Chapitre 70 : Lorsque se croisent les âmes…
Légende contre légende.
Lames de lumière.
Tourbillon de mort.
Alexandre et Namâric se livraient un combat aussi acharné que majestueux, alternant attaques et parades avec un extraordinaire brio. Leurs lames virevoltaient, enchaînant les coups à une vitesse éblouissante, tandis que leurs corps ondulaient souplement pour échapper aux assauts. Ils se faisaient face avec la même virtuosité, le rouge et le bleu s’affrontant dans un maelström étincelant pareil au ciel du crépuscule, lorsque les lueurs orangées du couchant emplissent l’azur de la voûte céleste.
Au terme d’un échange sidérant de puissance et d’adresse, Alexandre repoussa son adversaire et lui porta une rafale de coups au visage. Namâric les contra les uns après les autres, puis riposta d’une frappe horizontale. Alexandre se baissa avant de relever ses lames en une série d’attaques que le Paladin intercepta. Sans exception.
Une haine féroce emplissait lentement le froid regard du Prince. Alors que la logique aurait voulu qu’il faiblisse, Namâric ne montrait aucun signe de fatigue. Au contraire, il semblait plus solide à chaque seconde qui s’écoulait. C’était intolérable ! Ne pouvait-il admettre sa défaite ?
Rendu furieux par cette résistance, Alexandre déchaîna ses lames. Des coups que nul homme n’aurait pu parer fusèrent sur Namâric, qui les bloqua par d’amples mouvements de son arme. Sans réfléchir. Par pur instinct.
Alexandre se souvint de leur duel à Dümrist. A la fin du combat, le Paladin avait semblé perdre la raison, ne plus vivre que pour livrer bataille. Comme si, au fil des passes, la lutte finissait par prendre le pas sur toute autre considération, par écarter toute pensée extérieure, par obnubiler son esprit. Une concentration si absolue qu’aucun homme n’en était capable.
Ce phénomène avait permis à Namâric de le vaincre.
Alexandre ne devait pas le laisser se reproduire.
Mais il était déjà trop tard. Un éclair de folie passa dans les yeux du Paladin alors que son sang d’Elfe Noir réveillait des réflexes ancestraux. Il intercepta une volée d’arcs de cercles bleutés, puis riposta avec une puissance indomptable. La lame rouge frappa trois fois, si violente qu’Alexandre dut reculer. Le Prince se jeta sur son ennemi et abattit ses armes à l’aide de tout son poids. Namâric les bloqua fermement, prenant appui sur sa jambe blessée sans ressentir la moindre douleur.
Il n’était plus qu’un chasseur en face de sa proie. Rien d’autre ne comptait.
Il leva son bras cassé et porta un coup de poing qui passa sous les trois lames et toucha Alexandre à l’abdomen. Le Prince recula sous le choc, bondit à l’écart.
C’est alors que la pluie de verre s’abattit sur eux. Après une chute de cent vingt mètres, des milliers d’éclats scintillants atteignirent leur passerelle. Des fragments lourds et tranchants, qui auraient pu tuer un hippopotame aussi facilement qu’un rocher écrasant un insecte.
Les lames d’Alexandre tourbillonnèrent, dressant au-dessus de sa tête une infranchissable barrière d’énergie qui dévia ou détruisit les morceaux de la verrière. Namâric, au lieu de l’imiter, fonça droit vers lui, se frayant un chemin au milieu de la grêle meurtrière. Leurs sabres se croisèrent, ils évitèrent un éclat aussi large qu’un homme, puis se rejoignirent pour échanger de nouvelles attaques. Un lourd fragment tomba sur la tête du Paladin, qui le coupa en deux sans même le regarder, tandis que le Prince dispersait de minuscules éclats qui lui auraient lacéré le visage. D’autres cristaux tombèrent, Alexandre sauta en arrière pour éviter la lame rouge qui visait son ventre, et la pluie cessa aussi subitement qu’elle était venue.
Les deux combattants s’observèrent dans le silence retrouvé. Cette pause dans le combat suffit à calmer légèrement Namâric. Sa sauvagerie s’atténua, et il réfléchit presque clairement.
Tous deux sentaient que la fin approchait. Que tout le duel les avait menés à cet instant décisif.
Que cette passe serait la dernière.
Ils bondirent.
Un faible éclair s’échappa d’un pilier éventré, illuminant la scène. D’un côté venait Namâric, ses cheveux noirs flottant derrière lui, son corps tendu décrivant une parabole meurtrière, son regard rougeoyant reflétant l’écarlate de sa lame. Face à lui arrivait Alexandre, filant comme une flèche à un mètre du sol, ses épées de feu bleu fendant l’air devant lui tandis que ses yeux chargés de haine et de colère restaient braqués sur son ennemi.
