La lune formait un croissant lumineux au milieu du scintillement des étoiles roses dont la couleur n’était qu’une couche supplémentaire de joie dans leurs esprits alcoolisés. Il faisait assez chaud, car le diable était invité à une fête chez Yahvé, et la seule chaleur de son aura à la fois repoussante et attirante baignait la ville d’une agréable tiédeur. Saturne hurla : « A la gloire de Satan, notre invité, qu’il ait une longue vie dans ses alcôves putrides ! »
Quelques passants se retournèrent. Un groupe de punks avec le nez pointu lui lança un regard pendant deux secondes et continuèrent leur chemin. Une femme à l’aspect chétif, au corps rose et à la chevelure verte, aux seins dénudés, lui lança un regard émoustillant.
« Salut, Que la nature est belle ».
Que la nature est belle lui répondit :
« Bonjour.
-Tu te balades avec nous ?
-Non, désolée, je suis chargée de donner à boire aux plantes, il reste encore plein de cactus à saoûler, tiens, je t’offre cette rose. Elle ouvrit sa main charnue et douce, et ils virent une petite rose rouge ouvrir et fermer ses pétales en émettant des hoquets.
« Merci, Tarindrella. » Et ils partirent, Saturne avait mis la rose dans ses cheveux noirs.
Il confia à Samuel, à voix basse :
« Tu sais, on a eu des moments d’amour elle et moi, dans des lupanars, elle m’avait invité dans ses arbres de la forêt sombre près des bois crépusculaires enchantés de son père. C’était au milieu des branches d’un énorme babobab, sur une plate-forme aux rideaux de soie. Je peux te dire que la rivière baroque de nos élans passionnés puisait son flot impétueux dans l’essence même de ces terres où la nature s’efforce de surpasser par sa splendeur onirique toutes les autres créations du paradis.
-Oh, que c’est beau.
-Oui, moi aussi je suis beau. » Et Saturne trébucha contre la racine d’un arbre et s’affala sur le sol comme une merde.
« Merde ! »
-Tu l’as dis, t’es vraiment une merde. » Saturne se releva et dirigea son regard vers celui qui avait parlé.
Il l’observa. Les cheveux blonds et ondulés, les traits fins et dédaigneux, la bouche minuscule, le tout jeune frère de Saturne, batârd né des amour entre Dieu et une tarindrella, le regardait d’un air moqueur et méchant.
« C’est encore toi Milop, tu crois que tu me vexes en me comparant à ce qui reste coincé dans ton cul malgré tes efforts ? Enlève ce cactus qu’il y a dans ton fondement et arrête de me comparer à ce que tu aimerais être, il ne fait pas bon de fantasmer toute sa vie sur son frère aîné. »
Les lèvres du jeune blond rétrécirent encore un peu plus. Il lui répondit : Tes sarcasmes ne te replaceront pas dans l’estime de notre père. Tu n’es qu’une sous-merde alcoolique dénuée d’honneur. Regarde-toi, est-ce là un fils de roi ? Disons plutôt une femelette.
-Ou une courgette. »
Un enfant qui passait par là éclata de rire sous la repartie. Milop le fusilla du regard en mettant la main à son épée. Et le rire du garçon s’évanouit, jetant un dernier coup d’œil à Saturne.
« Tu peux toujours faire le malin, Saturne pas rond, mais met-toi dans la tête que tu n’as aucun avenir, et que quand je serais Dieu je te chasserais d’ici comme une vulgaire boniche, peut-être même que tu aura la chance d’aller sur Terre et de te mêler à ces grotesques terriens. Maintenant, excuse-moi, j’ai des gens à surveiller ici. Ne fais pas trop de bêtises, si tu ne veux pas que je dise tout à papa. Et garde cette rose dans tes cheveux, tu as l’air de ce que tu es.
-Pfff, ridicule cafard sans consistance. »
Mais Milop ne l’avait pas entendu, il poursuivait son chemin, entouré de deux officiers divins.
Moi, j’avais la tête pleine de questions, je voulais demander à Saturne qui était exactement ce personnage hautain et d’où venait une telle haine entre deux frères. Mais Saturne me devança :
« Ne me parles surtout pas de cet insignifiant personnage, Samuel, tout ce qu’il sait faire, c’est lécher les bottes de mon père et lui rappeller sans arrêt que je suis un sale gamin indigne de porter un jour la couronne, tout ce qu’il veut, c’est prendre ma place. Et bien qu’il l’a prenne, j’en ai rien à foutre moi, de poser mon cul là où mon père a posé son cul d’enc… »
Mais Axel lui mit sa main sur la bouche. Fort heureusement, une explosion venait de retentir et avait masqué le début de l’insulte. Samuel tourna vivement la tête et vit un feu d’artifice dans le ciel féerique. Saturne dit : « Cool, regarde Samuel, des feux d’articifices comme ça tu n’en vois pas sur Terre ! »