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Phantasia - le souffle de Vie

wlad
wlad
Niveau 7
02 juillet 2005 à 23:48:13

Ne te force pas.

CHAPITRE 19

Après un bandage de fortune sur son épaule blessée - elle penserait plus tard aux échecs passés - la jeune femme entreprit de suivre la mystérieuse et fugitive apparition. Mais lorsqu´elle vit des trainées de sang s´éloigner des quartiers des esclaves, Samantha n´eut plus de doutes sur son identité.
Elles étaient petites et espacées ; de toute évidence, sa fosse nasale n´avait pas tenu. Elle lui avait pourtant dit et répété de ménager ses forces et de tenir compte de sa fragilité naturelle, mais autant parler à un mûr en ce qui concernait ses mystérieuses capacités.
La piste débouchait sur un étroit boyau en pente ascendante dont le fond laissait entrer d´éclatants rayons de soleil.

Aurore s´appuya d´une main ensanglantée sur le rebord de l´arcade marquant la sortie du tunnel. Au-dehors, le soleil tapait plus fort que jamais, ce qui accentua douloureusement son étourdissement. Elle porta une main fébrile à ses narines d´où coulait sans interruption son propre sang.
´Et une partie de moi qui s´envole´, pensa-t-elle. Elle savait qu´elle n´aurait pas dû concentrer autant d´essence autour d´elle-même. Aussi grande son habilité fut-elle à manipuler les lois qui régissaient l´espace et le temps, son centre matériel avait de plus en plus de mal à tenir le coup.
Mais le désir d´explorer les profondeurs cachées de son don était encore le plus fort. L´entité qui l´habitait lui avait dit que tôt ou tard, elle devrait s´en servir à des fins décisives pour son espèce, et qu´à ce moment, elle n´aurait droit à aucune erreur. L´entité n´avait pas précisé quel genre d´épreuve elle aurait à affronter, mais son intuition lucide avait bien compris que son échec aurait des répercussions gravissimes. Le problème était qu´elle ne savait relativement à quoi, malgré sa capacité à lire dans l´essence de la Terre. La prescience ne lui serait d´aucune utilité cette fois-ci.