Ils se rencontrèrent en plein vol, leurs lames se heurtèrent dans une explosion pourpre. Alexandre, plus en hauteur, parvint à repousser Namâric vers le sol puis à passer au-dessus de sa tête en une lune époustouflante. Il retomba derrière lui, porta un coup de taille du bras droit. Le Paladin toucha terre et fit volte-face, tendant sa lame pour parer l’assaut. Le Prince transforma son balayage en une puissante estocade, que Namâric réussit à dévier. La lame bleue fut détournée par la rouge et frôla son oreille. Alexandre frappa de sa main libre. Sa seconde épée vola par-dessus la première et visa le front du Paladin. Celui-ci ramena son arme sur sa ligne centrale et para l’attaque au dernier moment.
L’épée écarlate de Namâric bloquait les lames croisées d’Alexandre, qui tentaient de se refermer sur sa tête comme des ciseaux meurtriers. Lentement, le Prince prit l’avantage. Namâric sentit la chaleur des sabres d’énergie qui s’approchaient de ses joues. C’est alors qu’il joua son atout.
Il éteignit sa lame.
C’était une manœuvre qu’il avait imaginée dès les premiers assauts, mais qui lui semblait si risquée qu’il avait décidé de la garder en réserve. Désactiver son arme pour franchir la garde adverse puis la rallumer et frapper. Une tactique qui l’exposait aux épées de son ennemi, et qu’il utilisait à présent en dernier recours.
Alors que les lames couleur d’eau convergeaient sur sa tête, Namâric avança sa main vers le Prince. Il aurait pu raviver son arme et atteindre Alexandre en plein cœur, mais il serait mort à la seconde suivante, décapité par les épées qu’il se savait incapable d’éviter.
Non. Il avait un autre plan.
La flamme rouge jaillit à nouveau du gantelet d’argent, et décrivit une courbe aussi fulgurante qu’audacieuse. La lame magique atteignit sa première cible. En ressortit. Fondit sur la seconde. L’énergie grésilla au contact de la chair.
Et les mains d’Alexandre s’envolèrent.
La droite, tranchée à hauteur du coude, emporta avec elle l’un des Bracelets d’Arzhan. Le sort qui protégeait l’antique objet contre le vol entra aussitôt en action, et la lame bleue s’éteignit.
Le Bracelets droit d’Arzhan venait de perdre ses pouvoirs. Et rien ne les lui rendrait jamais. Ainsi l’avait voulu son créateur.
L’autre main, coupée au niveau du poignet, tomba mollement sur le pont. La lame resta active au bout du Bracelet, mais le choc la dévia de sa trajectoire, et Namâric l’évita sans mal avant de pivoter pour frapper Alexandre à la hanche.
Le Prince dans un réflexe se jeta à terre et esquiva le coup de grâce. Puis, la douleur succédant à la surprise, il poussa un effroyable hurlement de souffrance qui résonna dans toute la colonne et vrilla les oreilles de Namâric. Affolé, le visage déformé par la terreur, Alexandre criait comme un dément, ses yeux allant de ses moignons fumants à ses mains qui gisaient sur le sol. Ses hurlements redoublèrent quand il vit ses doigts morts se replier en une ultime contraction avant de s’immobiliser.
La lame brûlante avait cautérisé la plaie en même temps qu’elle l’ouvrait, de sorte que le sang ne coula pas. Une bien maigre consolation par rapport à la terrible blessure. Manchot. Il était manchot, à présent. Incapable de tenir une arme, incapable de poursuivre la lutte. Un étau glacial se referma sur ses entrailles et, peu à peu, ses cris faiblirent et s’éteignirent. Tout comme sa seconde épée.
Namâric avançait vers lui, sa lame haute. La folie du combat l’avait abandonné, et il observait sa proie en s’efforçant de chasser toute pitié. Il devait achever sa mission.
Alexandre rampa comme un fou pour s’échapper, comprit qu’il n’y parviendrait pas. Il se remit péniblement sur pied, recula face au Paladin qui s’approchait d’un pas implacable.
Soudain, le pont s’arrêta. Une brèche de plusieurs mètres, qu’il avait ouverte lui-même en mitraillant le sol au cours de l’affrontement, l’empêchait de reculer davantage. Namâric se plaça devant lui et se prépara à frapper, ses yeux ne reflétant rien d’autre qu’une froide concentration.
Alexandre aurait pu se servir du Bracelet qui lui restait. Il aurait pu générer une nouvelle lame et reprendre le combat. Mais il n’en avait plus la force. La perte de ses mains lui avait arraché toute son énergie. Il était vidé.
- Pourquoi ? gémit-il.
Namâric suspendit son geste.
- Quoi ?
- Pourquoi ? répéta le Prince, des larmes perlant au coin de ses yeux. Ca n’aurait pas dû finir comme ça… Molloch m’avait juré que…
- Molloch ?
