Voici le chapitre 8 :
Paris, 53 heures.
Quand je me réveille je suis toujours assis sur la chaise. J'y ai passé la nuit, une légère douleur remontant le long de mon dos. Je n'ai pas besoin de regarder par la fenêtre pour deviner le ciel orageux qui surplombe Paris. C'est le même qu'hier, des nuages qui filent d'Est en Ouest à une vitesse déconcertante, des éclaircies éparpillées, qui sont davantage d'infimes rayons que de véritables morceaux de ciel. La lumière n'est ni vive, ni chaude, elle possède cet aspect froid et déclinant. La pièce est presque entièrement plongée dans la pénombre. Le lit est vide, les draps dégagés, mais je sens encore son odeur flotter dans l'atmosphère. Je suis cette odeur le long du couloir jusqu'à me retrouver devant la cuisine. Elle se tient près de la petite table en métal, préparant un café d'une main, beurrant un toast de l'autre. Ses cheveux sont mouillés, son t-shirt lui retombe juste au-dessus des genoux, caressant le bas de ses cuisses, et quand elle m'aperçoit elle se tourne gracieusement, souriante.
« Je t'ai emprunté un t-shirt, tu m'en veux pas ? »
Je m'approche sans répondre, elle n'attend d'ailleurs aucune réponse, ayant déjà détournée sa tête vers la casserole bouillante. Elle la soulève des deux mains et elle commence à en verser le contenu dans deux tasses de café. Tandis que le liquide se répand je lui demande :
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Elle préserve son sourire :
« Ça se voit pas ? Je prépare le petit déjeuner. »
« Tu n'as pas à faire ça. » Dis-je froidement.
« Pourquoi pas ? »
« Je ne bois pas de café. »
« Pourquoi t'en achètes alors ? »
Je ne réponds rien. Je la laisse finir ses préparatifs. Elle sort de la cuisine en portant le plateau avec précaution. Je m'efface pour lui libérer le passage et la suis jusqu'au salon. Une fois le plateau posé sur la table basse elle s'assied sur le canapé, un toast à la main. Elle croque dedans comme une gamine et demande, la bouche pleine :
« T'as dormi sur la chaise ? »
Je m'assieds à mon tour, en face d'elle, restant silencieux. Elle insiste :
« T'as pas... »
« Il faute que tu partes. » Dis-je en lui coupant la parole.
Son sourire s'efface aussitôt, elle arrête de mâcher et pose le toast sur la table.
« Pourquoi ? »
Je ne la regarde plus, les yeux fixés sur le mur derrière elle.
« Pourquoi ? » Répète-t-elle d'une voix mêlant crainte et agressivité.
« On est samedi. »
Elle émet un petit rire surpris :
« Et alors ? »
« J'ai des choses à faire. »
Elle reprend le toast et répond naturellement :
« Ça me dérange pas. Je peux venir avec toi. »
« Va-t'en ! » Je crie, fuyant toujours son regard.
Choquée, elle s'exécute, partant à petits pas précipités vers l'entrée.
Je regarde le café tournoyer dans les tasses, je regarde son toast à moitié entamé, et, alors qu'elle est tout près de la porte, je murmure :
« Attends. »
Un silence gênant perdure quelques instants et je le brise en répétant :
« Attends. »
Je vais la rejoindre dans l'entrée, elle est immobile, tête baissée, la main sur la poignée.
« Tu ne vas pas sortir comme ça. » Dis-je en désignant ses jambes nues.
« Qu'est-ce que ça peux te faire ? » Rétorque-t-elle.
Je soupire. Je lui prends la main et l'entraîne avec moi vers l'une des chambres du fond. J'en ouvre la porte et je lui dis :
« Dans le placard du haut tu trouveras des habits pour toi. Je t'attends en bas de l'immeuble. Tu peux venir avec moi, mais tu ne poses pas de questions, c'est entendu ? »
Elle acquiesce en hochant lentement la tête. Je lui lâche la main et elle se dresse alors sur la pointe des pieds, m'appliquant un baiser timide sur la joue, qu'elle ponctue d'un merci délicat.
Nous sommes dans le métro en direction du cimetière. J'ai passé dix minutes à l'attendre au bas de l'immeuble et elle est finalement ressortie avec ses habits de la veille. Son jean sale troué, sa veste noire légèrement trop longue. Elle a cependant gardé mon t-shirt, encore plus long, qui dépasse d'une bonne vingtaine de centimètres. La tête posée sur la vitre, contemplant le décor sans enthousiasme, elle a tout de la gamine larguée et innocente. Comme hier le métro est vide, et Jeanne pense probablement à la même chose que moi puisqu'elle me demande :
« Pourquoi il n'y a personne ? »
J'affirme alors à voix haute ce que je n'ai cessé de me répéter depuis hier :
« Les gens doivent avoir peur d'affronter la réalité. »
J'imagine une ville entière cloitrée chez elle, un peuple condamné au silence, tapis dans l'ombre, laissant la nature dans un état incertain, en suspens.
« C'est triste. » Avoue-t-elle en arrêtant de regarder ce paysage amorphe.
Quelques stations plus loin un homme nous rejoint dans le wagon. Je le reconnais immédiatement car il s'agit de celui avec qui j'ai discuté la veille, ici-même. Dès qu'il m'aperçoit il m'adresse un grand signe de main et s'approche de nous. Je ne peux contenir un rire spontané en le découvrant. Il porte un costume cravate des plus distingués, ce qui contraste d'une manière assez ridicule avec son visage éreinté et sa barbe broussailleuse.
« La classe pas vrai ? » Dit-il fièrement en tournoyant sur lui-même une fois qu'il nous a rejoint.
Jeanne m'adresse un regard interrogateur auquel je ne prête pas attention, et l'homme reprend :
« J'ai pensé à ce que tu m'as dit. »
« Ce que j'ai dit ? »
« Qu'un idiot bien habillé passe mieux qu'un intellectuel mal habillé. »
Il s'assied à côté de Jeanne, et, visiblement mécontente, elle se tasse sur le côté, replongeant son regard à travers la vitre.
« Et donc maintenant j'ai tout. » Ajoute-t-il en souriant.
« Y a plus qu'à arranger cette barbe. » Dis-je un brin moqueur.
Il se la frotte à plusieurs reprises, comme si il était en train de réfléchir, et finit par conclure :
« Peut-être. »
Le silence s'instaure inévitablement et pendant quelques minutes le schéma est le même :
Jeanne regarde dehors, je regarde Jeanne, l'homme me regarde.
« Tu as trouvé ton frère ? » Finis-je par dire en me souvenant de notre discussion.
Il hausse les épaules :
« J'étais parti pour le chercher mais j'me suis senti mal avec ce que tu m'as dis. Du coup je suis tombé sur cette boutique. Un truc super classe, avec tous ces vêtements à porter de main. J'y ai passé toute l'après-midi. Ensuite j'ai passé la soirée à vider les restau' du coin. Les gens sont cons, il y a tellement de choses à faire, j'me suis jamais senti aussi bien. »
« Mais ton frère alors ? » Dis-je en insistant.
Il hausse à nouveau les épaules :
« Si j'le trouve tant mieux, si j'le trouve pas tant pis, au moins je suis bien habillé. »
« D'accord. » Dis-je légèrement décontenancé.
« Et toi alors ? » Demande-t-il en désignant Jeanne, avant d'ajouter à mon égard :
« C'est qui, ta fille ? »
Jeanne me fixe froidement, et je réponds, à moitié convaincu :
« C'est une amie. »
« Ah oui ? Tu les choisis jeunes tes amies, et plutôt jolies, n'est-ce pas ? » Il dit, et je ne sais pas à qui de nous deux il s'adresse. Je commence à me sentir mal à l'aise et ni son comportement ni celui de Jeanne n'arrangent rien à la situation. En scrutant davantage son visage il semble avoir une révélation :
« Mais je te connais ! »
Elle tourne pour la première fois la tête vers lui, lui adressant un regard méprisant.
« Non je ne crois pas. »
Il se penche vers elle en plissant les yeux.
« Mais si je te connais, tu es... »
« Non tu me connais pas. » Lui coupe-t-elle la parole. Elle se lève alors, se faufilant rapidement entre nous avant de courir jusqu'au fond du wagon, disparaissant dans une cabine.
Jusque là spectateur, je me lève à mon tour, intrigué. Quand j'ai presque atteint la cabine j'entends l'homme m'appeler.
« Hé ! »
Je ne me retourne pas complètement et il demande en criant :
« Tu as une tondeuse ?! »
« Quoi ? » Dis-je perturbé, m'arrêtant net.
« Une tondeuse, pour ma barbe, tu en as une ? » Il mime un mouvement de main près de sa barbe, ce qui doit être la simulation d'un rasage.