Samantha atteignit la sortie du boyau. Ce dernier débouchait sur un petit plateau de roche desséchée. En contre-bas, à quelques dizaines de mètres, reprenait la désolation chaude du désert.
Et soudain, elle la vit, non loin du rebord, recroquevillée sur elle-même, le dos tourné. Elle n´était pas vêtue comme une esclave. Au contraire, sa robe était propre, nette, non souillée du sable des mines et des accrocs du labeur. Elle était habillée... comme une fille de compagnie. Alors, en repensant à la salle de détente attenante aux cellules de détention, Samantha comprit qu´elle avait été esclave de plaisir. A cette pensée, ses mâchoires se serrèrent douloureusement. C´était une fillette de treize ans, pensa-t-elle, révoltée. Elle avait maintenant l´envie pressante de retourner sur ses pas briser les os de tous les porcs responsables de cet ignoble trafic.
Mais l´être qui se redressa et se tourna dans sa direction n´était pas une fillette de treize ans. C´était plutôt une jeune fille déjà sortie de l´adolescence, avec toute la panoplie des formes tellement aguichantes pour les hommes. Et pourtant son nez saignait abondamment, comme à chaque fois qu´Aurore utilisait sa magie avec démesure. Tout le reste concordait. Son ovale était toujours aussi angélique, semblable aux visages de ces elfes qu´évocait sa grand-mère Jessica dans ses contes pour enfant, comme le lui avait rappelé sa mère ; ses cheveux toujours du même châtain. Cette fille ne pouvait être qu´Aurore... vieillie de bien cinq années. Alors qu´elles n´avaient été séparées que depuis six mois, lorsque les mutins leur étaient tombés dessus dans les faubourgs de Sarabonde.
Le regard de la toute jeune fille était serein, comme d´habitude. Mais avec le temps, Samantha avait appris à y déceler une souffrance qu´elle s´efforçait de dissimuler la plupart du temps. Cette fois-ci, elle y parvenait bien mal. Ses jambes hésitèrent quelques pas vers Samantha, puis doucement elles se dérobèrent sous son poids. Samantha accourut, comme elle l´avait toujours fait quand Aurore perdait ses forces. La jeune fille tomba dans ses bras, et sa tête s´appuya contre son épaule intact. Comme autrefois, pensèrent-elles toutes deux. Elles s´étaient enfin retrouvées, et malgré sa métamorphose, rien n´avait vraiment changé. Pendant quelques minutes, chacune savoura en silence ce moment de détente retrouvé ; à la différence qu´un vent de sable sous un soleil brûlant remplaçait maintenant la douce brise nocturne des forêts du sud. En posant son regard sur l´immensité devant elle, Samantha se résolut à interrompre les retrouvailles.
" Pourquoi m´as-tu attendue ? Ton but est plus important que tout, tu aurais dû repartir jusqu´à la côte et passer au sud des montagnes de fer jusqu´à Curmar, le chemin aurait été sûr, et j´aurai bien fini par te rejoindre ! Où avais-tu donc la tête ? Rester dans un endroit pareil à donner ton corps à ces chiens et... ils ne t´ont pas touchée dis-moi ? Dis-moi que tu as réussi à les en empêcher ? "
Et encore une fois elle se rendit compte qu´elle grondait, telle une mère impatiente, un être qui n´avait jamais rien laissé au hasard de toute leur expérience commune, qui avait toujours pensé au moindre détail, qui avait planifié leurs fuites et évasions de dangers ô combien périlleux avec brio. Le tout à l´aide d´une intelligence qu´elle-même ne posséderait jamais.
Mais Aurore n´en montra aucune gêne, et au contraire appuya plus fermement sa joue contre l´épaule de la jeune femme.
" Je ne pouvais aller nul part sans toi, répondit-elle doucement, les yeux fermés. Ma mission, tu l´as toi-même dit, est plus importante que tout, plus que toi, et plus que moi également. Mais pour que je puisse la mener à bien, il faut que je reste en vie. Mon pouvoir se limite. J´ai bien conscience, tu sais, de ne pas être aussi solide que toi - un sourire effleura tristement ses lèvres.
J´arrive à prévoir certains évènements avant qu´ils ne se traduisent dans notre monde... mais il y en a beaucoup trop. Malgré tous mes efforts, je n´arrive toujours pas à démêler le vrai du faux lorsque je consulte des choses qui me sont éloignées. J´ai été incapable de prévoir si tu serais ou non à même de me rejoindre ! "
Elle semblait sur le point d´éclater en sanglots. C´était inhabituel chez elle, qui s´était toujours montrée détâchée. Samantha caressa tendrement ses cheveux - comme une mère - alors qu´elle continuait.
" C´est pour ça, que j´ai décidé de faire quelque chose dans le cas où nous ne nous reverrions plus. Ici, tu peux voir mon échec de tes yeux."
Alors la jeune femme se souvint de la métamorphose. Elle ne berçait pas une fillette, mais une fille d´apparence à peine moins âgée qu´elle-même.
