Bon bah quand on parle de la suite...
^^
Je pousse la porte. Non, ma main pousse la porte. Je ne sais pas. J’ordonne à ma main de pousser la porte, ce qu’elle comptait de toutes façons faire. La porte s’ouvre. Elle grince à peine, mais suffisamment pour que je m’en rende compte. Je ne m’en étais jamais rendu compte. C’est la journée des premières fois. Je pense que d’habitude, j’étais simplement trop en moi, trop éloigné du réel, pour entendre ce sifflement désagréable. Ce qui n’était donc pas plus mal. J’espère que ma réponse à Pierre était la bonne, j’espère de tout mon cœur que je n’aurais pas à le regretter…
« Où étais-tu, mon chéri ? Je me suis fait un sang d’encre ! »
Je tourne la tête vers ma mère. Elle est assise dans le divan, les yeux fixés sur le téléviseur, une expression amorphe sur le visage, totalement immobile.
« Oui, moi aussi. renchérit mon père. »
Je les regarde un instant. Les lumières du poste dansent sur leurs visages, dévoilent leurs rides, mettent leur teint blafard à nu. Depuis combien d’années ne les avais-je pas regardé ? Ils sont laids, comme tous les habitants de cette ville. Ils n’ont aucun charme, ils ont l’air d’être morts. Les seules personnes vivantes que j’ai vu jusque là étaient Pierre, et les acteurs du film. Tout le reste est plat. Plat comme moi. Comme je l’étais, comme je le suis. Sans doute pas comme je le serai.
« Désolé, papa, maman, j’étais au cinéma.
-Ah, très bien. »
Je ne suis pas certain qu’elle ait entendu. Elle m’a répondu, mais sur un ton tellement passe-partout, qu’il aurait sans doute été le même si j’avais répondu quelque chose de complètement invraisemblable.
Je m’approche d’eux, par curiosité. Je me demande ce qu’ils peuvent regarder à la télé. Je ne regarde jamais la télé, mais cette séance de cinéma me donne envie de m’y mettre. J’aimerais retourner au cinéma, mais ce n’est pas possible, ce serait trop suspect, et je n’ai plus d’argent. Le bruit d’une cinquantaine de personnes riant me parvient. Je m’avance encore. A la télé, il y a un homme qui parle, en regardant la caméra. Il a l’air insupportablement imbu de lui-même, prétentieux, certain que ses prochaines paroles vont faire mourir le monde entier de rire. Et il n’en est pas si loin, la moitié du public n’est pas loin de s’étouffer de rire. Pourtant, je n’arrive pas à percer ce qu’il y a de drôle dans ses paroles. J’ai besoin de temps pour apprendre l’humour, que je ne connais jusque là que parce qu’on m’a toujours dit que je n’en avais pas. Je crois en Pierre, lui m’apprendra l’humour.
Je reste encore quelques minutes à ne pas rire, puis je monte. La porte. Les escaliers. La deuxième porte. Je suis dans ma chambre. Mince, qu’est-ce qui s’est passé ? Mes pieds… C’est comme si c’était moi qui les contrôlais depuis mon retour à la maison. Depuis leur retour. C’est comme si c’était ma première responsabilité. J’imagine Pierre en face de moi.
« Ta première mission consiste à diriger tes pieds. Tes pieds font partie de toi, ils sont ta chair, c’est toi qui décidera dès à présent de leur direction. Ne renie pas ton corps, car tu es ton corps. »
La concision avec laquelle j’arrive à l’imaginer me sidère ; nous n’avons presque pas parlé jusque là, et pourtant je jurerais qu’il prononcerait ces mots exactement de la même manière s’il était ici. Avec ce petit sourire, qui fait que je crois à ce qu’il dit, que je vois qu’il est sincère, même s’il garde toujours une petite réserve de moquerie. Un air légèrement condescendant, mais tellement justifié… Puisque je me suis engagé à le suivre, j’ai hâte qu’il me regarde avec une nuance de respect.
Pendant que je réfléchissais, mon corps m’a allongé sur le lit. Je tourne la tête, il est 22h01. Largement assez tard pour dormir. Juste avant que le sommeil ne me submerge, je songe au fait que je n’ai pas dîné ce soir.