« Non, pas sur moi. » Je réponds, désabusé, avant de toquer sur la porte de la cabine.
« Jeanne ? C'est moi.»
J'entends des gémissements saccadés, des pleurs maladroits, et sa voix aigu retentit :
« Je m'appelle pas Jeanne. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi tu m'appelles comme ça ? »
« Parce que c'est comme ça que je te connais. »
« Je te comprends pas. » Murmure-t-elle de l'autre côté de la porte, et je devine son visage collé délicatement dessus.
« Moi non plus. » Dis-je tout bas.
Le cliquetis se fait entendre, la porte s'ouvre à peine et la moitié de son visage apparaît dans l'entrebâillement. Je suis accroupis, elle aussi, elle essaie de dissimuler ses larmes, mais son mascara s'est déjà répandu sur ses joues, formant d'affreuses tâches noires.
« Qu'est-ce qui se passe ? » Je lui demande, en essayant de paraître le plus attendri possible.
« Tu te rappelles de notre arrangement ? »
Je hoche la tête.
« Si on continuait à le préserver ? »
Mon silence semble être une approbation et dès que je la sens calmée je demande :
« Tu veux sortir ? »
Elle acquiesce tout en restant prudente :
« Il est parti ? »
Je me retourne. Le wagon est vide.
« Oui. »
Elle ouvre alors la porte entièrement. Nous nous redressons et nous restons face à face de longues secondes. Ses bras sont étendus le long de son corps, ses mains agrippant les manches de sa veste avec un gêne apparent.
« Ça va aller ? »
Elle acquiesce à nouveau, utilisant à présent ses manches pour sécher les larmes immobilisées sur ses joues et en dégager le mascara. C'est à ce moment là que je réalise qu'en dépit de tout ce qui nous caractérise, de tout ce qui nous différencie, nous avons quelque chose en commun, une peine comparable, qui nous retient l'un à l'autre. Et, une fois assis à nos places, elle dit sur un ton qui ressemble presque à une imploration :
« Me laisse pas. »
Le cimetière se trouve à proximité de Paris. C'est une immense étendue verte, défiant les limites de la perception, où s'alignent ces pierres murales sans fin, usées et creusées de toute part. Le vent ballote l'herbe qui se dérobe sous nos pieds, je marche devant, tête repliée pour lutter contre les souffles glacials. Jeanne est juste derrière moi, si gênée qu'elle adopte une démarche que je juge trop dramatique. C'est quand les lignes ne peuvent plus être comptées, que les pierres se confondent, que je m'arrête. Je connais le chemin par cœur, mille pas devant, dix pas sur le côté, et j'y suis. Pour la première fois je n'y suis pas seul. Elle est avec moi, silencieuse, pendant que je m'agenouille devant la pierre abrupt, celle de la tombe de mon père, ou de ce qu'il en reste.
Le nom n'y est plus gravé, les dates y sont méconnaissables, et, comme pour toutes les pierres qui nous entourent, il y a bien longtemps que personne n'est venu y déposer un bouquet. Si c'était le cas, il serait déjà déchiqueté par les rafales, aussi ravagé que l'homme auquel il était censé rendre hommage. Jeanne, restée debout jusqu'alors, me laissant me recueillir sans un mot, vient s'agenouiller tout près de moi.
« Je suis désolé. » Chuchote-t-elle en posant sa tête contre mon épaule.
Je frisonne légèrement. Il y a longtemps que j'ai fait mon deuil. Venir tous les samedis matin n'est pas pour moi un signe d'amour, ou de compassion, mais simplement une habitude, qui n'est pas plus touchante qu'une autre. Je ne connaissais pas l'homme, et du peu que j'en savais, je ne voulais pas le connaître. Et je sais bien que, s'il y a un monde où les morts se retrouvent, on n'y partagera pas la même maison. Certaines personnes sont faites pour vivre ensemble, d'autres pour s'éviter toute une vie. Il doit en être de même dans le royaume des morts.
En redescendant le cimetière nous restons tout aussi muets. Les minutes passées ici reflètent un silence partagé qui nous rapproche inévitablement, comme si nous avons ouvert une porte qui nous aide à mieux nous comprendre, et qui ne peut plus être refermée. Et alors que nous franchissons la grille, elle me demande, incertaine :
« Pourquoi les gens veulent être enterrés ? »
Je ne m'étais jamais posé la question, mais la réponse vibre sur mes lèvres comme une évidence :
« Pour qu'on se souvienne d'eux. »
Jeanne hésite quelques instants et elle finit par déclarer, avec certitude cette fois :
« Moi je préférerais qu'on m'oublie. »
Il est onze heures du matin, le vent semble s'épuiser à mesure que la journée avance, les visages mornes que l'on traînait depuis ce matin semblent eux-aussi retrouver une certaine vigueur, et je demande alors :
« Qu'est-ce qu'on fait ? »
Elle regarde vers l'horizon depuis plusieurs minutes, dans la direction de cette gigantesque roue lointaine, qui nous apparaît ici comme un petit cercle insignifiant.
« Je suis jamais allé dans un parc d'attractions. » Avoue-t-elle en rougissant à peine pour que je m'en rende compte.
Je souris. Je sais.
[...]
Merci d'avance à ceux qui lisent & commentent, j'espère que ce chapitre vous a plu.
Le chapitre 9 sera posté dans la soirée (ou début de nuit) parce que je le considère assez lié à celui-ci. ![]()
tu veux me faire rater mon bac, hein! si tu continues à poster tes chapitres à une telle vitesse je n'aurai jamais le temps de réviser
un excellent chapitre. j'ai beaucoup apprécier la rencontre entre les trois personnages et...et la flemme de mes répéter
la même chose que pour les autres chapitres
mais ma préférence va encore pour le texte de la rencontre entre jeanne et le protagoniste de paris ![]()
Merci.
Pour ma part ce chapitre là est mon préféré. Non pas que je pense que ce soit celui qui apporte le plus à l'histoire (loin de là) ou qui soit le plus maîtrisé au niveau du style : Mais y a quelque chose de particulier, notamment dans le rapport entre les deux personnages, qui m'a beaucoup plu quand j'ai écris et relu. Quelque chose de touchant et de sincère. Je crois que ça vient peut-être d'une influence personnel mais voilà. ![]()
Paris, 44 heures.
Nous marchons parmi les détritus d'une agitation passée, d'ores et déjà oubliée. Il y a toujours une légère brise de vent qui fait rouler des canettes sur le sol ou s'envoler des sacs en tout genre. Le soleil a malgré tout réussi à se frayer un chemin au travers des nuages. C'est donc un ciel vanille aux couches réconfortantes qui s'étend au-dessus de nous. Les automates sont fidèles à leurs postes, souriant dans le vide, attendant des ordres qui ne viendront jamais. Curieux spectacle que d'avancer dans ce parc désolé, dont on devine les rires passés sans parvenir à en retrouver la gaieté. Jeanne tient une barbe à papa dans chaque main, qu'elle lèche tour à tour. Elle ne veut qu'une chose, monter dans cette roue et aller le plus haut possible. Voir le tout Paris, le grand Paris, une dernière fois. Cette imposante structure métallique finit par se dresser devant nous. L'automate qui en est responsable nous y accueille chaleureusement. Je me sens mal à l'aise en ayant une discussion tout à fait normal avec lui. Il ignore tout et le fait de lui déposer des billets dans la main, comme s'ils signifiaient encore quelque chose, accentue ce malaise de circonstance.
À peine sommes-nous installés dans un compartiment que je m'agrippe aux barres de sécurité pour en vérifier la solidité. Je n'ai jamais aimé la hauteur, encore moins ce genre d'attractions, et je me retrouve alors comme un gamin nerveux qui ne sait plus où placer ses mains, honteux de ne pouvoir contenir ses angoisses. Jeanne agit comme une gosse elle aussi, mais d'une toute autre façon. Elle tourne la tête dans tous les sens, surexcitée, ses cheveux s'agitant de plus en plus fort à mesure que nous remontons vers le ciel. Détendue, elle s'amuse même à crier un mot pour entendre résonner sa voix, mot que je ne comprends pas, trop occupé à scruter le sol qui s'éloigne inévitablement. Quand l'automate qui continue de nous regarder avec naïveté devient un minuscule point je redresse la tête, à la fois curieux et craintif. Les reflets du ciel parsèment cette ville endormie, dont la lumière diffuse sur chaque bâtiment ces ensembles colorés dont je ne peux nier la splendeur. Abasourdis, j'oublie mon vertige, le regard perdu parmi les milliers de détails qui s'offrent à nous. Sur les consignes antérieures de Jeanne l'automate a bloqué notre compartiment pour qu'il soit tout en haut. Les barres se déplient d'elles-mêmes pour nous donner l'opportunité de bouger. Elle se lève alors, les deux bras étendus vers le ciel. Elle pointe du doigt en direction de chaque monument connu, énonçant leur nom à chaque fois pour que je regarde à mon tour. Mes yeux finissent par s'arrêter sur la Tour Eiffel, en pleine reconstruction, son deuxième étage défiguré grossièrement. Le symbole d'une capitale qui aujourd'hui en est la représentation idéale, brisée à jamais.