" Pourquoi avoir fait une chose pareille, Aurore ? C´est contre nature...
-J´ai étudié notre mécanisme de croissance et je l´ai accéléré. Il n´y a rien de monstrueux là-dedans, et il me fallait un nouveau corps capable d´endurer les fluctuations considérables de ma maîtrise de l´essence. Hélas, j´ai bel et bien échoué. Maintenant que j´ai exploré le potentiel humain, je découvre de plus en plus. Dans un sens, ces derniers mois ont été fabuleux dans mes études ! Mais les effets secondaires de l´essence sont encore pires que lorsque j´étais une enfant...
-Aurore, tu es toujours une enfant.
-Ne dis pas de bêtises, Samantha. Tu sais bien que j´ai cessé de l´être depuis bien longtemps."
Son ton n´avait pas été hautain ni méprisant, mais il y avait eu dedans une fermeté qui lui laissait clairement entendre qu´elle n´accepterait plus de tels propos de sa bouche. Aussi Samantha préféra ne pas insister.
" Tout n´est pas perdu cependant, reprit Aurore. Je sais qu´il m´est inutile de continuer à vieillir de la sorte. Cela ne changera rien. Je pense plutôt fortifier la structure de mon corps. Je sais par où je dois commencer...
-Aurore, de ce domaine tu sais très bien que je ne comprends rien, je te fais confiance. Mais moi, j´ai été chargée par le destin de te protéger. Et savoir que tu es restée aussi longtemps dans ce lieu et dans de tels habits m´est insupportable. As-tu oui ou non été touchée par l´un d´entre eux ? "
Aurore se contenta de la regarder avec une surprise amusée.
" Evidemment que non, Samantha. Ici les spécimens de notre espèce ne sont guère doués dans l´art de fermer leur esprit aux contacts mentaux. A loisir je peux les contrôler, et ça n´est pas une tâche extrêmement fatigante."
Samantha poussa un soupir de soulagement. Sans qu´elle en connaisse vraiment le pourquoi, elle ne pouvait accepter l´idée qu´un être aussi pur en corps et en esprit que sa protégée se voie retirer sa virginité par des colons crasseux et décadents. Et fugitivement, l´idée l´effleura qu´elle aussi était encore vierge, et que cela expliquait peut-être le fameux pourquoi.
" C´est ce que tu fais avec moi, alors ? fit elle en souriant. Tu manipules mes actes...
-Non, j´en suis incapable. Tu es bien trop intelligente pour ça, ma rousse Samantha."
La jeune femme éclata de rire en essuyant son front de la sueur que le Soleil commençait à faire apparaître.
" Je suis sérieuse, continua Aurore. Après tout, tu m´as retrouvée."
Elle se leva lentement en portant la main à son nez, où le sang commençait à sécher.
" Il va falloir trouver de l´eau pour te débarbouiller, chérie, approuva Samantha. Puisqu´on en parle, il nous faut quitter cette mine le plus vite possible. Les esclavagistes ont sûrement une dent contre moi à l´heure actuelle.
-Ils ne sont pas les seuls, dit gravement la jeune fille.
-Tu ressens un nouveau danger ?
-Je n´ai pas besoin de le ressentir. Je l´ai vu, tout à l´heure, alors que tu allais mourir de la main d´un serviteur du Scarabée."
Samantha la regarda avec horreur.
" Les Scathra ici ? Comment auraient-ils pu savoir ?
-Probablement de la même façon que tu as su.
-Dans ce cas il faut nous hâter ! Connais-tu un moyen de retourner aux caravanes sans passer par ce labyrinthe de tunnels ? "
La jeune fille scruta attentivement la falaise qui jouxtait le plateau où elles se trouvaient.
" Nous ne pourrons pas remonter, finit-elle par dire. Descendre est dangereux en plus d´être inutile, car il mène aux profondeurs les plus dangereuses du désert. Notre connaissance d´un tel endroit est insuffisante pour espérer le traverser et rejoindre l´ouest du continent de cette manière. Il nous faut repartir vers l´est avec les caravanes."
Elle porta sur Samantha un regard neutre.
" Nous devons retourner dans les mines."
Samantha approuva silencieusement.
" Tu te sens capable de marcher ? "
Aurore hocha la tête à son tour.
" Et d´utiliser l´essence ?
-Je pourrai probablement neutraliser les gardiens des esclaves. Mais j´ai donné tout ce que j´avais pour éviter que tu perdes la tête. Le serviteur du Scarabée avait un pendentif très puissant qui lui donnait des capacités de sorcellerie."
Puis elle ajouta pensivement :
" Découvrir qui a pu construire un tel objet, voilà qui m´intéresserait...
-Nous y penserons plus tard, fit Samantha en la coupant. Quoi qu´il arrive, reste derrière moi, m´entends-tu ? Je ne veux pas que tu sois exposée de front. Je serai là pour ça."
Et là dessus, la jeune femme brandit son bâton de garde en position de défense. La plaie à son épaule était plus cuisante que jamais, mais sa résolution ne laissait pas de place à la douleur.

