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Untitled #1

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
13 avril 2006 à 17:53:32

Dehors, tout est blanc.
La neige s’est arrêtée le matin, laissant son manteau immaculé posé sur le paysage avant de repartir. Il est encore tôt, et la neige est encore vierge. Pas un pied ne l’a foulé, pas une feuille morte n’a été chassée par le vent et est venu s’y poser. Même les animaux de la forêt, respectueux, n’ont pas quitté leur domaine.
Tout est blanc, même le ciel, et Stassia ne peut pas dire où s’arrête celui-ci et où commence la terre. Le menton posé sur le rebord de la fenêtre, elle s’emplit l’âme de l’impeccable et silencieux spectacle. Tout est blanc, rien ne bouge. A peine quelques minces volutes de fumée s’élèvent-ils de rares cheminées. Elle regarde le bonhomme de neige, et le bonhomme de neige la regarde. Ses bras de bois victorieusement dressés en V embrassent la blancheur hivernale du monde, de la ville, du jardin. Sa carotte semble une invitation à le rejoindre, à être la première à marcher dans la neige, la prendre à pleines mains, se recouvrir de sa blancheur, s’y étendre, dormir, rêver. Elle veut danser avec le bonhomme de neige, veut entourer de ses bras son corps rond, veut poser sa joue contre sa tête sphérique surmontée d’un haut-de-forme, veut tourbillonner avec lui, ses pieds chassant la neige, la faisant s’envoler, tournoyer en ellipses qui tenteront de rejoindre les anges du ciel, mais jamais n’y parviendront.
Elle sait que dans peu de temps, la beauté de ce spectacle sera ternie par la vie quotidienne, et qu’il lui faut en profiter maintenant. Silencieusement, elle s’habille, et, enfouie sous plusieurs couches de vêtements, sort.
Ses yeux, seuls visibles entre le bonnet et l’écharpe remontée jusqu’au nez, rencontrent ceux en boutons du bonhomme de neige. Elle reste immobile, des nuages de vapeur s’échappant tant bien que mal de l’écharpe, ses petits bras le long de son petit corps. Elle regarde le bonhomme de neige et le bonhomme de neige la regarde. Elle sourit sous l’écharpe, et ne sourit-il pas lui aussi de sa bouche de cailloux ? Elle s’avance vers lui, ramasse la pipe tombée à terre et recouverte de neige, et la lui remet à la bouche. Il la remercie en laissant légèrement glisser le haut-de-forme du sommet de son crâne.
Elle se tient debout, à côté du bonhomme de neige, et regarde les traces nettes et profondes qu’ont laissé ses pieds dans le sol. Le bas de son pantalon est humide, et ses chaussures recouvertes de neige fondue. Elle embrasse la joue du bonhomme à travers son écharpe, et, un demi-cercle de neige collé au niveau de la bouche, part d’un pas léger vers la rue.
Ses traces de pas continuent de la suivre. Elle essaie de les semer en contournant en arbre et en se cachant derrière une voiture, mais elles finissent toujours par la retrouver. Elles sont trop malignes, alors Stassia leur propose d’être amies. Elles semblent accepter, mais continuent de marcher derrière elle.
Du haut de la rue, elle peut voir le chemin qu’elle a parcouru, rendu visible par les petites traces de ses chaussures. Elle a un pincement au cœur quand elle réalise avoir piétiné la neige sur toute la rue. Tout n’est plus blanc maintenant, elle a rendu la route de nouveau visible presque partout où elle a marché. Inquiète, elle demande à la neige si elle ne lui en veut pas, mais la neige sur le bas de son pantalon lui dit que non, elle ne lui en veut pas, que c’est pour ça qu’elle est ici, pour que Stassia en profite. Néanmoins, la petite fille repose sa boule de neige au sol, et la tasse délicatement sur la neige. Elle ne veut pas la souiller deux fois, aussi repart-elle en marchant dans ses traces, qui aimeraient qu’elle en fasse d’autres ; elles ne peuvent plus la suivre. Comme elle ne veut pas rentrer seule chez elle, elle décide alors de remarcher sur la neige. Quel bonheur c’est ! D’abord, il y a ce petit craquement, comme si la neige voulait la repousser, mais elle sait, elle, qu’il s’agit d’une épreuve. Si la neige voulait la repousser, alors elle marcherait dessus sans y laisser de traces. Mais Stassia réussit l’épreuve, et la neige l’invite à s’enfoncer en elle, à se laisser recouvrir le bas des jambes de sa froideur paradoxale et réconfortante.
Le bras gauche du bonhomme de neige est baissé, et montre le sol du jardin. Elle comprend ce qu’il veut, et l’idée l’enchante. Elle s’approche de l’endroit qu’il désigne, et s’effondre dans la neige. Son souffle est haletant sous l’écharpe de laine, et sa poitrine soulève faiblement l’épais manteau rouge. Elle doit faire tâche de là-haut se dit elle, pourvu qu’aucun avion ne passe ! Ses yeux bleus grand ouverts sont fixés sur le ciel aussi blanc que la neige. Elle transpire un peu sous son bonnet. Elle tend les bras, tend les jambes. Elle en balaie la neige et devient un ange.
Quand elle se relève, elle voit la tâche brune sur l’arbre. Elle a encore dans sa poche les noisettes du marché d’hier. Elle les prend, et les tend vers l’écureuil. Elle avance doucement vers l’animal, qui la regarde, parfaitement immobile, ses petite pattes avant repliées devant lui. Lorsqu’elle est toute proche de lui, il saute précipitamment au sol et s’enfuit.
Stassia court après son nouvel ami, ravie de faire la course. Son manteau flotte autour d’elle, et chacun de ses pas rapides en déloge des flocons de neige, qui s’éparpillent en spirale autour d’elle.
Dehors, tout est blanc, à l’exception de ses traces de pas, celles qui viennent vers elle et les autres qui la suivent toujours, et de celles, toutes petites et toutes rondes, des pattes de l’animal.
Elle vient de le voir quand la première bombe explose.