La contemplation dure ainsi, de longues minutes, et nous sommes à présent tous les deux debout, appréciant l'air frais qui balaie cette fin d'après-midi. Jeanne place deux doigts dans sa bouche, sifflant un son aigu qui s'en va défier l'immensité environnante. Elle recommence à plusieurs reprises et ses sifflements deviennent alors la mélodie de cette contemplation, rythmant par la même occasion les envolées précipitées et discrètes de divers oiseaux, ici et là.
Elle essaie de m'en apprendre la méthode mais je ne cesse de répéter des souffles difformes, qui ne ressemblent en rien à des sifflements. Ça l'amuse, elle en rigole de manière dévergondée et je me fous bien de savoir si je suis ridicule dans cette posture enfantine, prenant conseil auprès d'une inconnue dont je suis l'aîné de plus de vingt ans. La logique a perdue tout son sens, autant jouer avec ce qui est illogique pour apprécier nos derniers instants.
Quand nous nous rasseyons elle se tourne vers moi et se glisse sur mes jambes. Les siennes autour des miennes, ses bras autour de mon cou. Elle s'approche de mon oreille et murmure :
« Embrasse-moi. »
« Pourquoi ? »
« S'il te plaît, embrasse-moi. » Insiste-t-elle.
Je ne fais rien et c'est elle qui en prend l'initiative, sans que je me détourne. Elle pose un baiser froid sur mes lèvres, sans saveurs, avant de se rabattre sur le côté. Je ne ressens rien, je ne dis rien : tout cela ne signifie absolument rien.
Le malaise du baiser passé, elle murmure à nouveau :
« Tu penses que c'est un rêve ? »
« Pourquoi ça serait un rêve ? » Dis-je sur un ton détaché.
« Tout est tellement parfait. » Avoue-t-elle, avant de rajouter :
« Ce ciel, ce silence... Nous. »
« Dans quel genre de rêve meurt-on à la fin ? »
Elle jette un regard énigmatique vers le ciel, réfléchissant quelques instants, et répond :
« Dans chacun d'entre eux. »
Ce sont maintenant les couloirs vides de la Seine qui sont au cœur de notre attention, entrelaçant les quartiers. L'eau n'y coule plus depuis des décennies, vestiges d'un siècle où tout n'était encore que balbutiements, précédant une déclinaison inévitable.
« Ça devait être beau, toute cette eau parcourant la ville. » Déclare-t-elle.
J'essaie alors d'imaginer des courants, des bateaux, en vain. Je n'ai jamais eu une bonne imagination, et cela me semble tout simplement impossible à imaginer.
« Tu crois qu'il y a cent ans les gens se doutaient que ça finirait comme ça ? »
« Comment ? »
« Comme ça. » Dit-elle en désignant d'un mouvement de tête l'étendue qui nous fait face.
« Je pense que personne ne se posait la question. »
Nous-même ne nous posions pas la question il y a encore quelques jours, pourquoi eux ?
« C'est dommage. » Conclut-t-elle.
Je ne sais pas vraiment à quoi elle fait référence et je ne demande pas, lassé d'essayer de comprendre.
« Je n'ai jamais quitté Paris, je n'ai jamais rien vu d'autre que cette ville. » M'avoue-t-elle, avant de rajouter, encore plus choquée :
« Je n'ai jamais pris l'avion ! »
Je me demande si n'avoir jamais pris l'avion est vraiment la chose à regretter, mais je ne fais pas part de mon étonnement. Cette discussion est comme toutes celles que nous avons eu jusqu'alors, maladroite et décousue, il n'y a rien à y comprendre. L'annonce d'une mort change les gens, elle nous a changés aussi. Et je jette à mon tour un regard énigmatique vers le ciel, me demandant à moi-même : « Ai-je vraiment changé ? »
Après un nouveau long silence elle s'exclame en pointant du doigt au loin :
« Regarde ! »
Un homme avance vers la Seine, suivi d'un deuxième, suivi d'une dizaine. Non, ce n'est pas un homme, ce sont des automates. Ils ont tous la même démarche robotique, qui se veut maladroitement humaine, reconnaissable parmi tant d'autres.
« Qu'est-ce qu'ils font ?! » S'inquiète Jeanne en se relevant, tandis que je contemple ce spectacle, incapable d'en expliquer la raison.
Bientôt ce sont des lignées entières qui avancent ensemble vers la Seine, des deux côtés. Les lignées de devant s'arrêtent au bord, immobiles quelques instants, comme si elles s'apprêtent à prendre une décision. Et l'horreur commence alors, un premier se jette la tête la première, s'écrasant contre le sol. Sa tête se détache immédiatement de son corps et s'envole sur des dizaines de mètres. Une rumeur s'élève de la foule inhumaine. Quelques secondes s'écoulent et pendant ces courts instants je me mets à espérer que les autres n'en fassent pas de même. Ce désir est étrange, inutile, mais je ressens comme ce besoin de ne pas voir tout s'effondrer avant que ce soit véritablement le cas. Mes espoirs ne changent rien, ces suicides massifs se répètent et c'est rapidement une marre de corps détachés, de têtes arrachées, et de membres volants, qui constituent ce qui autrefois était recouvert d'un liquide sobre et délicat.
« C'est horrible ! Pourquoi ?! » S'écrie Jeanne.
Et j'essaie de dire, sur un ton rassurant, neutre, dissimulant mes angoisses :
« Ils ont compris. C'est la fin. »
Le début de la fin je me mets à penser, même si la formulation me semble beaucoup trop dramatique.
Ce n'est que lorsque la vision de cet agglutinement incessant devient insoutenable que je prends conscience du danger qui nous guette. L'automate qui manipule la roue est toujours en bas. Je lui hurle de nous faire redescendre avant qu'il ne s'en aille à son tour. Jeanne qui comprend mon inquiétude se met elle aussi à lui hurler des ordres. Pendant un instant je crains qu'il ne nous écoute pas, qu'il parte en nous laissant ici, piégés, mais le système s'enclenche enfin. Nous redescendons lentement, et, rassuré, je me mets à rire nerveusement. Nous quittons bientôt les hauteurs de la roue et la Seine n'est plus à notre portée de vue, ce qui me rassure encore plus. Pourtant, à une dizaine de mètres du sol, alors que son visage est nettement visible, rassurant, la roue s'arrête à nouveau.
« Qu'est-ce que tu fais ? Descend-nous tout en bas ! » Je lui dis.
Il nous regarde, hésitant, une lueur passe dans ses yeux et je comprends que quelque chose ne va pas.
« C'est de votre faute, affirme-t-il, tout est de votre faute. »
Il appuie sur un bouton et les barres de sécurité se replient brutalement sur nos genoux. Jeanne crie de douleur à mes côtés et je hurle :
« Arrête ça ! »
« C'est de votre faute. » Répète-t-il.
J'ai alors une idée idiote, qui surgit de mon désespoir et à laquelle je n'aurais jamais pensé :
« J'ai de l'argent ! Regarde, j'ai de l'argent ! » Dis-je en tirant des billets de ma poche, que je brandis. Il regarde l'argent, il nous regarde, il regarde les boutons, et il appuie encore. Les barres ne s'abattent pas cette fois, le compartiment amorce de nouveau sa descente.
C'est un soulagement duquel je me serais bien passé, et je crois que je ne suis pas complètement soulagé. La tension des dernières minutes restant ancrée en moi.