wlad
wlad
Niveau 7
03 juillet 2005 à 22:05:52

Chapitre 20

" Merci encore... mon maître."
Sabin enfonça l´épée de métal bleu nuit dans la poitrine de Mercutio. L´homme de lettres contempla avec satisfaction le misérable qu´il avait si longtemps servi se noyer dans son propre sang. Puis il se détourna et revint sur ses pas jusque dans le hall de la maison blanche. Elle était grande, spacieuse, et très silencieuse dans cette matinée d´été. Elle contenait énormément de suites pour les visiteurs ou de chambres pour les domestiques, mais ce matin, elle était vide. Sabin était seul.
Mercutio n´avait jamais été un homme à l´aise avec la compagnie des autres. Il n´aimait pas la présence de ses sbires, leur préférant ses vieux bibelots et artefacts ridicules. Sabin, lui, avait été capable de gagner sa confiance. Son véritable maître lui avait tout appris dans l´art de plaire aux hommes qui avaient accumulé un certaine influence. Et qui se croyaient puissants, par la même occasion. Mais Sabin avait appris que la puissance n´était rien si elle reposait sur des personnages capables de se retourner contre soi-même.
Aussi lui avait-il été si facile de convaincre le vieil idiot de sa compréhension et de son soutien. Depuis, Sabin avait été le seul serviteur de la maison. Pendant plus de quatre longue années, Mercutio s´était morfondu dans sa solitude tout en gouvernant sa guilde d´une main lasse ; Sabin, lui, l´avait servi et espionné.
Mais maintenant c´était fini, se dit-il. Le vieil aventurier avait rempli son office, et lui se réjouissait d´ors et déjà du nouveau statut dont il bénéficierait désormais auprès de son maître.
Il porta ses pas jusque dans sa petite chambre au rez-de-chaussée. Elle donnait sur un jardin encore plongé dans la pénombre de la partie occidentale de la maison. Aussi la pièce était-elle également très sombre. Sabin s´agenouilla et sortit de dessous son lit une petite boîte en fer forgé. Elle n´était pas verrouillée, car ce qu´elle contenait n´était aucunement de grande valeur, et sa véritable utilité trop complexe pour être comprise par le commun des hommes.
De ce fait, lorsqu´il fit pivoter l´épais couvercle de métal, n´apparut qu´une vulgaire paire de boucles d´oreille rouillées représentant deux petits scarabées reliés par des fils de cuivre. Sabin saisit les boucles et les fixa à chacun des lobes de ses oreilles. Il sortit ensuite le médaillon-scarabée de sous sa chemise - le même qui avait lentement ressoudé les fragments éclatés de son crâne après que la rush le lui ait défoncé à coup de massue - et y introduisit les fils de cuivre par l´une des fentes du support de bronze rouge. Il ne lui restait plus qu´à accomplir le plus difficile. Avec minutie, il saisit entre pouces et majeurs les antennes de chacun des deux scarabées et, les mains saisies d´un léger tremblement, les enfonça d´un coup sec au-dessus de ses tempes. Sa tête se mit à bourdonner comme une cloche sous l´action d´un épais marteau. Mais la douleur finit par passer ; comme d´habitude.
Alors, lentement, il entama le rituel.
´Scarabée rouge,
Seigneur des seigneurs,
Seigneur rouge de la guerre,
Arpenteur de la Terre,
Force brute du désert,
J´implore ton appel.´
Aucune parole n´avait été prononcée, mais le serviteur du Scarabée eut l´impression que ses pensées se répercutaient dans son esprit comme l´écho d´une voix dans une caverne. A n´en pas douter, c´était l´artefact qui en était responsable. Au cours de la prière, le médaillon autour de son cou s´était mis à luire par à-coups, quelques fois aussi brillant qu´une flamme dans l´âtre d´une cheminée, parfois retombant à la lueur d´une étoile lointaine. Puis il reprit sa teinte rouge sombre, et ce pendant plusieurs minutes après l´invocation.