Une expression de surprise se peignit sur les traits du Paladin. Molloch, l’être qui l’avait empêché de tuer Alexandre, qui lui avait sauvé la vie par deux fois et qui le voulait à son service ? Le Prince le connaissait, lui aussi ?
- Je devais abattre les Migrodis pour pouvoir me venger, sanglota Alexandre, plus pour lui-même que pour son adversaire. Il devait venir. Il me l’avait juré.
Namâric ne parvenait pas à porter le coup fatal. Il devait d’abord entendre la fin de l’histoire.
Alexandre contempla ses moignons de bras.
- Je porte la marque d’un sorcier. J’ai été enchanté dans le ventre de ma mère. Depuis ma naissance, j’étais destiné à me servir de la machine dans la salle de contrôle. Destiné à vaincre les Migrodis. Pourquoi fallait-il que vous vous en mêliez ? Pourquoi m’a-t-on trahi ? Pourquoi dois-je mourir ici au lieu d’assouvir ma vengeance. ?
Namâric se secoua. Le Prince commençait à délirer. Ou alors, il tentait de gagner du temps. Et même s’il disait la vérité, le Paladin n’avait pas envie d’en entendre plus.
Il abattit sa lame.
La fontaine de feu magique fendit l’air en bourdonnant. Un revers foudroyant et impitoyable, qui séparerait la tête d’Alexandre de ses épaules aussi sûrement que la hache d’un bourreau.
Le Prince lui lança un regard de défi. Un regard brillant de larmes et brûlant de haine, qui semblait clamer de toute sa force : « Tu ne me tueras pas. »
Le sabre couleur de sang frappa.
Le Prince fit un pas en arrière.
La lame écarlate fouetta l’air à un millimètre de sa gorge tandis qu’il se laissait tomber dans le vide. En une seconde, il avait disparu dans les profondeurs de la tour.
Sans un bruit.
Namâric éteignit son épée de feu.
C´est pas fini. Y a le prochain chapitre, très important, et toute une longue conclusion ensuite.
Ces chapîtres étaient vraimnt géniaux ! Et vivement les prochains.
Ce sont des chapitres vraiment bien et les combats sont un peu moins longs que dans les chapitres précédents.
J´aime bien le décor du duel avec tout qui pète à l´instar de celui dans la cathédrale de Kridath quand tout s´éffondre.
Petit détil, la véritable citation est :
"in nomine patri et fille et spiritus sancti"
et non : "in nomine patris et fili et spiritu sanctu"
Je me demandais bien quand tu ferais intervenir donc deus ex machina ... heureusement pour toi que ça se goupille bien avec l´histoire sinon on pourrait croire à une solution de facilité extrème.
Un dernier truc, les ressemblances avec Star Wars sont un peu trop nombreuses avec le coup des passerelles et des colonnes d´énergie (combat Dark Molh vs Koi Gon jin, dsl pour l´orthographe) et celui de Namâric contre Alexandre (Vador vs Skywlker).
Malgré tout ça cela reste passionant et j´attends avec impatience la suite. ![]()
Dark Maul et Qui-Gon Jin.
"Je me demandais bien quand tu ferais intervenir donc deus ex machina " Quand je ferais intervenir quoi ? Le couteau ?
J´ai corrigé la citation latine.
Marci pour la critique, et tu ne m´as pas répondu pour mon précédent post : pourquoi avais-tu sorti un "vive Cate Archer !" au milieu de la discussion à la page précédente ? ![]()
Nan, il parle des Bracelets.
Euh sinon, toujours aussi génial, vivement la suite. ![]()
J´ai mis le tuc à propos de Nolf parce que dans la fiche de ton pseudo Kaim_ tu mettais que tu avais ce jeu et comme j´en suis fan j´ai mis ça.
Le deus ex machina est un terme courant pour dire que l´auteur utilise un truc énorme, une solution de fcilité en gros pour extirper et planifier l´hisotire quand celle-ci devient trop embourber ou sans issue.
Je sais ce qu´est un deus ex machina, je me demandais juste duquel tu parlais parce que dans ta phrase, tu ne le précises pas. Les Bracelets, le couteau, Frid, il y a pas mal de choses dans ce chapitre.
Et pour nolf, c´est aussi un jeu que j´adore, bien que je n´aie jamais réussi à terminer une mission en restant discret...
Ma mission préférée est "Une chambre forte fracturée" je me regale. Et puis une fois que tu as fini le jeu normalement, tu peux utiliser les codes et y aller pleins pots. Je me suis d´ailleurs inspiré du jeu pour confectionner certaines intrigues dans mes fictions.
Enfin bref je ne vais pas en dire plus car le topic en s´y prête pas.
J´attends la fin !