Quand nous posons le pied à terre je lui donne les derniers billets qu'il me reste et il prend alors une voix bienveillante :
« Merci de votre visite et à bientôt. La compagnie Omega vous souhaite une bonne
soirée. »
Son visage amical, sa voix inadaptée, tout m'écœure chez lui, et je me mets soudain à le frapper. D'abord un simple coup sur le visage, maîtrisé, et puis de nouveaux coups, plus violents, plus agressifs. Il ne réagit pas, si ce n'est en commençant une nouvelle phrase :
« Merci de ... »
Il n'a pas le temps de la finir. Propulsé à terre, je martèle son corps de coups, brisant bientôt sa surface, creusant un trou profond dans sa gorge, lui empêchant de prononcer la moindre parole. Des sons métalliques et grinçants remplacent les mots, et Jeanne reste derrière moi tout ce temps, en train de me supplier d'arrêter. Je ne l'écoute pas, je l'ignore même complètement, sentant mes phalanges se briser à leur tour, tandis que du sang vient se mêler aux divers fils de son corps, comme le jus final d'un cocktail macabre. Dès que je n'ai plus de forces, que mes mains ne répondent plus, je m'arrête, en larmes. Essoufflé, tremblant, je me redresse, contemplant mes dégâts, seul devant cet être anéanti. Jeanne murmure d'une toute petite voix :
« Il allait nous laisser partir... »
Je me tourne vers elle brusquement. Si brusquement qu'elle fait un pas de recul. Je regarde mes mains sur lesquelles ruissellent mon sang, et j'imagine le monstre qu'elle voit en moi. Je me sens honteux, sale, et, alors que je ne comprends pas ce que je viens de faire, je repense à la phrase de l'homme dans le métro :
« Tuer avant d'être tué. »
Je me sens soudain terriblement mal à l'aise, comme si j'avais cédé à une pulsion défendue, comme si j'avais abandonné une part d'humanité en commettant cet acte sordide. Et je déclare, comme si c'était une excuse :
« C'est la fin. »
Jeanne, remarquant mon désarroi, ma faiblesse, s'approche et me prend les doigts, la douleur me faisant frisonner. Elle lève mes mains ensanglantées et y applique un baiser.
« Je sais, dit-elle, je sais. »
[...]
Merci d'avance à ceux qui lisent & commentent, c'est toujours revigorant.
Je tiens à préciser que j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce chapitre. C'est peut-être celui pour lequel j'ai pris le plus de temps, même si je n'aime pas traîner, ou celui avec lequel je me suis le plus débattu, mais je suis très satisfait du résultat. Je pense qu'il peut en dérouter certains : ce contraste brutal, cette niaiserie maladroite qui est plus un souhait de faire semblant qu'autre chose. Mais, dans ce que j'ai voulu retranscrire, dans ce que j'ai ressenti moi-même en imaginant cette scène, je pense avoir trouvé les mots justes, ce qui en fait mon chapitre préféré.
Le dixième suivra demain soir (enfin ce soir).
bon, très bon
mais dis moi tu es une vrai machine à écrire
moi à 5h du mat, je n'écrie plus rien de potable
sinon j'aime bien ce chapitre, toujours ce jeux des personnages si particulier qui donne tant de crédit à tout histoire
il y a dans ce texte une ambiance presque malsaine ( mais dans le bon sens du terme) une atmosphère folle qui colle vraiment à cette histoire de fin du monde. quant au fois des mots je le trouve plutôt bon
continue comme ça, tu tiens vraiment une histoire original qui sort de l’ordinaire malgré quelques rares clichés ( auxquels on a tous du mal a échappé
)
Merci.
Sinon, oui, généralement je trouve mieux l'inspiration la nuit, après quelques verres d'alcool et la tête dans les nuages. Je posterai la suite tard dans la soirée je pense. ![]()
Le chapitre 10 :
Vaisseau Vega, 48 heures.
Je titube sur plusieurs mètres avant de trouver appui contre un mur. Marc est déjà reparti en courant, paniqué. Désormais j'entends distinctement la sirène et je comprends que quelque chose est en train de se passer dans le vaisseau. Toujours troublé je m'élance derrière lui, ayant du mal à tenir sur mes jambes. Je ne sais plus quand nous sommes, à peine où nous sommes, et je n'ai qu'un seul souhait : oublier ce qui vient de m'arriver.
Je le rejoins dans une salle de contrôle où il se tient devant les écrans, nerveux. Quand il m'entend entrer il se tourne vers moi et me fait signe de garder le silence. Je lui adresse un regard étonné auquel il répond en désignant une des images. J'y découvre cinq personnes en combinaisons, casques défaits, attendant dans le sas du vaisseau ; notre vaisseau. Qui sont-ils ? Que font-ils ici ? Comment sont-ils arrivés ? J'ai envie de poser toutes ces questions à Marc mais il prend les devants et demande par l'intermédiaire du micro :
« Que voulez-vous ? »
Ils se regardent pendant quelques secondes et l'un d'eux finit par s'approcher de la caméra.
« Notre vaisseau a eu un problème. »
Je me souviens alors, difficilement : le point rouge qui clignote, notre rencontre inévitable. Quand était-ce ? Je regarde ma montre : 16 heures. 16 heures, c'est impossible.
N'obtenant pas de réponse, l'homme insiste :
« Nous sommes à l'arrêt depuis trois mois. »
« Pourquoi vous ne contactez pas votre base ? » Interroge Marc.
« Toutes nos liaisons sont coupées. » Répond la seule femme du groupe.
J'entraîne Marc dans un coin de la pièce et je lui demande :
« Qu'est-ce que tu fais ? Laisse-les entrer. »
Il me dévisage, hésitant, avant de répondre :
« Je ne veux prendre aucun risque. Et puis, où étais-tu ? Je t'ai cherché partout. »
Je ne veux pas répondre à sa question. Je ne peux pas y répondre, alors je l'ignore :
« Quels risques ? Regarde-les, ce sont des astronautes, comme nous. »
On les observe déambuler avec impatience dans le sas. Leurs mouvements nous paraissent à la fois si familiers et si étrangers. L'habitude du vide nous a tellement aliénés que nous les regardons comme si c'étaient des spécimens dont on découvre les comportements.
« Depuis combien de temps sont-ils ici ? »
« Environ une heure. »
« Pourquoi tu penses qu'il puisse y avoir un risque en les laissant entrer ? »
Il prend alors un ton d'une gravité extrême :
« Tu n'as pas remarqué ? Ils ont pu arrêter notre vaisseau. À l'arrêter complètement. Tu te rends compte ? »
Je comprends soudain cette sensation étrange que je ressens depuis plusieurs minutes, cette immobilité désagréable, qui pourrait être confondue avec celle du trajet mais que je perçois pourtant différemment.
Je m'approche à mon tour du micro :
« Comment avez-vous réussi à arrêter notre vaisseau ? »
« Ils sont deux. » Murmure la femme à un de ses camarades.
« Répondez. » J'exige avec autorité.
« Notre système d'urgence s'est déclenché, il vous a attiré jusqu'à nous. » Indique le premier homme à avoir pris la parole, les autres se désespérant derrière lui.
Je reviens auprès de Marc :
« Tu penses que c'est eux qui nous ont fait dévier de notre trajectoire ? »
« Impossible. Aucun vaisseau n'a un rayon d'émissions aussi élevé. » Affirme-t-il en continuant de regarder l'écran d'un air méfiant. Et, voyant que je me mets à douter, il ajoute :
« Ils ont pu contrôler notre vaisseau. Nous mêmes nous n'arrivons pas à le faire. Il y a quelque chose qui ne va pas. »
« Il n'y a qu'un seul moyen de le vérifier. » Dis-je en quittant la pièce précipitamment.
« Qu'est-ce que tu fais ? » S'inquiète-t-il tandis que j'avance le long du couloir.
« Je vais ouvrir le sas. »
« Non, ne fais pas ça, pas maintenant, on ne sait rien d'eux. » Me supplie-t-il en essayant de m'arrêter.
Mais c'est trop tard, j'ai déjà appuyé sur le bouton et la porte du sas commence à se soulever, laissant bientôt apparaître le bas de leurs jambes, accompagnée de soupirs de soulagement. À l'inverse de l'expression inquiète de Marc, je suis rassuré. Je m'apprête à revoir d'autres visages humains pour la première fois depuis six ans, et surtout, cette rencontre est l'occasion idéale d'oublier ce que j'ai vécu il y a seulement quelques minutes. Quand le sas est ouvert, que la sirène cesse, que le vaisseau reprend sa trajectoire, les regards incertains sont suivis d'une euphorie spontanée. Eux sont heureux d'être sauvés, nous sommes heureux de voir de nouveaux visages. Enfin surtout moi, Marc garde ses réticences, restant tout ce temps en retrait, scrutant leurs réactions comme si il pouvait y déceler des anomalies. Les noms sont échangés, les histoires aussi : Comme nous, ils sont français, comme nous, ils travaillent pour Delta. Les rires finissent par se mêler aux discussions et c'est un semblant de société qui prend forme dans le vaisseau. De deux nous passons à sept, et cela me donne l'impression d'une répétition générale avant notre retour sur terre.
La journée s'écoule en un instant, une forme d'exultation abritant le vaisseau, et lorsque nous nous retrouvons dans la cuisine pour dîner, le repas sonne comme une célébration.
« À la Terre ! » Crions-nous les verres levés tandis que je regarde ma montre. Je réalise que dans à peine plus d'une journée nous y poserons pied.
En me voyant faire un des nouveaux arrivants s'approche de moi en admirant la montre :
« Tu as l'heure française ? » Demande-t-il.
J'acquiesce et ils prennent tous un air ébahis.