Finalement, il repartit d´un violent éclat pourpre. Les antennes des scarabées devinrent comme des épées chauffées à blanc transperçant sa cervelle. La douleur était à la limite du supportable, comme à chaque intrusion de l´écrasante présence dans son esprit.
´Le Scarabée a entendu ta requête, Scathri. Exprime-toi librement, je t´entends.´
La pensée extérieure résonna atrocement dans l´esprit de Sabin. Il respira profondément. Son coeur battait la chamade. Il était bien conscient que son maître était à des milles et des milles de Sarabonde, mais l´intrusion mentale lui faisait toujours peur... Il redoutait ce que le pouvoir incommensurable du Scarabée était capable d´accomplir.
´Je ressens ta crainte, Scathri. As-tu fait quoi que ce soit qui puisse me déplaire ? ´
Sabin sentit ses intestins devenir de pierre.
´Non..... non, non non....´
Il avait de plus en plus de mal à formuler des pensées compréhensibles par le médaillon. Alors, maîtrisant sa respiration comme on dompte un cheval sauvage, il fit un intense effort de concentration et, tel qu´on le lui avait enseigné dans l´un des temples du Grand Scarabée, força ses pensées parasites à disparaître. Son esprit redevint lisse, ordonné.
´Non, mon seigneur. J´apporte au contraire une nouvelle digne de la confiance que vous m´avez offerte. Nous savons où est l´Arme.´
´En es-tu certain, serviteur ? ´
´On ne peut plus, mon seigneur.´
´Montre-moi.´
Sabin s´appliqua à refaire défiler doucement le souvenir des avoeux de Mercutio sous la menace de la guerrière au bâton. Le scarabée de bronze gravé sur le médaillon s´illumina longuement alors que ses pensées s´accumulaient dans le puissant artefact. Sabin attendit patiemment que son maître prenne connaissance de son souvenir. Puis le choc fut brutal.
Une gigantesque vague de plaisir l´envahit. Son corps s´ébroua alors que son sang dévalait chacun de ses vaisseaux à un rythme soutenu, et qu´une douleur puissante pulsait de son entre-jambe.
Son maître était content. Et son contentement divin se déversait maintenant sur lui à un rythme trop dangereux pour son simple corps mortel.
Enfin la vague se retira. L´écume du plaisir se répandit encore brièvement dans ses membres, puis disparut. Sabin haleta en essayant de reprendre son souffle.
´Ce que tu annonces là dépasse effectivement toutes les attentes du Scarabée, Scathri´ reprit finalement la présence. Tu en seras remercié.´
Le visage de Sabin s´illumina alors qu´il portait une main à sa poitrine encore secouée.
´Qu....... quels sont vos ordres, à présent, mon seigneur ? ´
´Mourir, Scathri.´
Ses yeux s´écarquillèrent d´horreur lorsqu´un nouveau choc retentit sous sa main. Sonc coeur avait explosé ; il l´avait clairement perçu au milieu du flot de douleur envahissant brusquement sa tête. Tous ses membres s´agitèrent furieusement. Il ne pouvait accomplir le moindre geste. Plus rien n´était sous son contrôle. De la fumée se dégagea de sa peau avant qu´elle ne prenne feu. Son visage était un brasier au milieu duquel ses yeux se calcinaient comme des oeux sur une roche chauffée par le soleil.
Il voulut crier, hurler de douleur et de désespoir, mais une ultime pensée jaillit du médaillon en feu, traversa en une gerbe d´étincelles les fils de cuivre jusqu´aux scarabées, qui déversèrent leur mortelle missive dans la cervelle de Sabin.
Son ultime relation avec le monde de matière - tel qu´il en eut l´impression, d´un point de vue curieusement détâché - fut avec son crâne, qui explosa sous l´accumulation du redoutable Mokris.