Ah oui ! Ton deus ex machina est Molloch avec qui tu peux sauver qui/quand/comme/où tu veux. Disons que c´est un personnage intéréssant mais je n´apprécie pas trop cette voix de facilité à l´instar de l´invinciblinvulnérabilité de Namâric, mais ça ne tient qu´à moi.
Bon je vais pas dire que j´ai adoré sa va devenir une habitude sinon ^^ (ouai je veux t´epargner le gonflement des chevilles )
Mais enfin on a douté de la victoire de Namaric ! Et enfin il n´a pas vaincu avec facilité (et puis c´est bien fait pour ce sale gosse d´Alexandre il va perdre un peu de sa superbe ) Enfin bref de superbes combats ... Et la suiteeeeeeeeeee ! ^^
Il y a tout de même un détail dans l´histoire qui me titille. Les Bracelets d´Arzhan, qui renferment une puissance et une énergie considérable, ne peuvent pas renfermer la blessure au dos alors qu´un simple chant de Dario suffisait à guérir les pires blessures.
De plus, je trouve aussi étrange qu´Alexandre ne se déplace pas plus vite, de fasses pas apparaître des éclairs dans le dos de Namâric. Et puis aussi, ce n´est pas très logique, ALexandre n´a plus aucun honneur à tirer du combat contre Namâric alors je trouves vain tout ça car il aurait suffi à Alexandre de faire léviter Namâric (comme Artus à Kridath) pour le faire basculer dans le vide. Je sais qu´il son armure de karalite mais sa tête était "magicable. Ou alors encore plus facile, Alexandre aurait simplement pu par télékinésie briser la nuque du paladin.
Ce sont des choses qui font que je trouve le récit de plus en plus incohérent et c´est lassant à force de les voir combattre alors que depuis un bon moment pleins de chose aurait suffi à térasser ce fanatique de Namâric.
C´est le problème quand on crée des persos trop puissants, on sait plus comment les freiner. Cela dit :
- Les Bracelets guérissent bien la blessure puisque Alexandre réussit à se relever, mais la guérison n´est pas totale car ces objets sont plus des armes qu´autre chose.
- La magie ne peut provenir que des Bracelets donc ne peut se manifester dans le dos de Namâric.
- Pour la télékynésie, tu as raison. Il faudra que je réfléchisse à une explication.
He ben il n´était pas dit a un moment que la puissance des bracelet dependait des émotions de leur porteur ? Alexandre est crevé et blessé il n´arrive peut etre plus a controler tout les pouvoirs des bracelets ou alors il aurait du se concentrer quelques instants ce qui aurait suffit a Namaric pour l´attaquer ... Enfin, je ne suis pas l´auteur.
Trop bonne idée ! Viens dans mes bras mon sauveur !
Je sais je sais ^^
Les émotions ne sont pas nécessairement intrinsèques a la condition physique.
Moi j´aurais simplement dit que l´énergie autour d´eux (les éclairs et les tubes tout ça) saturaient l´air et donc la magie n´aurait pas autant de puissance.
Ou alors tu pourrais dire qu´Alexandre a beaucoup trop utilisé de magie pour guérir sa blessure et les bracelets ne sont plus aussi puissants.
Mais bon, tu fais comme tu veux. ![]()
Il m´est arrivé la même chose avec un demi-dieu immortel... ![]()
J´aime bien ce qu´a dit Snake.
J´attendais le moment où Namaric allait sortir "Alex, Je suis ton père", genre après lui avoir coupé la main ^^
Magnifique, t´es vraiment un virtuose du combat, la suite !
"J´attendais le moment où Namaric allait sortir "Alex, Je suis ton père", genre après lui avoir coupé la main ^^"
Heu...
C´est vrai que les combats ne sont plus aussi long (ou peut-être qu´ils sont tellement bons qu´on ne s´en rend pas compte).
Par contre j´aimais bien Alexandre et les Bracelets...
La Cuite !
Où en étions-nous restés ? Alexandre, les mains tranchées, venait de tomber dans le vide. Namâric éteignait son arme. Et maintenant, il est temps de conclure cette bataille.
Bonne lecture !
Chapitre 71 : Achever la mission
Le contrecoup d’efforts intenses et prolongés s’abattit sur Namâric comme une chape de plomb. A peine avait-il fait disparaître sa lame qu’une fatigue écrasante l’envahissait. Insurmontable.
Il tomba à genoux, le souffle court et les membres tremblants. Il entendait son sang battre ses tempes. Chaque muscle de son corps le lançait douloureusement ; les courbatures mettraient des jours à disparaître.
Comme ses yeux se couvraient d’un voile scintillant, il comprit qu’il n’allait pas tarder à s’évanouir. Il se coucha sur le sol, haletant, le regard fixe, les poings serrés, et attendit.
