Voici une p´tite nouvelle étrange. Bonne lecture!
L’homme futile
C’est au cours d’une matinée brumeuse, au dix-septième étage d’un immeuble perdu dans la métropole, que je réalisai enfin ceci : ma vie était inutile. J’étais littéralement submergé par le besoin équivoque du changement. On m’en avait souvent parlé et, à chaque fois, j’avais froncé les sourcils comme un ignare, affichant l’air méfiant et ridicule de l’imbécile que j’étais. Je n’ai pas honte de le dire; j’étais un imbécile, et de la pire espèce. La vie monotone que j’avais entreprise quinze ans auparavant m’avait finalement rattrapé. L’ère de la futilité était révolue.
Le nez dans la paperasse, je souris. Pour la première fois, je venais de percer le mystère de mon désintérêt général. Ma vie était à chier.
Cette phrase sonna si bien à mon oreille que je la répétai une seconde fois, puis encore et encore, jusqu’à ce qu’elle perde toute signification. Ma vie est à chier.
Mes lèvres s’étirèrent encore davantage. C´en était presque douloureux. Quelques secondes de réflexion me suffirent à comprendre; c’était mon premier sourire, dénué de sous-entendus et d’hyprocrisie. Quelle sensation! La franchise, la liberté!
J’éclatai d’un rire qui m’apparut étranger. J’adorais cette voix! Pleine d’assurance et de sincérité, de vigueur et d’allégresse!
Je balayai la pièce du regard. J’aurais voulu être ailleurs, peu importe l’endroit et les conditions. Ce bureau miteux me donnait la nausée.
Je franchis le seuil de la porte au pas de course et fut saisi de picotements au visage. Je baissai les yeux et aperçus ma cravate qui, dans une vaine tentative de me nuire, me fouettait le visage.
-Sotte! lui lançai-je.
Soudain pris d’un fou rire, je défis le noeud et lançai la traîtresse derrière mon épaule. Un collègue me croisa au détour d’un couloir.
-C’est pour une mise en forme? interrogea t-il en haussant les sourcils.
-Non, lui répondis-je, le souffle court. Je suis un imbécile, et j’essaie de changer!
Je poursuivis ma course, négligeant toute forme de politesse. J’allais changer, j’allais devenir quelqu’un! Il me fallait quitter cet immeuble!
Je passai devant le bureau de la secrétaire de niveau.
-Il faut changer! lui hurlai-je. Il faut changer!
Elle se leva d’un bond et composa un numéro qui devait être celui de la sécurité. J’éclatai à nouveau de rire.
-Inutile! criai-je. Suivez-moi!
La secrétaire hurla un nom qui avait dû être le mien. Dans une autre vie! Je me précipitai dans la cage d’escalier et me mis à gravir les marches avec la souplesse du félin. Plus haut, toujours plus haut!
Palier par palier, saisi d’une frénésie surhumaine, je montai et montai encore avant de me buter à une porte sombre, portant la mention: « Personnel autorisé seulement ».
Je hurlai de rire. J’avais toutes les permissions! J’ouvris la porte d’un coup de pied et me retrouvai enfin à l’air libre. Un vent puissant tenta de me déstabiliser.
-Tu es aussi traître que ma cravate! Rien ne peut m’arrêter!
Ma respiration était saccadée. Je posai la main sur mon coeur pour tenter de le rassurer, mais ma main rencontra un objet dur. Je fouillai avidemment la poche intérieure de mon veston et en ressortit un objet cylindrique. J’approchai mon visage et lut, à-travers la paroi transparente du bidule, une écriture large et froide, informatisée: « LITHIUM ». D’un coup, toute ma vigueur me quitta. Mon esprit confus repassait les derniers évènements. Dans un dernier éclat de rire, je lançai la bouteille au bas de l’immeuble et, moins d’une seconde après, la suivit dans le gouffre qui nous séparait du sol.