« Six ans et tu as encore une heure française auprès de toi ?! »
« À l'espoir ! » Dit la femme en brandissant à nouveau son verre.
Marc, resté muet toute la journée, le seul à n'avoir touché ni à son plat, ni à son verre, demande d'un ton détaché :
« Vous avez déjà vu le Boulevard du crépuscule ? »
Un malaise s'installe dans la pièce, les verres reprennent contact avec la table et un des hommes essaie de trouver la question tout à fait naturelle :
« Non. De quoi ça parle ? »
« C'est l'histoire d'un singe qui meurt et d'une femme qui fait semblant de l'aimer. »
Le malaise perdure et s'accentue même, Marc disant cela en me fixant des yeux, comme s'il attendait que je réagisse.
« Ce n'est pas ça l'histoire. » Dis-je avec calme.
Il prend un air étonné :
« Vraiment ? Je ne l'ai peut-être pas assez regardé alors. »
La pièce devient silencieuse, Marc reprenant la parole :
« Vous voulez voir le film ? »
L'équipage échange des regards gênés et celui qui se trouve près de moi répond :
« Il est...»
Il pose les yeux sur la montre et reprend :
« Il est plus de minuit en France. Je pense qu'il serait préférable que nous allions tous prendre du repos, n'est-ce pas ? »
Les autres approuvent en murmurant des paroles que je ne comprends pas, étant toujours dans un duel de regards étrange avec Marc. Rapidement ils sont tous debout, quittant la pièce un à un avec une précipitation non dissimulée. Dès que nous sommes seuls, je m'adresse à lui d'une voix qui révèle mon incompréhension :
« Qu'est-ce qui t'arrive ? »
« Tu ne m'as pas écouté. » Rétorque-t-il de ce même ton froid et détaché qui ne lui convient pas.
« Comment ça ? »
« Tu les a laissés monter à bord du vaisseau. »
Sidéré, je réponds :
« Et tu voulais faire quoi ? Les abandonner dans l'espace ? »
Il ne dit rien, il commence à manger son plat, buvant dans son verre avec retenue. Agacé par son comportement j'insiste :
« Dis-moi, depuis quand as-tu perdu toute humanité ? »
Il repose ses couverts un à un et demande à son tour :
« Et toi, depuis quand disparais-tu du vaisseau pendant des heures ? »
Je m'avance vers lui et je lui souffle, incapable de contenir ma crispation :
« Tu te trompes. Tu te trompes. »
Je quitte ensuite la pièce brutalement. En retournant jusqu'à ma cabine je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'il a dit. Ai-je vraiment disparu du vaisseau ? Que s'est-il passé durant ces 16 heures ? Où étais-je ? Je pénètre dans ma chambre avec la sensation que quelque chose m'échappe. Tout s'est passé si vite, nous avons cinq personnes à bord et je ne sais même plus comment ils sont arrivés, pourquoi ils sont ici et pourquoi je ne me suis à aucun moment méfié d'eux. Alors que je suis en plein doute je me dis que c'est ce que Marc cherche à provoquer. Je me rassure en me convaincant qu'il n'y a aucune raison de craindre cet équipage, pas plus que de me poser des questions auxquelles je ne peux pas répondre. Je serai bientôt chez moi et c'est tout ce qui compte : tout va bien.
Réconforté par cette idée je m'allonge sur le lit. C'est ainsi que je remarque le petit bout de papier posé sur une des commodes. Je le reconnais mais ne veux pas y croire. Je me relève aussitôt et le prend dans mes mains. En le dépliant je découvre qu'il s'agit bien de ce bout de papier. Le dessin de ma fille, celui qu'elle m'a montré dans une de mes illusions. Les doutes reprennent les devants, je ne sais plus en ce que je dois croire. C'est comme si la frontière entre l'irréel et le réel était devenu si mince qu'il serait impossible de savoir ce qui se trouve des deux côtés. L'esprit apaisé qui semblait m'avoir gagné toute la journée, le réconfort des visages inconnus, l'attente du retour tant espéré, tout s'enfuit progressivement et seul reste cette peur de ne pas comprendre. J'aimerais savoir mais ce terme ne veut plus rien dire. Il n'y a rien à savoir si ce n'est que ce qui ne peut être expliqué prend le pas sur ce qui peut l'être, et que la peur prend le pas sur la sérénité avec la même ampleur dérangeante.
Le dessin en mains, ces dernières tremblant de manière incontrôlée, je ressors de la cabine. Je veux retrouver Marc, essayer d'avoir une discussion avec lui. Avoir une discussion avec n'importe qui pour chercher des réponses. Je regrette presque aussitôt mon comportement à son égard, mon ignorance, mes propres mensonges. La cuisine est vide, tout comme les couloirs dans lesquels j'avance en ne sachant plus où je vais, incapable de décrocher les yeux du dessin. Je l'entends alors, son rire. Un petit rire enjoué, qui se rapproche de plus en plus. Je cours à sa rencontre, comme si je courais pour prouver ma propre folie, pour prouver que je ne sais plus faire la différence entre les faux et les vrais sons, entre les fausses et les vraies images. C'est après des minutes de course effrénnée, d'inquiétudes ballotées de pièce en pièce, que je me retrouve aux abords d'un couloir où j'entends des voix. Je m'arrête instinctivement. Une voix d'homme murmure :
« Je l'ai vu. »
« Et où est-elle ? » Demande une deuxième voix, d'homme elle aussi.
« Elle est partie par le passage Alpha. »
« C'est impossible. »
« Je te dis qu'elle était ici, je l'ai vu. »
La discussion n'a aucun sens et je n'en comprends pas le sujet, je m'avance alors de sorte à voir de qui il s'agit. Sans surprises ce sont deux des hommes de l'équipage. Quand ils m'aperçoivent ils échangent un regard inquiet mais déterminé. Je n'ai pas besoin d'en voir plus pour deviner que je me suis trompé.
[...]
Merci d'avance à ceux qui lisent & commentent, ça fait toujours plaisir, d'autant plus qu'on approche du dernier tiers.
Concernant mon propres avis sur ce chapitre, je préviens d'emblée que c'est celui où j'ai pris le moins de plaisir. Je pense que ça se ressent dans le résultat étant donné que je suis convaincu que c'est mon plus mauvais chapitre. Une ambiance une fois la plume sur le papier qui n'est pas ressortie avec autant d'impact que je l'aurais souhaité. Comme j'ai envie de faire de cette nouvelle un espèce de one-shot grandeur nature (10 chapitres en à peine 8 jours) je ne vais pas essayer de le modifier et re-re-modifier. Je pense même qu'en cherchant la perfection absolue je serai piégé en dénaturant mon intention première. Le chapitre restera donc tel quel, du moins avant la relecture de l'ensemble, car s'il est sorti comme ça sur la papier c'est qu'il y a une raison. N'étant pas friand de trahir mes premiers jets je préfère le garder ainsi, en espérant qu'il vous plaise quand même ! ![]()
Le chapitre 11 suivra demain soir. ![]()
je trouve ce chapitre plutôt bon peut être pas autant que le précédent ou celui dont je t'ai parlé. la construction des dialogues et toujours aussi bonne et bien que l'ambiance soit un peu moins forte dans ce chapitre, ce dernier fait avancer un peu l'histoire et amène un certain suspense vis à vis des intentions des nouveaux arrivant. sans compter bien d'autre question sur la disparition du narrateur ( le coup des 16h de blanc)
non franchement en somme ce chapitre est bon et possède ça propre ambiance, moins angoissantes que ce pairs mais tout a fait correct ![]()
Merci pour ton retour encore une fois très rapide. ![]()
C'est ce que je me suis dis aussi, à défaut d'avoir une ampleur aussi importante que les précédents, ce chapitre a au moins le mérite de faire avancer l'histoire et de poser de nouveaux points obscurs dans le Vaisseau Vega.
Le chapitre 11 :
Paris, 38 heures.