Au bout d’une minute, ou deux, ou peut-être trois, sa vue redevint normale et son rythme cardiaque ralentit. Le Paladin s’appuya sur son bras valide puis voulut se relever. Une vague de souffrance submergea son genou dès sa première tentative. Il grimaça, retomba, se redressa. Après une bonne dizaines d’essais, il parvint à se remettre sur pied.
Il devait retrouver Olaf. Dans son état, il ne pourrait pas grand-chose, mais si son compagnon avait besoin d’aide, il le trouverait à son côté. Namâric n’abandonnait jamais ses alliés.
Titubant, les dents serrés sous la douleur de sa jambe, il se mit en route vers le pied de la tour. Descendre le premier escalier fut une véritable torture. Il dut s’appuyer contre les murs pour ne pas s’effondrer.
Il ne sut pas combien de temps il lui fallut pour parcourir les passerelles, traverser plusieurs fois la salle, descendre d’innombrables marches en s’accrochant à des rambardes glacées. Toujours, il s’efforça d’ignorer la douleur et de se concentrer sur ses objectifs : retrouver Olaf, l’aider si nécessaire, puis s’assurer de la mort d’Alexandre.
Un silence effrayant régnait dans la tour. Un silence absolu. Un silence de mort.
Les piliers fendus crachaient encore de maigres étincelles, qui ne suffisaient pas à dissiper les ténèbres au fond du puits. Que s’était-il passé, en bas ? Qui avait survécu ? Où étaient Olaf, Karen ? Et Frid ? Avait-il pu s’échapper ? Namâric sentit un frisson d’angoisse parcourir son échine.
Il se traînait sur une rampe en pente douce qui longeait le mur de la tour lorsqu’un puissant grondement monta des profondeurs. L’inquiétude s’empara du Paladin. Il se laissa tomber au sol, rampa jusqu’au bord de sa passerelle, jeta un coup d’œil dans le vide…
Et tout explosa.
Une impressionnante colonne de flammes naquit au sommet de l’immense coupole noire et remonta le long du pylône central, faisant éclater ses parois dans des gerbes orangées. Une série de détonations assourdissantes ébranla la tour colossale tandis que des langues de feu jaillissaient du pilier et projetaient des éclats métalliques dans toutes les directions.
Namâric se couvrit la tête avec ses mains. Plusieurs fragments brûlants ricochèrent sur son armure, une fumée épaisse et étouffante emplit l’espace autour de lui ; un souffle puissant la fit tourbillonner, suivi d’un appel d’air qui fit trembler tous les ponts pendant qu’un terrible ronflement traversait le bâtiment.
Les oreilles encore bourdonnantes, Namâric leva les yeux.
La tempête s’était calmée aussi soudainement qu’elle était venue. La fumée s’échappait par le toit brisé de la colonne, aspirée par un formidable élan, comme si une masse titanesque avait jailli du plancher avant de ressortir par le plafond.
Le Paladin se releva et poursuivit sa route en regardant vers le bas. L’explication de ce cataclysme devait être simple. Les câbles qui reliaient le dôme aux pylônes avaient été tranchés ; l’énergie s’était accumulée à l’intérieur de la coupole avant de se libérer par le sommet en pulvérisant le pilier qui la surmontait. Evident.
Enfin Namâric atteignit le rez-de-chaussée.
Un terrifiant spectacle l’attendait.
Au milieu de débris épars et parfois encore fumants, gisaient des corps inertes et ensanglantés, dans des postures qui attestaient de la violence du combat. Les têtes de Casta et Sorelial avaient roulé à plusieurs mètres de leurs troncs. Une plaque de métal était retombée sur Emmanuel, lui broyant plusieurs os. Karen était étendue à terre au milieu d’une immense flaque de sang. Varlian avait dégringolé depuis la passerelle et s’était écrasé sur les dalles, l’épée de Namâric toujours plantée dans la gorge.
Et Olaf, immobile, reposait sur le sol.
Namâric s’approcha. Du sang coagulé souillait le masque d’or au niveau de l’œil gauche. Plusieurs marques de coups barraient l’armure noire du vieux Paladin, tandis que son poing serrait le couteau d’Alkion.
Namâric s’accroupit auprès de lui ; ses doigts coururent sur le masque et défirent les attaches.
Il réprima un haut-le-corps.
L’œil gauche de son camarade n’était plus. Un caillot rougeâtre s’était formé dans l’orbite transpercée et avait collé la paupière. D’une main tremblante, Namâric chercha le pouls d’Olaf.
Son cœur battait encore.
Il avait survécu.
Le Paladin se garda bien de toucher au visage du blessé. Il le plaça en position latérale de sécurité, défit le pectoral de l’armure pour le laisser respirer, puis ouvrit la main d’Olaf, reprit son couteau et le remit au fourreau. Il se leva, alla récupérer son épée sur le corps de Varlian, l’essuya et, sans un regard pour son ancien ami, se dirigea vers Emmanuel et Karen.