    • *

Bipage rouvrit les yeux. Un sourire satisfait illumina son visage d´habitude impassible.
Ce ne pouvait être qu´un dieu, pensait Varina, sa disciple et compagne de nuits folles. Du haut de ses deux mètres et fort de sa carrure de titan, Bipage dominait tout. Presque littéralement, il écrasait son entourage par sa seule présence. Son buste était massif, imposant, irrésistible. En cela étrangement semblable aux statues qu´on trouvait encore parmi les ruines des civilisations disparues de l´ancien monde.
Sa mâchoire semblait d´acier, tout comme ses traits taillés au biseau, et même sa chevelure grise. Son visage était jeune pourtant. Il ressemblait à un homme mûr, sorti de la trentaine, et sage avec des yeux d´un noir profond, insondables.
Il faisait tout comme un dieu. Il parlait comme un dieu, d´une voix grave et vénérable, il commandait comme un dieu, bref et impitoyable, il marchait comme un dieu, pensait comme un dieu... il faisait même l´amour comme un dieu, et à cette pensée Varina se rappela de nouveau les picotements de plaisir qui envahissaient la surface de sa peau à chaque fois qu´il la touchait.
La puissance de son esprit était sans égal. Réceptive au monde invisible - ce qui lui avait valu la réputation de sorcière dans son village natale des vertes collines de Sagini, au sud de Servine -, Varina n´avait jamais rencontré une telle présence. Bipage était en effet capable de manier le Mokris sans l´aide apparente d´aucune machine.
Il ne portait ni bagues, ni collier, ni bracelets, ni autres quelconques artefacts fonctionnant à l´aide de la mystérieuse énergie. C´était une évidence, Bipage était directement relié au Mokris. Il arrivait à le sculpter et à l´emprisonner dans des objets de pouvoir qu´il offrait à ses serviteurs. Quoi d´autre, sinon un dieu, aurait été capable de percer ainsi le secret de l´essence ?
Le tatouage de chair en forme de coléoptère qu´il présentait entre ses deux seins lui avaient valu son nom. Il était le Scarabée Rouge, immense et omnipotent, et elle était très fière de l´avoir pour dieu.
Pour l´heure, le Scarabée souriait. C´était assez inhabituel. Varina se détourna de son exercice de méditation et se rapprocha à pas mesurés du fauteuil de son maître. Elle s´agenouilla et lui prit la main.
Bipage la regarda de ses yeux aux pupilles indiscernables.
" N´es-tu pas censée te concentrer sur l´essence, Varina ? "
Malgré le léger soupçon de reproche que contenait sa voix, Varina était contente. Elle aimait l´entendre l´appeler par son propre nom.
" Je l´étais, mon seigneur, et j´ai ressentie votre joie envahir cette salle. Ne voudrez-vous pas me le faire partager, comme autrefois ? "
Bipage lui saisit le menton entre ses doigts puissants, et Varina frémit au contact électrique de sa main. Il souriait encore, ce qui était une bonne chose.
" Dis-moi, Varina, fit-il de sa voix grave, t´es-tu jamais questionnée sur ta raison d´être ? Ton plus ardent souhait est de servir le Scarabée Rouge. Je l´ai senti dès le premier jour où tu t´es présentée à moi. Il m´intéresse beaucoup d´en connaître la raison.
-Je vous aime, mon seigneur" répliqua-t-elle en souriant.
Bipage n´éclata pas de rire, mais ses fossettes devinrent plus proéminentes que d´habitude, ce qui était toujours signe chez lui d´un certain amusement. Elle avait appris à le remarquer.
" L´amour... tellement abstrait, tellement incertain. Hors de toute logique."
Il renifla de mépris.
" Ne t´es-tu pas plutôt rapprochée de moi par crainte ? Par connaissance de ce que je pourrais te faire si tu n´oeuvrais pas à mes côtés ? Ta vie n´est pas sans valeur, Varina. Tu perçois l´essence tout comme je la perçois, même si tu as encore beaucoup à faire pour atteindre un centième de mon talent."
Varina respira profondément, les narines dilatées. Elle aimait son dieu, et par dessus tout elle admirait la puissance de son esprit, mais elle n´avait jamais apprécié que l´on critiquât ses capacités personnelles. Pour cela, elle avait laissé de nombreux cadavres dans son sillage jusqu´aux îles glaciales du nord de l´ancien monde, où elle avait rencontré son maître pour la première fois, guidée par la déformation du Mokris autour de sa présence.
Bipage raffermit sa pression sur son menton et la força à le regarder dans les yeux.
