Bon allez, je sais pas si c´est un intervalle qui convient, mais voici l´épisode suivant :
6 - l´Architecte des jeux extérieurs
Au moment où Nash et Léo s’enfuyaient en courant devant le flicoïde, à l’autre bout de la ville, une jeune fille de onze ans rentrait chez elle en sautant d’un pavé à l’autre. Elle évitait soigneusement les pavés rouges, qui recelaient selon elle des torrents de lave en fusion.
Un chien plus grand qu’elle la suivait en trottinant d’un pas alerte, peu sensible quant à lui à la chaleur dégagée par la lave imaginaire. C’était un labrador couleur chocolat qui avait fière allure, mais dont les oreilles trop longues pendaient comme celles d’un cocker un peu affligé, et claquaient contre ses joues au rythme de son trot. Ce détail lui donnait un air nonchalant auquel sa maîtresse était particulièrement sensible.
Trop concentrée sur les difficultés de son itinéraire, elle n’avait pas remarqué les nombreux prospectus automatiques qui circulaient encore au rythme de leurs slogans pour les jeux de l’Atlantique, pas plus que les tricycles à lunettes chargés des inscriptions au concours du château de Gabor.
- Tu sais Boldechoco, un jour je t’apprendrai à parler, disait la jeune fille à son chien qui tendit ses oreilles comme deux antennes. Mon frère Maurice m’a expliqué qu’il suffit de greffer un larynx artificiel dans la bouche d’un animal pour lui donner la parole.
- Ouah ! Ouah ! répondit Boldechoco d’un aboiement joyeux.
- Quand tu parleras, poursuivit la jeune fille, on pourra se raconter tout ce qu’on veut. C’est toi qui deviendras mon meilleur ami à la place de cette garce de Félicie qui est une vraie mytho.
- Ouah ! approuva Boldechoco.
- Tu sais ce que Félicie est allée raconter à Loïc ? Que j’étais amoureuse de lui et que j’aurais voulu qu’il m’emmène sur Eden pour y vivre avec lui. Elle est vraiment frappée cette fille. Tout ce qu’elle veut, c’est se rendre intéressante et me faire passer pour une folle. C’est vrai qu’il est sympa Loïc, mais qu’est-ce que je ferai avec lui toute la journée sur Eden ? Les garçons, ils n’ont pas de conversation.
Cléa attendit une confirmation de son chien qui ne vint pas. Boldechoco venait d’apercevoir un magnifique poteau en caoutchouc bleu et s’apprêtait à l’asperger pour en faire part intégrante de son territoire. Mais il n’avait pas fini de lever la patte arrière qu’une voix paniquée l’arrêta dans son mouvement.
- Stop ! Halte ! Plus un geste !
Un petit homme rondouillard venait de s’interposer entre le poteau et Boldechoco.
- Il ne faut pas toucher à ce poteau ! affirma-t-il autant à l’intention du chien que de Cléa. C’est un prototype d’éclairage public qui m’a demandé deux ans de travail laborieux.
- Qu’est-ce qu’il a de spécial ? demanda Cléa.
- C’est une commande du Service des Equipements Ludiques, répondit le petit homme en bombant fièrement le torse. Car je suis Architecte des Jeux Extérieurs.
Il se redressa aussi dignement que lui permettait son corps rondouillard, proposant à Cléa son plus beau profil. Mais constatant que son titre ronflant n’impressionnait guère, il se racla la gorge et toussota pour se donner une contenance.
- Grâce à sa composition en caoutchouc, on peut plier mon poteau d’apparat dans toutes les directions. Je vais vous faire une démonstration.
Le petit homme rond dégrafa sa veste pour se mettre à l’aise, se frotta les mains, saisit le poteau à pleines mains et s’arc-bouta sur ses deux courtes jambes. Il tira aussi fort que lui permettait sa flasque musculature, mais ce fut suffisant pour que le poteau se torde jusqu’au sol.
- Vous voyez, il se courbe dans tous les sens, dit-il en soufflant bruyamment. On peut même en faire un nœud si on le désire.
L’Architecte des Jeux Extérieurs se lança dans la démonstration du poteau noué. Mais le prototype ne devait pas encore être au point, car il se mit à vibrer comme s’il était pris de convulsion maladive. Il se redressa soudain tel un puissant ressort, emportant avec lui le petit homme qui se retrouva suspendu au sommet de la hampe, à la hauteur du toit d’un immeuble.
- Ça va là-haut ? cria Cléa.
- Tout va bien. Il doit juste y avoir un petit problème de structure, mais je vais profiter de cette position stratégique pour étudier la question. D’ailleurs mon ingénieuroïde ne devrait pas tarder à me rejoindre. Nous réglerons ensemble ce cas délicat.
Cléa fit une moue dubitative et donna le signal du retour à Boldechoco. Elle laissa le piètre architecte au sommet de son poteau, en se demandant quel intérêt il y avait à vouloir absolument devenir un adulte, s’il fallait toujours avoir un robot dans les pattes pour régler ses problèmes.
Cléa ne poussa pas plus loin sa réflexion. Boldechoco s’était mis à courir vers un immeuble qui semblait lui être familier, car il sauta avec entrain sur le bouton d’ouverture de la porte. C’était leur domicile, un appartement situé au rez-de-chaussée d’un bâtiment aux lignes crémeuses, construit dans le plus pur style Tiramisu.
Il portait le nom charmant de « Villa Carnavalou ».