Eux aussi vivaient encore. Le lieutenant avait posé un vague pansement sur sa blessure à la cuisse avant de perdre connaissance. Le bandage ne parvenait pas à arrêter tout le sang, mais il avait limité l’hémorragie. D’autres entailles, moins graves, restaient à l’air libre. L’Elfe, quant à elle, avait été assommée et sérieusement blessée. Sa plaie la plus profonde se situait sur son flanc, lacéré par une lame sans merci. Elle avait dû perdre la moitié de son fluide vital, mais elle n’était pas morte.
Namâric hésita.
Il ne ressentait plus aucune colère. Trop épuisé pour ça. Ses adversaires avaient tenté de les tuer, lui et Olaf. Ils avaient éborgné son maître et failli l’achever. C’étaient de dangereux ennemis, qu’il convenait d’anéantir. Mais ils ne faisaient qu’obéir à leurs ordres et protéger Alexandre. Ils étaient jeunes, pas innocents mais au moins loyaux.
Pour la première fois depuis longtemps, Namâric ressentit une once de pitié. Il se pencha sur les deux Chevaliers puis, déchirant leurs habits, confectionna des pansements qu’il serra fermement autour de leur plaies.
A présent, ils avaient une chance de s’en sortir.
Le Paladin s’était laissé attendrir, mais cela ne faisait pas de lui un imbécile. Afin de parer à toute éventualité, et même si ses ennemis ne risquaient pas de se réveiller de sitôt, il leur lia pieds et poings avant de les allonger côte à côte.
Après quoi il se mit à la recherche d’Alexandre.
Le Prince devait se trouver dans les environs. Il avait chuté du haut de la passerelle, et Namâric ne l’avait pas vu en descendant les rampes. Mais il ne se trouvait pas dans la salle.
Namâric jeta un regard à la coupole noire éventrée par l’explosion. Alexandre avait dû la percuter. Son corps devait reposer à l’intérieur.
Le Paladin s’approchait de la structure en ruines lorsqu’un grognement s’éleva dans son dos.
- Mmmf… Qu’est-ce que…
Le cœur de Namâric fit un bond. Olaf !
Il se retourna. Le vieux Paladin remuait mollement, cherchant à se redresser, un rictus de souffrance déformant son visage.
Namâric boitilla vers lui.
- Tout va bien. C’est fini. On a gagné.
Olaf lui jeta un regard marqué par la douleur et la fatigue.
- Varlian ?
- Mort ?
- Karen… Emmanuel ?
- A côté. Ils méritent de vivre. On va les sortir de là.
- Et… Alexandre ?
- Plus de mains, et une chute de cent mètres. Je vais vérifier qu’il a bien péri.
Olaf tenta passa la main sur son œil mort, puis tenta de se relever. Echoua. Namâric l’aida à se remettre debout.
- Comment te sens-tu ?
- Question… stupide, répondit Olaf. J’ai l’impression que.. qu’on m’a enfoncé un fer rouge dans le crâne. A part ça… ça va bien. Je tiens même… mieux que toi… sur mes jambes. Aïe, tu me fais mal.
- Désolé.
Namâric soutint son compagnon, et tous deux claudiquèrent vers le dôme ravagé. Ils passèrent par une brèche dans le mur et découvrirent la deuxième cloche, dévastée elle aussi.
- Evan était entré, lâcha Olaf. Et je ne le vois pas.
- L’explosion a dû le réduire en cendres, répondit Namâric. Et c’est probablement la même chose pour Alexandre
Il se trompait.
Le Prince gisait au centre de la seconde coupole, parmi les débris à demi fondus d’une énorme machine, juste à côté d’un gouffre fumant ouvert dans le sol. Ses membres brisés témoignaient des innombrables fractures que lui avait causés sa chute tandis qu’une terrible brûlure noircissait son corps de la taille aux épaules. Son regard était fixe, sa bouche entrouverte, son visage d’une pâleur mortelle.
Mais, incrustée dans le Bracelet qui enserrait son bras gauche mutilé, les pierres rouges étincelaient encore.
- Il a dû se servir du Bracelet pour freiner sa course et traverser le dôme, supposa Namâric. Mais était déjà mal en point, et l’explosion l’a pris au dépourvu. Il doit être mort. Vérifie, lança-t-il à Olaf.
Le vieux Paladin s’agenouilla à côté du Prince et posa deux doigts sur sa carotide.
- Un… Deux… Trois-quatre-cinq… … Six… Il est toujours vivant.
- Alors il faut en finir.