Là où elle s’était arrêtée pour retourner chez elle, l’embrouillamini que forment ses traces est soudainement masqué par un nuage de fumée noire, qui s’élève rapidement à hauteur du toit de la maison la plus proche, et reste longtemps dressé, adoptant la forme d’un champignon difforme.
Elle ne crie pas. Elle regarde sans comprendre le rideau de cendres se disperser lentement, révélant l’apocalypse de trente mètres carrés que la bombe vient de créer. Ses yeux s’écarquillent faiblement, et sa respiration s’arrête quelques secondes. En lieu et place de ses empreintes de pas troublant la blancheur de la neige, il y a maintenant un cratère, des cendres, beaucoup de cendres, mais plus de neige. Elle reprend ses esprits, et court vers sa maison. Elle n’a pas parcouru trois mètres qu’une autre bombe s’abat sur la route, entre elle et chez elle. Il y a encore ce rideau de cendres qui s’élève vers le ciel en champignon, entouré cette fois-ci d’un millier de minuscules éclats de neige, que la chaleur a tôt fait de liquéfier. Le trou dans la route est énorme, et coupe le monde en deux parties. Elle est dans une partie, sa maison est dans l’autre. Des cris invisibles commencent à s’élever dans le silence, et elle hurle à son tour, de sa voix fluette de petite fille. Un objet long, ovale et obscène troue le ciel et vient s’écraser sur une voiture, non loin d’elle. La voiture se dresse sur ses pneus avant et est projetée en l’air. Elle passe à moins d’un mètre au-dessus de Stassia, et vient s’écraser sur le sol encore partiellement enneigé, sur lequel une longue glissade la conduit contre le mur d’une maison. Tout le temps qu’elle patine sur le sol, des étincelles jaunes jaillissent de l’endroit où l’acier frotte le bitume.
Derrière elle, les cendres ont cédé la place à une colonne de flammes oranges, et il en va de même devant elle. Elle tourne plusieurs fois sur elle-même, paniquée, l’écharpe pendue sur le menton. Elle aimerait que ses empreintes lui disent quoi faire, mais elles ont l’air aussi affolées qu’elle, formant des boucles, zigzaguant maladroitement, se succédant en une ligne ondulante. Dans le ciel passent des choses qui volent mais ne sont pas des oiseaux. Elle voit des objets tomber, et entend le grondement terrible et bestial que poussent les bombes en s’écrasant sur le sol. Elle imagine leurs gueules monstrueuses s’ouvrant sur une rangée de dents rouges, et vomissant un nuage de cendres aussi noires que la neige était blanche. Peu à peu, le ciel s’obscurcit, et bientôt, elle le sait, il sera aussi noir que s’il faisait nuit. Là-haut, des choses qui sont des étoiles et d’autres qui n’en sont pas explosent en myriades de lumière rouge et jaune, ponctuant le ciel de centaines de gommettes colorées.
Elle court vers la forêt, suivie de ses traces de pas.
Dedans, là où habituellement les arbres lui offrent leur protection, tout n’est que chaos. Les arbres brûlent, leur écorce craque tandis qu’ils crient de douleur, et le sol est intégralement recouvert de cendres noires. Elle voit la courte branche dénudée d’un arbre s’enflammer, et elle se met à pleurer, car le bonhomme de neige a exactement le même bras.
Stassia court le long de l’orée de la forêt, trop effrayée pour pénétrer la où le ciel tue les arbres.
Une longue voiture noire est encastrée dans un arbre. L’homme derrière le volant est tout habillé de noir, et la trompe obscène de son masque à gaz, à travers la vitre brisée, semble se tendre vers elle. Elle hurle, déformant son visage maquillé de larmes, et se remet à courir, sans vérifier si ses empreintes la suivent toujours.
Alors qu’elle sort de la forêt, le monde lui explose au visage. Elle est soulevée de terre par le rugissement ardent d’une boule de feu et de cendres, et se sent pousser en arrière. Ses pieds ne touchent pas le sol, et elle a soudain très peur de laisser ses traces de pas derrière. Lorsqu’elle se relève, un filet de sang se mêlant à la sueur et aux larmes qui tracent un sillon dans les cendres collées à ses joues, une main se pose sur son bras. Elle crie, elle se débat, mais avec la main vient une voix, qui dit vouloir l’aider. Qu’elle n’est pas en sécurité ici. Stassia le sait, aussi se laisse-t-elle guider. L’homme court avec elle vers un véhicule militaire, dont il essaie de forcer la porte. Il lui dit que là-dedans, ils seront à l’abri. Que le véhicule est « glindé ». Même si elle ne connaît pas la signification du mot, elle se dit que l’homme la connaît, lui. Autour d’elle, les cendres recouvrent désormais toute la neige, toutes les maisons, tous les cadavres. Son monde continue d’exploser dans une série de grondements oranges et noirs, et la cendre, comme rappelée par le ciel d’où elle vient, remonte dans un ballet au-delà de sa compréhension, escortée par des étincelles aussi belles que des lucioles. Elle pleure toujours. L’homme est parti. Elle se laisse tomber sur la couche noire du sol, et rampe sous le véhicule. Là, elle s’aplatit les mains sur les oreilles, et ferme si fort les yeux que ses paupières lui font mal.