Il a fallu beaucoup de silences et beaucoup de minutes avant qu'on parvienne à oublier ce qui c'était passé au parc d'attraction. Mais, comme c'est le cas depuis hier, tout s'oublie plus vite, comme si le temps s'écoulait de façon différente. Et, alors que la nuit est tombée, que nous sommes assis sur le canapé du salon, Jeanne m'avoue :
« J'ai envie de voir des gens. »
Je réponds machinalement :
« Il n'y a personne. »
Elle reste hésitante quelques instants et finit par dire :
« Je sais où en trouver. »
Le Texas est un de ces espaces sans fin qui alimentent le sous-Paris. Ses salles grandioses, ses galeries d'art et ses appartements s'enfoncent sur plus de deux cent mètres. Deux cent mètres où l'on quitte la surface de la terre pour plonger vers un cocktail hallucinatoire de tous les instants. Le « Rêve éveillé » l'a t'on surnommé. Il paraît qu'on ne remonte jamais des salles les plus profondes, qu'un univers fictif se créée de lui-même, loin au-dessous de la réalité parisienne, et qu'il y emprisonne ses occupants. C'est un monde où il n'y a pas de soleil pour régir les journées, pas de règles pour contenir les individus, et surtout pas de limites au déchainement des passions. L'endroit idéal pour finir ses jours. Certains cadavres doivent s'agglutiner tout en bas, les gens faisant la fête autour d'eux, incapables de faire la distinction entre la vie et la mort, pas plus qu'ils ne sont capables de faire la distinction entre la nuit et le jour. Les Dj's se succèdent, les thèmes aussi, et beaucoup y trouvent un refuge définitif, drogués aux hallucinations, dépendant des salles, se décomposant au fil des jours en pensant connaître la jouissance absolue. Le Texas est comme un iceberg, les premiers étages sont classiques, tels qu'on en voit dans toutes les boites de la région, et plus on s'enfonce dans les profondeurs plus on disparaît vers ce que beaucoup ont surnommés le deuxième Enfer. On s'y déconnecte de la réalité pour succomber aux charmes épicuriens qu'il représente. J'y ai toujours imaginé des salles bondées de corps nus cuisant sous la chaleur, s'entrelaçant les uns aux autres au rythme d'une musique vibrante, éclairés par des lumières aussi furtives qu'éclatantes. Une déchéance volontaire, où le fantasme de l'instant présent dépasse toute limite. Certains se sont même risqués à le qualifier de treizième art, ressortant après des semaines entières comme s'ils n'avaient jamais rien vécu d'aussi intense. Le Texas c'est tout simplement le vrai Paris, dit-on.
J'ai toujours été intrigué par ce lieu dont l'apparence destructrice me fascine. Je n'y ai pourtant jamais mis les pieds, trop inquiet de pouvoir me laisser prendre au jeu. Je suis donc anxieux quand nous approchons des néons violets qui illuminent l'entrée. Incertain de ce que je vais découvrir, me demandant ce que Jeanne pense trouver à l'intérieur. Je n'ai cependant pas envie de repartir, comme si j'étais attiré malgré moi vers ce noyau d'énergie. Plus attiré encore quand je découvre qu'elle avait raison. Le tout Paris semble s'apprêter à se retrouver ici, pour partager une dernière nuit.
La soirée Fin du monde 2 l'ont-ils appelés. Un des hommes patientant dans la file d'attente nous annonce fièrement que c'est une trilogie. Tous ont des visages épuisés, en sueurs avant même d'avoir pénétré dans l'enceinte d'où l'on entend ressortir des sons lointains, un mélange de cris cacophoniques et de musiques assourdissantes. Beaucoup n'entreront pas, crachant du sang sur le trottoir, avalant de nouveaux comprimés de toutes les couleurs. Ça se bouscule, ça hurle, ça exulte, et je me demande un instant si cet amas de corps ne va tout simplement pas exploser sur place.
Après des minutes d'attentes, de regards nerveux et de paroles inaudibles nous pénétrons enfin dans la boite. Jeanne me tient la main avec fermeté, main d'ores et déjà moite tandis que nous avançons au cœur des vastes couloirs. S'y alignent des écrans numériques de plusieurs mètres, sortes de peintures mouvantes. De la fumée jaillit de toute part, dissimulant de nombreux corps qui dansent dans une transe inépuisable. Toute cette chaleur, cette pénombre, cette musique, me donne déjà un vertige désagréable. Ou bien est-ce agréable ? Je n'arrive pas à faire la différence. Nous finissons par déboucher sur un petit balcon à partir duquel nous avons une vue plongeante sur la première salle. La vision ne ressemble en rien à ce que j'avais pu imaginer. L'endroit paraît littéralement infini, des centaines ou des milliers de corps peuplant de manière chaotique la salle. Des rayons lumineux balayant la foule à une cadence vertigineuse. Les podiums sont remplis de personnes s'adonnant à de véritables orgies. J'aperçois des giclées de sperme, des giclées de sang, des giclées d'alcool, avec une stupéfaction apathique. C'est l'image d'une société au bord de la rupture, où il n'y a plus de morale, plus de retenue, où seule compte l'expérience sensorielle. Un délire psychédélique qui entrevu de si haut me donne l'impression que nous sommes revenus à un état primaire de l'humanité, les bêtes ayant succédé aux hommes. Je regarde alors Jeanne, qui contemple elle aussi ce spectacle avec consternation, et je lui demande :
« T'es sûr que c'est ce que tu veux ? »
Elle approuve en hochant la tête, appuyant sur la rambarde. Le balcon se met à coulisser vers le sol de la salle. On se mêle bientôt à ces visages qui me paraissent défigurés. Jeanne retire alors sa veste et commence à remuer dans tous les sens en me demandant de danser avec elle. Mais je ne peux pas bouger. Nous sommes quelque part parmi cette foule désarticulée, et j'ai l'impression d'être le seul à réaliser à quel point elle est déprimante. Jeanne cherche quelque chose dans sa poche et en tire deux pilules rouges. Elle prend alors ma main et m'en glisse une dans la paume. Elle avale la deuxième en m'observant avec un sourire pincé. Je jette la mienne sur le sol :
« Où as-tu trouvé ça ?! »
Mon hurlement ne change rien, elle ne m'entend pas. Elle continue de se déhancher et s'approche, collant ses fesses contre moi. Je la repousse et me penche vers son oreille :
« Pourquoi tu fais ça ?! »
Elle se retourne à nouveau pour me faire face et m'adresse un clin d'œil. Elle retire ensuite son t-shirt qu'elle lance dans la foule. Sa poitrine bombée, pleine de transpiration, elle vient se frotter contre mon torse. Je la repousse encore tandis qu'un homme s'approche d'elle et commence à lui baiser les seins. Elle le laisse faire en me fixant, prenant sa tête entre ses mains. Je veux frapper cet homme, l'envoyer à terre, mais je ne bouge toujours pas.
Jeanne s'éloigne avec lui et pendant un instant je me convaincs que c'est la dernière fois que je la vois, cette gamine de seize ans, partiellement nue, abandonnant son corps à un homme dont elle n'a jamais vu le visage. Quand je réagis enfin, que je veux m'élancer pour la rattraper, quelqu'un me prend par les épaules. Il me force à me retourner :
« Le mec du métro ! » S'écrie-t-il.
Encore lui. Sans barbe.
« Tu vois, je suis parfait maintenant ! » M'affirme-t-il dans les oreilles en caressant son menton. Il est avec une jeune fille, à peine plus âgée que Jeanne. Elle est nue, et elle me demande en gloussant :
« Tu veux que je te suce ?! »
Le type du métro m'adresse un clin d'œil et commence à déboutonner son pantalon, avant de me conseiller :
« Tiens, essaie ça. »
Il me tend une pilule bleu, je refuse catégoriquement mais il insiste et leurs réactions me font tellement flipper que j'avale la pilule afin de partir au plus vite. Je les quitte dans la confusion la plus totale, bousculé par la foule. Je les aperçois une dernière fois, elle à genoux devant son sexe, y frottant ses seins, lui me cherchant du regard avec un sachet de pilules à la main.
Je cours pour rattraper Jeanne tout en essayant d'ignorer ce qui m'entoure. Malgré la chaleur je me mets à frisonner, les filets de sueur dégoulinant sur ma peau comme des gouttes glacées. J'atteins un nouveau balcon donnant sur l'étage inférieur. Je crois apercevoir Jeanne parmi la foule mais je ne suis pas sûr de ce que je vois. Je me laisse à nouveau descendre, je la cherche partout et répète le procédé plusieurs fois. Je ne sais plus où j'en suis, je ne compte plus les étages et je sens que je m'enfonce si bas, trop bas. La salle dans laquelle je viens de pénétrer est étrangement plus calme que les autres. La musique y est plus douce, les danses plus lentes, et il en est de même pour les rayons. Ou bien est-ce simplement la pilule qui commence à faire son effet. J'ai une douleur à l'estomac, des jambes tremblantes et des yeux qui me semblent rouler dans leurs orbites.
Je me retrouve dans une nouvelle galerie d'art quand je pense la reconnaître. Elle est en allongée sur le ventre, un mec aux cheveux longs affalé sur elle, en train de la baiser en vociférant des mots que je ne comprends pas. Je m'approche d'eux précipitamment et je le dégage de son corps. Mais ce n'est pas elle. La jeune femme n'a même pas remarqué ce qui s'est passé et hurle :
« T'arrête pas, continue de me baiser Jésus ! »
Le mec aux cheveux longs me regarde avec un sourire glacial, m'adressant un clin d'œil en reprenant sa position. Je reste quelques instants étourdi, la démarche chancelante. Il y a de moins en moins de monde, la musique est de plus en plus basse et je sens que je suis sur le point de m'évanouir quand je la vois enfin. Elle est complètement nue à quelques mètres de moi, elle recule en agitant son index pour m'inciter à la rejoindre. Derrière elle se dresse un écran où je distingue une falaise. La hauteur, le vertige, elle saute pour que je saute avec elle. Où suis-je ?