" Ne prends ombrage de tout ce que je pourrai te dire, Varina. L´égo est un formidable moteur spirituel, et tu as raison de vouloir le défendre. Nourris-le autant que tu le peux, mais tu dois te forcer à le mettre au second plan face à certaines évidences. Tu n´en sortiras que grandie, et ainsi tu atteindras une forme de jouissance supérieure en mesurant ton égo à celui des autres. Ainsi de suite, tu répéteras le même processus... jusqu´à l´ultime manifestation du plaisir. L´existence... vaut-elle la peine d´être vécue sans plaisir ? "
Et là dessus Bipage leva les yeux vers le lointain et sembla comme soupirer, plongé dans une certaine forme de nostalgie.
" Tu fais partie d´une élite, reprit-il. Je n´accepte que des gens d´exception parmi les lieutenants de mon armée. Sais-tu quels buts j´envisage de donner à cette armée, Varina ?
-Dominer l´intégralité de cette planète, mon seigneur.
-Ca, c´est ce que le Scarabée Rouge proclame à ses serviteurs pour les empêcher de perdre leur temps dans de vaines interrogations. L´armée du Scarabée n´a pas besoin de réfléchir ; il lui suffit d´être efficace. Mais crois-tu vraiment que toi, Jin et vous autres jeunes gens surdoués et à l´égo surdimensionné soyez réellement capables de m´offrir le monde sur un plateau ? "
Varina baissa les yeux. Son maître commençait à s´égarer dans une de ces conversations qu´elle avait peine à suivre.
" Il nous faut plus de troupes, mon seigneur, fit-elle à voix basse. Nos casernes du nouveau continent commencent à élargir leur influence, et nous avons déjà enrôlé plus de huit centaines de soldats, mais...
-Quelques centaines, quelques milliers, peu importe le nombre, Varina, dit Bipage d´un ton cassant. Le Scathri ne sera jamais assez vaste pour submerger les nouveaux camps fortifiés de ses ennemis. Les nouvelles forces des hommes. L´humanité tend vers la pente abrupte de la régression, dit-on... C´est effectivement le cas, depuis une époque que tu ne peux avoir connue, et qui s´appelle la dernière grande guerre humaine. Mais tout aussi pathétiques soient-ils, les chiens se regroupent autour de la carcasse pour défendre un squelette sans viande. L´homme a un réel problème, Varina : il aime stagner, car son instinct de survie animale reste le plus fort. Le formidable développement de sa civilisation passée, il la doit à une élite. Oui, tu m´entends bien, une élite. Tu ne trouveras nul groupe d´hommes à la surface de cette planète qui ne comporte une certaine élite, dissimulée ou non, et à différentes échelles.
La nouvelle évidence de ce jour est donc celle-ci : l´homme possède l´outil de l´évolution gravée à l´intérieur de lui-même, mais il ne l´utilise pas, en dehors de quelques aberrations cachés dans sa horde. L´homme est-il un chef d´oeuvre ? Certainement pas."
Varina était totalement perdue. Elle ne comprenait plus rien. Où son dieu voulait-il en venir ? Et de quelle évolution pouvait-il parler ?
" En conséquence, voici la triste vérité, chère Varina : l´armée du Scarabée Rouge n´a aucune chance d´asservir les peuplades humaines de la Terre. En revanche, elle a bel et bien une raison d´être. Celle qui mènera le Scarabée à la victoire totale d´une guerre qu´il a engagée depuis plus de huit mille ans. Car la horde du Scarabée cherche l´Arme."
Varina frissonna. Ce mot, depuis qu´elle était entré dans la confrérie du Scathri, résonnait comme un glas chaque fois qu´on le prononçait.
" L´Arme qui apportera au Scarabée Rouge la domination de toute chose, dit-elle en un soupir.
-Oui, Varina. Tu as bien compris. Non pas de pathétiques bouts de terre que les hommes s´arrachent. Non pas la Terre. Tout. L´essence."
Les yeux de Bipage s´illuminèrent dans leur obscurité.

lunadriel
lunadriel
Niveau 9
04 juillet 2005 à 20:55:45

c´est long mais c´est tres bien :ok:
continue comme ça Wlad
A propos de continuer :) a quand la suite :question:

tirion
tirion
Niveau 9
30 juillet 2005 à 14:49:04

t´as un nouveau lecteur lol bon bah perso j´adore c´est bien écrit j´aime beaucoup la façon dont tu décris les combats!continue!

Felina
Felina
Niveau 1
07 septembre 2005 à 21:40:18

:up:

j´ai lu cette fic. et j aimerais bien savoir si il y a une suite, et si oui quand elle sera publiée ?!

(perso j ai adoré je vous la conseil a tous meme si elle a l aire d un gros pavé :ok: )

wlad
wlad
Niveau 7
24 septembre 2005 à 16:05:59

Oui, il y a une suite, je la publierai lorsque je l´aurai retrouvée :ok: .
Salut tirion, j´avais complètement oublié que je t´avais filé le lien.

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