Namâric s’avança et brandit son épée. Son regard implacable croisa celui d’Alexandre. Même si le Prince n’arrivait plus à parler, ses yeux semblaient le supplier. Puis une terreur sans nom apparut dans ses pupilles quand il comprit que, cette fois, le Paladin n’hésiterait pas.
Namâric contempla longuement le plus farouche adversaire qu’il ait jamais affronté. Trop de fois déjà, Alexandre avait trompé la mort. Il était temps de mettre un terme à cette insolence. Le Paladin prit une longue inspiration, chassa les derniers doutes de son esprit, puis agit.
L’épée s’abattit.
Elle atteignit le Prince en plein milieu du torse. L’acier dérapa sur son sternum, se glissa entre deux côtes, s’enfonça dans sa poitrine en déchirant ses muscles. Alexandre se convulsa. La lame rectifia sa trajectoire, trancha un tendon puis plongea au plus profond de son cœur.
Namâric dégagea son arme. Un torrent écarlate bouillonna.
Les yeux du Prince s’écarquillèrent, sa bouche s’ouvrit sur un cri muet, sa peau vira au gris tandis que le sang inondait son torse. Un spasme l’agita, suivi d’un second. Puis son corps se raidit, et il ne bougea plus.
La lueur dans les joyaux de son Bracelet s’éteignit.
Alexandre, Prince de Dümra, héritier du trône royal, fils renié par son père, traître banni par son pays, fondateur de la Garde noire, vainqueur des Migrodis et d’Arkos, était mort.
Au terme de quatorze années d’exploits qui auraient rempli dix vies ordinaires.
Namâric poussa un long soupir.
- Mission accomplie.
Chapitre 72 : Les enfants perdus
Le silence.
Partout.
Un silence oppressant, qui emplissait chaque couloir de l’immense citadelle, qui régnait sur les salles aux murs blancs désertées ou, pire, peuplées de cadavres. Le soleil entamait sa descente sur l’horizon et dardait ses puissants rayons à travers les fenêtres, éclairant l’effrayant spectacle des corps sans vie étendus à terre dans des postures macabres.
Au-dehors, la forêt rayonnait de vie.
Au-dedans, tout n’était que mort.
Enfin, presque…
Une porte coulissa avec un grincement et une petite silhouette s’élança en courant dans un couloir. C’était un garçon de huit ans à peine, tout entier vêtu de blanc, aux cheveux blonds coupés courts et au visage angélique. Il traversa plusieurs salles, jetant des regards apeurés autour de lui, puis franchit une dernière porte et se réfugia dans une pièce sûre.
- Alors, Xavier ? demanda une voix féminine.
Il se retourna vers ses camarades. Vingt enfants aux traits marqués par l’angoisse et la peur, assis en groupe sur le sol de marbre, quelques-uns buvant à des gourdes. L’aînée, une fille de dix ans aux longs cheveux d’un brun ténébreux, gardait les yeux fixés sur le nouvel arrivant.
- Alors rien, Aleriane. Ils sont tous morts. Il ne reste que nous.
La petite fille se caressa le menton.
- Nous avons survécu. Les autres enfants, au moins, auraient dû s’en sortir. On doit chercher. Tu as de quoi manger ?
Xavier haussa les épaules.
- Pas trouvé.
Aleriane eut un air déçu puis se tourna vers son petit groupe. Quand, après l’évacuation de la grande tour, tous les adultes s’étaient effondrés, elle avait pris la direction de la bande. Ils s’étaient réfugiés dans cette pièce carrée munie d’une seule fenêtre, et sortaient tour à tour à la recherche de survivants. La peur régnait car, quoi qu’il se fût passé, un danger mortel devait rôder dans la forteresse. Un ennemi puissant arpentait les couloirs, tuant tout le monde sur son passage. S’il les voyait, il les mettrait en pièce. Tel était l’état d’esprit des enfants.
Aussi sursautèrent-ils tous lorsqu’on frappa à la porte. Trois coups timides, hésitants. Les plus jeunes se recroquevillèrent dans un coin. Un bébé se mit à pleurer. Xavier s’abrita sous une table.
- Compris, trouillards, fit Aleriane. J’y vais.
Elle se dirigea vers la porte et l’entrouvrit. Jeta un coup d’œil pas l’interstice. Ecarta le battant en grand.
Une fille de neuf ans se tenait devant elle, ses cheveux blonds mangeant son visage à forte mâchoire.
- Ernéa ! fit Aleriane, soulagée. Tu es seule ?
- Non. On est quinze dans une autre pièce. On cherche… J’ai vu cette porte se refermer, alors…
- Très bien. On va essayer de rassembler un maximum de monde. Ensuite…
Elle n’acheva pas sa phrase. Un lourd bruit de pas se fit entendre sur leur droite. Quelqu’un arrivait. Il allait tourner l’angle du couloir.
- Rentre ! lança Aleriane.