Allongé sur le dos, quelque part dans une allée perdue du Texas, je ressens une légère douleur sans parvenir à la situer. J'y vois flou, une jeune femme est collée contre moi, ses bras autour de mon cou. Je crois qu'on fait l'amour, mais je n'en suis pas sûr. Je crois que c'est Jeanne, mais je n'en suis pas sûr.
[...]
Merci d'avance à ceux qui lisent & commentent.
Un chapitre qui me tient à cœur, extrêmement difficile à écrire compte tenu de l'ambiance malsaine que je veux y retranscrire. Je pense avoir réussi mon coup, parvenant à faire ressentir cette claustrophobie intense, cette déchéance caractéristique et cette sexualité sale qui ronge le Texas. Il tranche un peu avec la solitude exacerbée qu'on avait l'habitude de voir dans les parties parisiennes, mais je pense que c'est légitime et je ne me restreins pas à une ambiance particulière. J'avais envie d'essayer cette folie inhumaine qui prend place la nuit et je pense avoir su relever le défi.
Le chapitre 12 suivra demain.
Si mes retours sont rapides c'est parce que ton histoire le mérite, j'attends chacun de tes textes
avec impatience
un excellent chapitre comme toujours. on ressent vraiment quelque chose et tu je trouve que tu as très bien réussi à retranscrire l'ambiance malsaine et dérangeante de cette boite de nuit.
j'aime bien aussi le personnage de Jeanne, parfois d'une naïveté touchante et d'autre fois d'un sans gène exacerbant, qui renforce cette atmosphère si particulière dont tu as le secret. sa mise en comparaison avec le narrateur et aussi très intéressante, d'un coté on a une jeune fille paumé qui a complètement baisser les bras et qui se " réconforte dans la luxure. de l'autre cotés on a un homme, lui aussi paumé et sans espoir, mais qui malgré tout continue d'appliquer " la morale" vivant presque comme il l'avait toujours vécu la fin du monde en plus.
je ne sais pas si tu l'as fait exprès, de mon point vue c'est encore un petit + qui renforce ce tout. enfin je pourrai continuer mais je pense que tu m'as compris ![]()
Oui, le rapport entre les deux personnages et leur évolution commune, à la fois troublante et touchante, est volontaire.
Content que ce chapitre t'ai plu. ![]()
Le chapitre 12 :
Vaisseau Vega, 28 heures.
Marc
La cuisine est déserte. Ils m'ont tous abandonné comme si j'étais insignifiant. Même lui m'a lancé un dernier regard méprisant. Il pense que nous sommes sauvés. Comment lui avouer que notre sort s'est scellé au moment où il a ouvert le sas ? Il a causé notre perte, aveuglé par le désir de retrouver la vie. Ils prétendent mais pour combien de temps encore ? Il n'y a rien qui nous attend, et rien qui ne nous a jamais attendu. Isolés dans l'espace nous avions tout le loisir de faire semblant. Il s'est mis à inventer des mots sur des pages blanches, à créer des souvenirs à partir du néant, et ses mensonges ont fini par prendre le dessus sur la réalité. Il fait comme eux, me regardant avec la même défiance. Il a oublié qui il était. Pour quelques minutes d'illusions. Il n'y a plus rien à faire que de le regarder sombrer. Quand il ouvrira les yeux il sera déjà trop tard, et rien de ce qu'il fera n'y changera quelque chose.
Je me lève avec dépit, m'apprêtant à rejoindre la salle des machines. Je ne suis pas étonné d'y découvrir deux membres de l'équipage. L'homme manipule un cube noir que je n'ai jamais vu, la femme le regarde faire, anxieuse. Mon apparition les fait sursauter, ils essaient de cacher le cube et la femme s'approche de moi avec hâte. Je ne fais pas attention à leur panique soudaine, m'asseyant calmement devant un des écrans.
« Bonsoir. » Dis-je.
« Qu'est-ce que vous faites ici ? » Demande la femme d'un ton suspicieux.
Je sors une balle de tennis de ma poche et je commence à jongler avec.
« C'est mon vaisseau jusqu'à preuve du contraire. »
La balle de tennis tombe sur le sol et fait plusieurs rebonds avant d'aller rouler contre une des machines. J'attends qu'elle se soit arrêtée pour poursuivre :
« Quand comptez-vous lui annoncer ? »
« Lui annoncer quoi ? »
« Que nous ne retournerons jamais sur terre. Qu'il peut jeter sa montre dans l'espace. »
Ils échangent un regard inquiet. Elle reprend la parole :
« Pourquoi pensez-vous que ... »
« C'est bien ce que vous êtes en train de faire, non ? Modifier notre trajectoire pour qu'on ai pas à remettre les pieds là-bas. » Dis-je en lui coupant la parole.
La femme soupire et lance d'un murmure frustré :
« Vous ne pouvez pas comprendre. »
Je rigole. Un rire forcé, lent et désagréable.
« Parce que je ne suis pas assez humain, c'est ça ? »
Leurs regards se croisent à nouveau. L'homme s'approche à son tour. Je sais ce qu'il me reste à faire. Je sors une petite télécommande de ma poche et j'appuie sur un bouton. Leurs expressions horrifiées sont suivies de l'explosion brutale de la balle de tennis.
« Bonne nuit. » Dis-je avant qu'ils ne s'écroulent devant moi.
Je n'ai pas eu le temps de réagir qu'ils m'avaient déjà plaqué au sol. Mes hurlements ont vite été étouffés, et j'ouvre à présent les yeux, attaché et bâillonné dans une pièce du vaisseau. Ont-ils aussi eu Marc ? Je regarde autour de moi, cherchant une issue, mais il n'y a rien que je puisse faire si ce n'est attendre leur retour. Comptent-ils au moins revenir ? Leur discussion résonne dans ma tête et je n'ose pas me poser de questions à ce sujet. Il y a plus important : me sortir d'ici. J'essaie de deviner leurs intentions mais mes réflexions n'aboutissent à rien, trop occupé à me débattre en vain. La sirène retentit alors, encore elle. Les lumières rouges remplacent la lumière grésillante de la pièce et j'entends des cris s'élever quelque part au-dessus de ma tête. Des cris de lutte. Je me dis que ça ne peut qu'être bon signe. Et mon intuition se confirme quand après de nouvelles minutes de silence la porte de la pièce s'ouvre, Marc apparaissant dans l'embrasure.
Il me libère sans rien dire, et, une fois le bâillon décroché, je murmure :
« Je suis désolé. »
Il s'assied sur la chaise, visiblement épuisé, annonçant d'un ton dramatique :
« Je suis blessé. »
Je me précipite alors hors de la pièce, remontant jusqu'à l'étage supérieur pour aller chercher des soins. Dans le couloir qui mène à ma cabine j'aperçois un homme de l'équipage en sortir. Il tient le dessin entre ses mains. Nous restons immobiles l'un en face de l'autre pendant de longues secondes, comme si nous hésitions à savoir ce que l'on doit faire. Il part finalement en courant et je m'élance à sa poursuite. Il entre dans le sas et lorsque j'arrive la porte s'est déjà refermée derrière lui. Depuis la salle des machines, où deux corps sont étendus sur le sol, je regarde l'écran de la caméra donnant sur le sas. L'homme est posté devant, comme si il attendait que je vienne le voir. Mes questions ne le font pas réagir. Il arbore un sourire figé et me montre le dessin. Il paraît détendu, laissant l'impression d'avoir achevé une tâche. Il se recule alors et avant que je n'ai pu poser une dernière question il plonge vers l'espace, le dessin disparaissant avec lui à mon plus grand désarroi. Je n'aurai pas de réponses et je murmure alors, dépité :
« Pourquoi ? »
Marc entre dans la pièce au même moment.
« Arrête de te poser des questions. » Dit-il d'un ton las.
« Tu n'es pas blessé ? » Je lui demande.
Il s'assied à côté de moi et déclare :
« Non, ça va mieux. »
Son attitude reste incompréhensible, il semble se désintéressé de tout.
« Que s'est-il passé ici ? » Dis-je en désignant les deux corps étendus.
Il les regarde à son tour et ne répond pas.
« Ils sont morts ? »
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? »
« Il faut que je sache ce qui se passe. »
« Il faut que je sache ce qui se passe. » Répète-t-il cyniquement, avant d'ajouter :
« Tu ne comprends vraiment rien. »
« Pourquoi tu agis comme ça ? » Dis-je en me désespérant.
