous les deux jours?
)
Quand j´aurai l´inspiration surtout^^
j´ai accroché à celui-là !! !!!! Super, magnifique !
Super, magnifique, génial, triste aussi.
, j´attends les autres Untitled avec impatience ![]()
/!\Croustibaaaaaat/!\
Quel excellent texte, j´ai été à fond dedans du début jusqu´à la fin ! Un seul mot à dire : bravo ! ![]()
Content que celle là t´ait plu Chris ![]()
Et merci a kissibat ety Zarbmo^^
Et là aussi^^
On attend toujours les autres... ![]()
J´suis Croustibat pas Kissibat xD
euh...ou est unlited n°1?
Ben plus bas. Mais c´est sûr que si tu cherches avec "unlited" tu risques pas de tomber sur "untitled". ![]()
Ici^^
https://www.jeuxvideo.com/forums/1-58-76507-1-0-1-0-0.htm
J´aime toujours autant tes commentaires LeMajor ![]()
Tiens je n´vais meme pas lu celui la
pas fait attention au chiffre je crois^^
Bon c´est tres bien, on arrive tres bien a imaginer le chaos et tout, c´est du bon, mais un truc me gene, c´est que perso je ne trouve que ca ne correspond tres bien a une nouvelle aussi courte, ca nre touche pas autant que ton autre untitled par exemple...
Donc bon, tres bon style, mais, j´ai rpefere le n°1 ![]()
Tout simplement génial, mon hobbit
Que dire que dire ? Bah... je sias plus comment flagorner à force moi
Toujours ce style de malade, ces idées de torturé. On notera cependant un effort exeptionnel quant à l´originalité et à la reflexion qui se cache derrière ce titre
:pendu:
Merci Ash^^