Elle ouvre les yeux, et quitte en rampant sa cachette. Elle marche dans la rue post-apocalyptique, et ses traces de pas sont revenues, laissant dans son sillon leur empreinte. Sous la cendre, il y a la cendre.
Stassia est devant chez elle. Le bonhomme a perdu sa pipe, mais semble vivant. Mais ce n’est plus un bonhomme de neige, c’est un bonhomme de cendres.
Dehors, tout est noir.

odarveltius
odarveltius
Niveau 4
13 avril 2006 à 18:41:37

:ouch2:
decidement ton style est toujours aussi bon hobbit, et on parcourt toujours tes textes avec plaisir, et sans s´en rendre compte...
bon bah, voila, que dire... bon maniement des figures de style, bonne construction... juste une petite lourdeur que j´ai remarquee:
"Mais Stassia réussit l’épreuve, et la neige l’invite à s’enfoncer en elle, à se laisser recouvrir le bas des jambes de sa froideur paradoxale et réconfortante. " on comprend ce que tu veux dire avec paradoxale, mais je trouve que l´adjectif fait lourd ici, ca casse un peu le rythme, si tu vois ce que je veux dire :(
arf, et puis juste une chose, quipeut paraitre curieuse -_- ah mon avis tu ne devrais pas inclure un autre personnage que stassia, pour encore mieux marquer son isolement... :fou:
arf, ben voila, le reste, arriver a tirer des emotions a travers un simple regard entre une femme et un bonhomme de neige, une promenade dans une rue c´est fort :) ton texte donne une image vraiment funeste de la guerre, une opposition entre la paix qui emane de cette femme, et cet apocalypse qui se deroule autour d´elle...
bon j´ai rien a dire, c´etait mon comment :rire: voila c´est tres bon, continue comme ca hobbit :o))

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 13 avril 2006 à 18:49:44

Bin euh... Moi j´aime bien hin, mais j´sais pas quoi mettre Oo. Bah un j´aime bien et voilà quoa...