Il ricane alors.
« Regarde-toi. Tu continues à poser des questions, encore et toujours, mais tu ne vois même pas les réponses les plus évidentes. »
« Lesquelles ? »
« Tu n'as qu'à regarder la carte. » Déclare-t-il.
Je m'exécute aussitôt et je découvre avec horreur que le point bleu s'éloigne à nouveau.
« Qu'est-ce que t'as fait ?! » Dis-je en l'empoignant fermement.
Il hausse les sourcils :
« Moi ? Rien. »
« Pourquoi on repart dans l'autre sens ?! » Je lui hurle.
« Tu devrais demander à ceux que tu as gentiment laissé monter dans le vaisseau, rétorque-t-il, ceux qui ont amenés ce joli cube qui est apparemment capable de grandes choses. »
« Quel cube ? »
Il pointe le doigt en direction d'une des machines. Un cube de taille moyenne est posé dessus. Je n'ai jamais rien vu de tel. Il est tout noir : pas de touches, pas d'écrans, rien.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Mon savoir s'arrête ici, je crois que tu vas devoir te débrouiller tout seul pour la suite. » Dit-t-il en s'étirant sur son siège.
« Moi je sais. » Annonce alors une troisième voix derrière nous. Un des hommes de l'équipage, le visage en sang, rampe à l'entrée de la pièce. C'est l'un de ceux que j'ai vu dans le couloir avant d'être attaché. Je suis sur la défensive, prêt à lui asséner un coup, et il essaie de me calmer :
« Je ne ferais pas ça si j'étais toi. Je suis ta dernière chance. »
« Tu sais comment manipuler cet objet ? »
Il hoche la tête en signe d'approbation.
« Tu peux nous ramener sur Terre ? »
« Oui, je le peux. » Répond-t-il.
Je reste méfiant mais je l'aide malgré tout à se relever. Il s'approche alors du cube tandis que je me place derrière la carte. Il observe la surface opaque puis me regarde fixement.
« Qu'est-ce que t'attends ? » Dis-je.
« Vous êtes sûrs de vouloir retourner sur Terre ? »
Constatant mon exaspération il se penche à nouveau sur le cube, s'apprête à le manipuler et s'arrête soudain.
« Qu'est-ce qu'il y a encore ?! »
« Vous n'avez pas du champagne ? » Demande-t-il avant de se justifier :
« Les petits détails ont leur importance. »
« Je m'en occupe. » Dit Marc, que la situation semble amuser.
Quand il revient avec un verre à la main l'homme a déjà commencé à appuyer sur des parties du cube d'une manière qui me semble aléatoire. Un instant je me demande s'il ne se fout pas de moi, mais un bip retentit et les coordonnés changent à nouveau. J'exulte, soulagé, et je me retourne vers Marc.
« On va rentrer chez nous. » Je lui dis.
Et il rigole délibérément. D'un rire froid, qui accompagne son regard empli de fatalité.
[...]
Merci d'avance à ceux qui lisent & commentent. ![]()
On approche du dénouement de la nouvelle et je pense que ce chapitre est bien négocié, en tout cas j'ai pris un certain plaisir à l'écrire et à le relire. Concis comme je les aime et qui a une place importante dans l'évolution de l'histoire.
Le chapitre 13 suivra demain soir ! ![]()
C'est bientôt fini ? Dans ce cas j'attendrai la fin pour tout lire ![]()
J'ai déjà copié collé ton texte dans un document, histoire de lire plus confortablement, j'espère que ça ne te dérange pas. ![]()
j'ai lirai ce soir, car là j'ai énormément de taff à finir ![]()
Je commence par toutes les remarques de détails :
"comme c'est le cas depuis six années"
Ici, il y a vraiment une formulation malencontreuse, tu utilises une formulation très orale "comme c'est le cas" qui va très bien ici, et puis tu utilises le mots années, alors que celui bien plus courant, et donc adapté au style de cette phrase est "ans", depuis six ans, c'est bien plus simple et adapté. Un petit détail, mais ces petits trucs font qu'au final, on peut trouver qu'un texte sonne faux.
"la dernière fois que j'ai entendu d'autres sons. "
Le mot est un mot trop neutre. Quand tu l'avais utilisé deux lignes avant, c'était avec l'expression "au son de" ce qui lui faisait perdre son caractère purement matériel. C'est une expression. La deuxième fois que tu l'utilises, ca déprécie la musique, alors qu'au contraire la phrase suivante montre un véritable lien qui s'est noué entre la musique et le personne, ce ne sont plus des simples sons, c'est trop neutre, comme bruit c'est trop péjoratifs. Faut trouver un adjectif qui connote plus la musique.
"je pourrais vivre de cette manière"
IL faut alléger autant que possible, un simple "ainsi" permet d'aller la phrase en remplaçant le "de cette manière"
Pour la métaphore du masque de tristesse, elle est très jolie et intéressante, et serait adapté facilement à priori ici ! Mais tu la places là, sans la développer réellement, tu développes la tristesse mais pas l'idée de masque, il faut que tu expliques plus en quoi c'est un masque. Parce que sinon ca peut vite donner l'impression, que t'as trouvé une belle image et un bon style, donc tu l'as placé même si c'était pas forcément si adapté que ça au moment.
"Mais il n'est que dix heures quand je l'ai terminé et je n'ai rien d'autre à faire que d'attendre les dix heures suivantes. "
La répétition de "dix heure" dans la même phrase alourdit un peu la phrase, ça serait bien de trouver une autre formulation, éviter au moins la répétition du mot heures. Et puis la formulation attendre des heures n'est pas non plus extraordinaire. Ce serait bien de rajouter un adverbe "Pendant", ou autre...
Je m'arrête au premier message posté pour l'instant. Bon déjà les remarques de détails sont pour beaucoup anodines, c'est pour parfaire le style. Quand on lit souvent, on est poussé vers la suite, sans faire si attention que ça au style utilisé dans ces détails.
Pour l'instant le texte est vraiment sympa en effet, j'avais lu la première ligne d'abord, et le coup des six années, m'avait fait peur donc j'avais pas continué. on tombe trop souvent sur des gens qui font cette erreur de vouloir en rajouter dans le littéraire quand des formulations plus instinctives et naturelles, banales mêmes, sont pourtant meilleurs. Mais après avoir vu les conseils de certains pour ton texte, j'ai continué, et c'est vraiment sympa. Le personnage est intriguant, la situation l'est aussi, l'ambiance surtout est bien posée. Je lirais la suite dès que j'ai le temps et la motivation !
Enfin c'est un très bon début. ![]()
Merci à toi pour avoir pris le temps de poster un commentaire aussi travaillé, c'est super sympa.
Il y a effectivement des tournures de phrases qui apparaissent maladroites, et celles que tu as relevé me semblent être dans ce cas là. Comme la répétition des "tour" dans le second paragraphe par exemple. C'est malheureusement les aléas d'un premier jet, j'ai déjà peaufiné le texte sur Open Office, ce qui le rend plus fluide.
Pour la métaphore du masque, je comprends ce que tu veux dire, et ça m'est très utile que tu le pointes du doigt. C'est le contraste entre un auteur et un lecteur, quand une phrase apparaît claire et imagée dans la tête de l'auteur et n'a pas besoin d'un développement, pour le lecteur cela peut être plus vague. On est dans ce cas là, et en relisant plusieurs fois la phrase je me suis rendu compte, grâce à ton impression, que ça sonne, comme tu le dis, comme une métaphore agréable sortie de nulle part et qu'on enterre aussitôt. Je vais essayer de la glisser avec plus de tact.
J'espère que la suite te plaira. Comme c'est encore des premiers jets, il y aura quelques maladresses de ce style, mais moins.
24bits > Il ne reste que quelques chapitres effectivement.
L'histoire dans sa totalité (version 1ère) devrait être disponible en fin de semaine.
Quant dexter, j'attends ta lecture alors. ![]()
un bon chapitre, pas le meilleur, mais qui soulève de nouvelle interrogation et amène un certain suspense. Comme tu l'as dis ce chapitre est concis et toute les actions se déroulement rapidement et s’enchaîne très bien. seul petit bémol, le passage de Marc au narrateur n'est pas très bien marqué, donc il faut qu'elle ligne pour s'en rendre compte.
peut être quelques maladresse mais je n'ai pas trop le temps de les rechercher ( dsl, faut encore que je révise et ça me bouffe ( presque ) tout mon temps )
c'est un commentaire un peu rapide, mais je ferai mieux la prochaine fois
en tout cas bon courage pour la suite, moi je l'attend de pied ferme ![]()
Merci pour ton retour.
Pour la coupure entre la section de Marc et la section du personnage principal, j'ai mis deux espaces. C'est après le "Bonne nuit" de Marc. ![]()