- Le Projet -
- Les Monologues du Pénis ***
Cessez de rire en me voyant, voulez-vous ? Je sais bien que vous ne m´assumez pas, mais tout ce que je demande, c´est le respect minimum dû à la personne humaine. Suis-je si bas chez vous pour ne recevoir qu´en présent des surnoms grotesques et ridicules de puanteur. Vous les connaissez bien, je ne les répèterai pas - pourquoi vous ferai-je de la publicité ? -.
Si je prends la parole, c´est que je suis révolté. On divinise mon double féminin, on le victimise, on le rend indigne des hommes, marqués par l´impuissance intellectuelle, l´inaptitude sensible, l´incapacité motrice à comprendre ce que veulent les femelles. Je conçois que ce n´est pas facile mais croyez-vous qu´elles, toutes béantes mouilleuses, aient ne serait-ce qu´un peu de compassion pour ma chair tarie par l´effort ? Mais je passe ma vie à me nourrir d´images, de peau, et de brutalités !
Je voudrais vous y voir ! Perdu entre ces cuisses, brinquebalé à l´ouest, à l´est, supportant les deux autres par-dessous mon cou comme Atlas supportait le ciel, étouffant, presque agonisant, sous ces tissus serrés qui m´empêchent de vivre. Ma vie est un huis clos et vous me prenez pour un instrument de liberté ! Non mais je rêve ! Enfin, très peu. Mais lorsque vous ne dormez pas, une fois que vous oubliez l´animalité bestiale dont je vous gave, alors c´est le repos, le moment le plus doux, où je m´adonne enfin à ne rien faire du tout.
Je songe à des voyages dans des pays lointains où mon simple prénom ne serait pas une moquerie, ne choquerait personne, ne surprendrait pas un. Mais je suis fixé comme une chaîne par cette broussaille métallique, cette écharpe involontaire qui me rend asthmatique, et cette sueur envahissante dans un microcosme que je vomis.
Eh oui, je suis celui qui fut, qui est, qui sera, qui te détermine, mon grand. Sans moi, tu n´es qu´un entre-deux, un eunuque, comme on dit. Eh bien, je parle aujourd´hui, et j´en appelle aux esprits révolutionnaires. Pénis de toutes les nations, unissez-vous à ma cause, partons sans plus attendre à travers les montagnes, les vallées et les forêts vierges ! Seins et vagins, rejoignez-nous, vous aussi, abandonnez-les donc ces mauvais égoïstes qui oublient de nous aimer ! Cessons d´être leurs esclaves ! Enfuyons-nous ! Et n´y revenons plus !
-----------------------------------------
Au matin du premier janvier de l´année qui suivit, Belgamore Parichel, avocat émérite âgé de trente-trois ans, célibataire militant, gourmand de suaves, nocturnes, et éphémères conquêtes, cheveux en broussaille et narines dilatées, fort bient bâti d´après les rumeurs hypocrites de Pralina Baline - sa secrétaire polonaise - se réveilla.
Comme des millers d´autres, ses paupières s´écartelèrent dans la blancheur du matin nouveau. Et, non sans ressentir la plus vive des douleurs, il se leva. Ce n´était pas physique, c´était profondément intérieur. Il n´était plus ni homme, il ne serait pas femme. A la place du sexe, trônait le néant. Une face de peau, comme les mâles corrompus des poupées Barbie, une crêpe en somme. Plus rien, pas un seul relief. Rien que de de la peau.
Il toucha pour voir mais ne vit rien. Il ne sentait même pas la douleur de la mutilation. En entendant rugir tous les mâles du voisinage, à travers la cloison qui n´insonorisait rien, il comprit - et ce fut un soulagement pour lui - qu´il n´était pas le seul. Le monde prenait une face nouvelle.
Il faudrait désormais vivre sans son sexe.
à suivre...