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
13 avril 2006 à 19:07:53

:snif: ´vache. Le hobbit revient plus fort que jamais. Chapeau avec ce texte, rien d´autre à dire. Vraiment. Je me mettrais bien à genoux, mais même comme ça je serai plus grand que toi alors.... :o))

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
13 avril 2006 à 21:00:30

Merci beaucoup à vous trois.
Amir :d) En fait j´ai du vouloir dire "paradoxalement réconfortante". Je sais pas pourquoi j´ai mis ça^^
Az :d) Salaud va :p) (merci beaucoup quand même :-) )

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
13 avril 2006 à 21:01:48
  • creuse un trou dans le sol pour s´incliner :o)) *

Je te remercie du compliment. :-)

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
13 avril 2006 à 23:21:57

Mais de rien (gaffe à toi gamin :-) )

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
13 avril 2006 à 23:24:27

Oui, je ferai gaffe, je voudrais pas mourir piétiné. :o))

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
14 avril 2006 à 16:22:38

T´inquiete, ça sera plus douloureux.

Epitaph
Epitaph
Niveau 10
14 avril 2006 à 19:34:05

En fait pour ceu que ca interesse, l´idée de la 2e partie est venue de la
http://www.youtube.com/watch?v=gbqMz7pGv5A&search=sigur%20ros
Pour ceux que ca intéresse pas, vous raterez rien a regarder :-)

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
14 avril 2006 à 19:40:43

Ca rame chez moi, y´a un moyen de la télécharger pour la lire avec Windows Media? Parce que sous Firefox moi ça rame. :/ (enfin, saccadé plutôt, ça se fige toutes les...hum j´dirais cinq secondes en moyenne)

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
15 avril 2006 à 09:43:36

Faut attendre que la barre grise soit remplie^^

Ostramus
Ostramus
Niveau 32
15 avril 2006 à 17:21:26

C´est un beau texte, certes, mais je n´y comprends rien. On ne sait pas ce qui se passe ni qui est cette petit fille ni où elle est. Tu joues beaucoup sur les couleurs et la véstruction d´un mande enchanté mais en fin de compte c´est dire pour ne rien dire car il n´y a pas de sens caché selon moi caché dans ce texte.

Ca n´en reste pas moins que c´est très très bien mais moi qui suis rès cartésien, ça me laisse de glace.

AmirVeltius
AmirVeltius
Niveau 10
15 avril 2006 à 17:51:13

c´est un recit sur la guerre egalement, en qq sorte, non? :(

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
15 avril 2006 à 18:55:22

Merci d´avoir lu Ostra. Pour te répondre, déjà tu dis que tu n´y comprends rien. Normal, y´a rien à comprendre. On sait ni qui est Stassia, ni ce qui se passe, ni où... Mais au fond, qui s´en soucie? Je voulais pas alourdir le texte avec des descriptions de la ville, de la guerre, de la fillette, je voulais pas faire de cassure dans le rythme. C´est une petite fille qui marche dans la neige, qui parle à son bonhomme de neige, etc. C´est tout. Ca fait peut etre léger pour une histoire complete, je te l´accorde, mais pour ce petit texte je pense que plus n´était pas nécessaire. Et enfin non, il n´y a effectivement aucun sens caché.
Enfin comme dit Amir, c´est (un peu) un récit sur la guerre^^

chris12
chris12
Niveau 9
15 avril 2006 à 23:07:47

au debut, j´ai cru qu´elle regardait la neige mais vu qu´elle etait handicapé elle pouvait pas sortir. Ensuite je me suis dit qu´elle allait se faire faucher par une voiture. Et au moment où je me dit que le hobbit fait un texte calme et gentil, la premiere bombe tombe !

sinon j´ai pas trop accroché à la deuxieme partie, chais pas pk. Et meme la fin avec "c´etait un bonhomme de cendre" m´a pas donné l´effet choc souhaité. Peut-etre pcq je trouve le mot cendre faible, peu violent ni choquant. En clair que tu mettes terre ou cendre ca m´aurait fait le meme effet, peut-etre à cause de la fatigue aussi :-))). Aucune idée mais j´ai pas accroché, dsl

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
16 avril 2006 à 18:18:11

Et non, elle meurt même pas, la garce! Merci d´avoir lu en tout cas^^

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
17 avril 2006 à 19:41:13

Allez un ptit up!

ptit-hobbit
ptit-hobbit
Niveau 10
08 mai 2006 à 15:34:12

upa up!

Wysiest
Wysiest
Niveau 17
08 mai 2006 à 23:51:06

Merci Hobbit, ca fait toujours aussi plaisir de te lire :snif:

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