Mais il était trop tard. Une jambe gainée de noir apparut, puis un homme entier, puis un second.
Chancelants, les traits tirés, ils portaient des armures cabossées souillées de traces de sang. Le plus grand, un homme au teint pâle et aux yeux rouges stupéfiants, portait sur son dos une jeune femme inconsciente. L’autre, un homme solide mais marqué par l’âge avait la charge d’un grand gaillard couvert de blessures, et dans un mouchoir pendu à se ceinture reposait un oiseau évanoui.
Aleriane ne savait que faire. L’homme aux yeux rouges prit la parole en premier.
- Bonjour, petites. Heureux de voir qu’il reste des gens en vie par ici.
Ernéa tremblait de tout ses membres. Aleriane prit une grande inspiration et lança :
- Bonjour, monsieur. Je m’appelle Aleriane. Savez-vous ce qui s’est passé ?
- Tu ne me demandes pas mon nom ? s’étonna l’homme en noir.
- Non, monsieur. Ce n’est pas poli.
Le vieil homme prit le relais.
- Voilà une enfant bien élevée. Je m’appelle Olaf, et mon ami Namâric. Cette femme se nomme Karen, ce garçon Emmanuel, cet oiseau Frid.
- Enchantée.
- Quant à te dire ce qui s’est passé ici… C’est très compliqué, et je pense que tu ferais mieux de l’ignorer. Je te le raconterai peut-être… Plus tard. En attendant, sache que tous vos parents sont morts. Il ne reste que les enfants, ceux qui n’étaient pas intronisés.
Des larmes montèrent aux yeux d’Ernéa. Xavier et d’autres firent leur apparition pour observer les étrangers. Aleriane parvint à garder contenance.
- Et… qu’allons-nous faire ?
Namâric réfléchit à la question. Les Migrodis avaient disparu. Ne restaient que les plus jeunes qui, malgré leur éducation, ne reprendraient probablement pas le flambeau de leurs parents. D’abord par manque de connaissances au sujet d’Arkos, ensuite parce qu’ils n’avaient pas les moyens d’apprendre seuls à se battre et à rechercher les yeux. Les montagnes étaient un sanctuaire inviolable autant qu’une prison sûre, la forêt pouvait fournir une profusion de nourriture, et quelques notions simples suffiraient à gérer la citadelle.
Le Paladin observa Aleriane. Il savait jauger quelqu’un du premier regard. Une compétence aiguisée par des années d’espionnage et de combat. La jeune fille avait une force peu commune. Ses traits fiers, son maintien, ses yeux brillants de détermination, ne laissaient planer aucun doute.
C’était une meneuse.
Namâric déposa Karen au sol, jeta un coup d’œil à Frid. Ils avaient retrouvé l’oiseau sur une poutrelle, assommé mais encore vivant. Indestructible. Le Paladin n’oubliait pas que, par le passé, l’oiseau avait survécu à une bien plus dangereuse explosion. Il était heureux que Frid ait survécu mais, d’un autre côté, il redoutait son humeur lorsqu’il reprendrait conscience. Le réveil serait difficile.
Namâric considéra Olaf. Son vieux maître avait laissé un œil dans l’histoire, mais à présent il allait pouvoir se reposer. Borgne, mais bientôt retraité dans un luxueux manoir histenien. En plus, il conservait le masque d’or et les lingots dérobés à l’Ordre. Pour un peu, Namâric l’aurait envié.
A l’idée de ce qu’il avait accompli dans la journée, un mélange de fierté, d’allégresse et de tristesse s’empara de son cœur. Tout était terminé. Les pertes avaient été terribles, mais il avait gagné. Les Migrodis vaincus, Alexandre éliminé, Varlian retrouvé et mis hors d’état de nuire, il pouvait retourner la tête haute auprès de ses supérieurs. Un seul détail le dérangeait : la hache de Nolkar, qu’il aurait voulu examiner de plus près, avait disparu. Et il ne se l’expliquait pas.
Ses yeux se reposèrent sur Aleriane.
- Nous allons d’abord mettre mes amis blessés en lieu sûr. Ensuite, nous réunirons tous les enfants qui se cachent dans cette forteresse. Vous allez devoir remplacer vos parents et vivre en paix dans ce lieu. Je dois partir dans quelques jours, mais je prendrai le temps de t’enseigner ce que tu dois savoir. Car vous allez fonder une nouvelle communauté, et c’est toi qui la dirigeras.
Stupéfaite, Aleriane acquiesça. Namâric se permit un sourire. Il était convaincu que cette fille ferait une excellente reine. Il allait lui apprendre tout ce dont elle avait besoin pour faire de la citadelle une ville prospère et tranquille isolée du monde. Après quoi Olaf et lui s’en iraient.
Namâric sentit une paix profonde descendre sur lui. Il faisait le bon choix.
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